LES LETTRES DE MON TRAPICHE

19 octobre 2017

“Cuentos” de Francisco Espinola. (par Antonio Borrell)

SAM_6730

 

Editorial Casa de las Americas, Cuba, 1975, 150 pages. 

Sans ISBN.

 

Francisco “Paco” Espinola, est mort à Montevideo le 26 juin 1973, veille du coup d’état militaire qui allait instaurer douze ans de dictature. Il était né à San José, au nord-ouest de Montevideo, en 1901, et avait donc huit ans de plus que Juan Carlos Onetti. Apres des études inachevées en médecine, il se tourne vers le journalisme. Il écrit pour les jeunes comme pour les adultes et se fait connaitre comme conteur. Au milieu des années 1930 il participe à un soulèvement armé contre le dictateur Gabriel Terra, mais il est arrêté et emprisonné. Dans les dernières années de sa vie, il adhère au parti communiste uruguayen. Ses œuvres les plus connues sont “Raza ciega” (cuentos 1926), Saltoncito (novela para niños 1930), Sombras sobre la tierra (novela 1933), Qué lástima (cuento 1933), La fuga en el espejo (teatro 1937), El rapto y otros cuentos (cuentos 1950). Elles ne sont pas encore traduites en français, mais un éditeur s’y intéresse fort.

 

Cette anthologie publiée à Cuba peu de temps après la mort de l’auteur réunit neuf textes parmi les plus connus, écrits des années 20 aux années 50. Ces nouvelles nous plongent dans l’Uruguay rural profond, religieux et superstitieux, et donc beaucoup plus latino-américain que Montevideo la capitale, très européenne et laïque. Ce sont des histoires de « gauchos », de chevaux, de bétail et d’hommes rudes qui sortent facilement leur couteau quand le ton monte, comme dans un « far-west » austral. Les nombreux dialogues rendent compte du vocabulaire et de la prononciation peu académiques de ce parler, véritable défi pour qui devra le traduire en français. Les mariages, les décès et autres évènements familiaux et religieux marquent la rude vie des gauchos et sont très présents dans ces contes dont le réalisme presque documentaire ne cache pas une empathie pour ces personnages.

 

Dans « Visita de duelo » (Visite de deuil), c’est un jeune homme qui est mort d’une douloureuse maladie, tandis que dans « Pedro Iglesias », une veuve épouse un second mari, mais son fils n’accepte pas ce « beau-père » et leur conflit aboutira à un dénouement surprenant. C’est le travail des gauchos avec leurs troupeaux qui est évoqué dans  « Yerra » (Ferrade, dirait on en Camargue) : Eugenio sauve la vie de Jesùs, un homme qu’il déteste, en déviant une bête furieuse qui fonçait sur lui. « El angelito » raconte la longue veillée funèbre d’un bébé chez un couple de « peones ». On boit, on mange, on danse aux frais du patron de l’hacienda dont la générosité ostensible pousse le lecteur à s’interroger sur son lien avec l’enfant mort… 

 

« El hombre pàlido » (L’homme pâle) est un cavalier qui, un soir d’orage et de pluie, demande l’hospitalité dans une maison isolée où vivent une jeune fille et sa mère, le père étant en voyage. Qui est cet homme, quelles sont ses intentions réelles ? La jeune fille est troublée par ce voyageur, qui cache un terrible projet…

 

« El rapto » est un texte poignant: une petite fille dont le père est alcoolique subit la déchéance de ses parents. Son amitié avec les enfants d’une famille voisine ne lui permettra pas d’échapper à son sort. « Los cinco » et « Qué làstima » sont encore des histoires de gauchos et le dernier texte, « Rodriguez » histoire saisissante, nous plonge dans une nuit fantastique où un cavalier solitaire rencontre un personnage diabolique… 

 

Il faut découvrir « Paco » Espìnola, dont l’influence se fait encore sentir chez de jeunes auteurs, notamment Martin Bentancor déjà évoqué dans « Les Lettres de mon Trapiche ».

chelle_017

 

Posté par Trapiche à 03:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


08 octobre 2017

“Las Muertes inevitables”, d’Iván Carrasco Montesinos. (par Antonio Borrell)

41Tj1F+rPxL

 

Editorial Montesinos, Barcelone, Espagne, 1996, 110 pages.

ISBN : 84-89354-35-9

 

Ivan Carrasco Montesinos, écrivain et peintre équatorien, né à Chalagsi, dans la région de Cuenca en 1951dans une famille aisée, réside à Terrassa en Catalogne depuis de longues années. Devenu bachelier a 18 ans,  il a d’abord  voulu vivre aux Etats Unis mais au bout de quelques mois la déception est telle qu’il retourne dans son pays natal pour y faire des études d’architecture, de peinture et de musique. Apres quoi il émigre vers l’Europe et se consacre surtout à la peinture. Dans les années 80 il publie ses premiers textes dans diverses revues, fanzines et recueils collectifs. En 1992 son premier recueil « Relatos de atrás » est publié en Equateur, et en 1996 « Las muertes inevitables » autre recueil de nouvelles est édité en Espagne. Son recueil « Un canto en los dientes » (2001) a déjà fait l’objet d’une chronique dans ce blog.  Par ailleurs certains de ses textes sont disponibles en français sous forme numérique pour liseuse Kindle.

 

Les morts inévitables surviennent à la fin de la plupart des vingt-cinq textes de ce recueil, vingt-cinq « contes cruels » généralement très courts, souvent teintés de fantastique ou d’ironie, et qui ne laissent guère d’échappatoires à leurs malheureux protagonistes. Les récits sont souvent situés dans l’un ou l’autre des pays de l’auteur, Espagne ou Equateur.

Le premier texte, « El Jurupi » nous plonge dans les souvenirs d’enfance, évoqués dans « Un canto en los dientes », un homme revient dans l’hacienda en ruines ou il passait ses vacances, quelque part dans les Andes et se souvient de son chien… Dans le second texte c’est un chat qui va payer très cher sa profonde empathie avec son maitre. Un mélomane pousse son amour des instruments étranges jusqu’à s’exposer au son mortel d’une flute indienne taillée dans un os humain, un autre sera victime de son casque audio en traversant la rue dans un village andin.

Plus loin c’est un père Noel trop généreux, étouffant sous sa houppelande dans le climat équatorial de Guayaquil, qui connaitra quelques mésaventures,  ou bien un joueur compulsif qui sombre dans une relation perverse avec une machine de casino. Une autre des nouvelles est un hommage à Borges, mais ce n’est qu’un répit car ensuite le massacre continue, toujours avec un sourire en coin.

Iván Carrasco

 

Posté par Trapiche à 12:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

05 octobre 2017

“Locura circular” de Martin Lombardo. (par Antonio Borrell)

9788493756246

 

Los libros del lince, Barcelona, 2010, 140 pages.

ISBN : 978-84-937562-4-6

Né à Buenos Aires en 1978, Martin Lombardo est diplômé en psychologie, puis il poursuit des études de littérature ibéro-américaine à Bordeaux, discipline qu’il enseigne actuellement à l’Université de Savoie. Il est aussi psychanalyste. Auteur de publications académiques, « Locura circular » (Libros del Lince, 2010) est son premier roman. « La Mujer del olvido », son second roman a déjà fait l’objet d’une chronique dans ce blog.

Pour qui découvre ce premier roman peu après avoir lu le second, un certain nombre de différences sont flagrantes. « Locura circular » nous plonge dans Barcelone et sa « faune » urbaine où se mêlent autochtones et sud-américains de diverses origines, brassant une diversité humaine qu’on ne trouve pas dans le huis-clos angoissant de « La Mujer del olvido ». L’action de « Locura circular » est aussi située dans le temps (il y a plusieurs allusions aux émeutes des banlieues françaises en 2005), ce qui n’est pas le cas dans l’autre roman.

Dès les premières pages on se laisse accrocher par une certaine dose d’humour : le narrateur, qui n’a pas de nom, est un musicien argentin venu vivre à Barcelone, dans le quartier d’El Raval, où il a débarqué avec sa guitare électrique et les CD de Charly Garcia, rocker qui est son idole jusqu’à l’obsession, et dont un grand nombre de citations ponctuent le livre. Il y survit dans une pièce minuscule et sans meubles. Dès le début du livre ce narrateur est en rupture amoureuse avec une femme, Lucrecia…

Parmi ses voisins il y a un autre argentin, « l’écrivain », un écrivain qui n’écrit pas et qui survit en vendant son sperme. Parmi ses amis, Neurus et El Estrecho, deux autres musiciens avec qui il joue, multipliant les noms des groupes qu’ils forment pour jouer dans plus de lieux.

“… a Neurus no le gustan los latinoamericanos. El rechaza todo lo que sea latino. Así que debe de ser o chileno o argentino o uruguayo. No hay otra.”

L’écrivain a un voisin aveugle qui ne sort jamais de chez lui et se cache même de Teodora, sa femme de ménage péruvienne, qui envoie tout l’argent qu’elle peut dans son pays. Teodora a une amie argentine, « La Travesti Lacaniana » toujours accompagnée d’un petit chien baptisé « La Can ». Il y a aussi Lady G, dont Neurus est amoureux, et « La Mujer que no hace preguntas » adepte du sexe tantrique. Et tout ce monde marginal dérive de bar en bar, arrivant parfois à se faire inviter dans une fête dans un quartier plus chic…

Le décor planté et les personnages campés, le lecteur se réjouit d’avance d’une histoire prometteuse, truculente, ou peut être noire, ou les deux à la fois. Malheureusement l’intrigue peine à décoller, et quand, arrivé presque à la moitié du livre, court la rumeur de la mort de l’aveugle, on s’attend à une accélération qui ne vient pas : on continue de monologue en digression, toujours entre citations de Charly Garcia, on sourit à quelques trouvailles, mais le cœur n’y est plus trop…

On attendra donc le troisième roman de cet auteur avec espoir, car le second était déjà meilleur que le premier… 

LombardoMartin@2x

Posté par Trapiche à 14:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

15 septembre 2017

“La Uruguaya”, de Pedro Mairal. (par Antonio Borrell)

9788416213993

 

Libros del Asteroide, Barcelona, 2017, 140 pages

ISBN : 978-8416213993

 Pedro Mairal, né en 1970, est un auteur déjà largement reconnu, tant dans son Argentine natale que dans divers autres pays, ses œuvres ayant été traduites en français, italien, portugais, polonais, allemand… Ayant vite abandonné des études de médecine, il s’est tourné vers les lettres et l’enseignement. Son premier roman, « Una noche con Sabrina Love » a reçu le prix Clarin en 1998, puis a été adapté au cinéma. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages (romans, poésie) et de chroniques dans la presse. En France ses livres sont publiés chez Rivages : Tôt ce matin (2004), Une nuit avec Sabrina Love  (2006), L’intempérie (2007),  Salvatierra (2011) et peut être prochainement L’Uruguayenne ?

C’est une lecture assez jubilatoire et, pour qui découvre l’écriture de Pedro Mairal, une invitation à lire ses romans précédents. Une littérature de chair, d’humour, d’émotion, et une plongée dans l’Argentine et surtout l’Uruguay des années 2010 a 2015, au temps de Mujica et Kirchner, au temps (pas tout à fait révolu) du trafic illégal de dollars entre les banques uruguayennes et les agences de change clandestines des rues de Buenos Aires, une évocation de l’Uruguay petit pays si atypique en Amérique du Sud à travers le regard attendri d’un Argentin, cousin si proche et si différent…

La narration alterne première et seconde personne du singulier, comme une confession dans laquelle le narrateur s’adresse à sa femme. C’est un couple en pleine rupture : Lucas Pereyra, écrivain argentin traverse la crise de la quarantaine, il soupçonne sa femme d’avoir un amant, et s’est permis lui-même quelques incartades. Ils ont un jeune fils, principal lien qui les retienne ensemble. Issus de classes sociales moyennes supérieures, ils ressentent l’appauvrissement progressif qui les frappe, conséquence de la crise argentine mais aussi du fait d’être écrivain. Le mari doit de l’argent à sa femme qui travaille pour une grande entreprise médicale. Comme beaucoup d’argentins, il possède un compte dans une banque uruguayenne, où il se fait payer en dollars ses droits en provenance de pays étrangers. Seul inconvénient de la ruse : il faut aller soi-même retirer de grosses sommes en liquide de l’autre côté du Rio de la Plata, et les ramener en Argentine à ses risques et périls…  

Lucas embarque donc un matin, très tôt, sur le ferry pour Montevideo avec l’intention d’en revenir riche dans la soirée, mais aussi avec l’espoir d’y retrouver Magali, une jeune uruguayenne rencontrée quelques mois plus tôt, et de passer un moment au lit avec elle, car malgré l’attirance réciproque ils n’en ont pas encore trouvé l’occasion.  

Les cent-quarante pages du roman sont le récit de cette folle journée, ponctué d’un certain nombre de flash-backs (la rencontre littéraire à la plage de Valizas, parmi les hippies et les rastas, avec le clin d’œil à Gustavo Espinosa, écrivain uruguayen que les lecteurs du Trapiche connaissent, ou la tirade sur les médecins, et le dialogue entre un évangélique et une témoin de Jehova dans le car) , de réflexions et digressions sur le couple, la paternité, les tentations, les infidélités, le désamour, le désarroi du quadragénaire retombant en adolescence, toujours avec émotion et ironie, une journée tellement idéalisée, pleine de rêves que la réalité se chargera de contrarier brutalement, et un doute terrible subsistera sur cette idylle…

“¿Que monstruo bicéfalo se va creando así? Te volves simétrico con el otro, los metabolismos se sincronizan, funcionas en espejo, un ser binario con un solo deseo. Y el hijo llega para envolver ese abrazo y sellarlos con un lazo eterno. Es pura asfixia la idea.”

“Ahí estábamos los intelectuales latinoamericanos armando nuestro número, hablando para nosotros mismos en un balneario”

“Como en los sueños, en Montevideo las cosas me resultaban parecidas pero diferentes. Eran pero no eran.”

577ec0f6e3d45_645x429

Posté par Trapiche à 23:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

09 septembre 2017

“Buena alumna” de Paula Porroni. (par Antonio Borrell)

download

 

ISBN : 978-84-945348-3-6

Editorial Minúscula, Barcelona, 2016, 120 pages.

 

Paula Porroni est née à Buenos Aires en 1977. Apres des études universitaires de lettres dans la capitale argentine, elle a suivi un « Master » en Etudes Latino-Américaines à l’université de Cambridge puis en « Ecriture créative » à New York. Elle vit actuellement à Londres. « Buena alumna » est son premier roman, remarqué par la critique dès sa parution. Elle est aussi auteur de nouvelles publiées dans des revues.

La narratrice de ce roman est une étudiante argentine qui revient en Grande Bretagne, dans une ville universitaire de province, quelques années après y avoir obtenu un diplôme en histoire de l’art. Son père étant mort, sa mère lui a donné un an pour trouver un travail et commencer une thèse, ou trouver une bourse, sa situation financière ne lui permettant pas plus. La jeune femme est ambitieuse et exigeante vis-à-vis d’elle-même, l’idée de l’échec et du retour au pays lui est insupportable. Elle loue une chambre chez une logeuse un peu minable, se nourrit de sandwichs tout en veillant à ne pas prendre du poids, trouve un petit boulot provisoire, recherche sur internet les propositions de thèses et de bourses des universités, d’abord les plus cotées, puis de moins en moins… Elle rédige fébrilement des propositions de sujets. C’est un tableau peu reluisant de la vie universitaire qui est brossé: “Hay una gran cantidad de suicidas entre los estudiantes (…) Sobre todo en primavera, después de los exámenes (…)También los profesores se suicidaban. Y los bibliotecarios. Los estudiantes, si no se tiraban por la ventana, se ahorcaban con las sabanas del college. A veces usaban las bufandas de colores que podían comprarse en los negocios de la universidad. Los profesores, en cambio, se pegaban un tiro, ya viejos, o se lanzaban debajo del tren.”

Bien vite on s’aperçoit que la narratrice elle-même est gravement perturbée: elle se mortifie, se pique, se pince, se brule, pour se  « punir » de la moindre défaillance, du moindre échec. On la devine anorexique. Ses relations avec sa mère sont troubles, ainsi qu’avec sa logeuse, ou son voisin Mihalis, étudiant grec dans une situation semblable à la sienne. Mais dans les échanges de courriers électroniques, il faut donner le change, afficher son optimisme et son entrain, pour sa mère, et surtout pour son amie anglaise, Anna, connue lors du premier séjour, et qu’elle évite d’abord de revoir pour lui cacher la réalité de sa situation.

Elle va rejoindre à Londres Anna et son compagnon Thomas avec qui elle forme une sorte de triangle amoureux. Elle admire et envie son amie. A la dérive, elle déménage souvent, se fait héberger par des amis, vit sous pression entre les attentes de sa mère, ses propres aspirations et les déceptions de la vie réelle. Un voyage avec Anna dans un archipel allemand de la Baltique va marquer un tournant…

Une phrase qui évoque la rédaction d’un projet de thèse par l’étudiante pourrait aussi donner une idée de l’écriture de ce roman : « Ahorra corrijo. Raspo, raspo. Hasta dejar solo un hueso pulido. Solo lo mínimo, lo indispensable. Busco en mí esta lengua de muertos. Esta lengua árida. Infértil. Porque así fuimos entrenados. En la mejor universidad del mundo. Para crear un paisaje glacial de palabras.”

Ce premier roman fait parfois surgir chez le lecteur des réminiscences, comme des échos d’un autre livre, “Vacaciones permanentes” de la bolivienne Liliana Colanzi, surtout la dernière partie de celui-ci, avec l’étudiante sud-américaine en Grande Bretagne et ses déboires, mais aussi les névroses de la protagoniste et ses relations compliquées avec la mère… Une convergence intéressante entre deux romancières prometteuses et pourtant différentes, Liliana Colanzi avec une force plus « vitale » ou  « sauvage » et Paula Porroni, plus « maitrisée », plus « cérébrale » ou « bonne élevé », mais il faudra lire leurs œuvres à venir pour confirmer, ou pas, cette impression.

 

1479128112_477029_1479140506_noticia_normal

Posté par Trapiche à 01:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


29 août 2017

“La Mujer del olvido” de Martin Lombardo. (par Antonio Borrell)

479690524

 

Apeiron ediciones, Madrid, 2016, 120 pages.

ISBN : 978-84-16996-26-1

Né à Buenos Aires en 1978, Martin Lombardo est diplômé en psychologie, puis il poursuit des études de littérature ibéro-américaine à Bordeaux, discipline qu’il enseigne actuellement à l’Université de Savoie. Il est aussi psychanalyste. Auteur de livres et publications académiques, dont le roman :  « Locura circular » (Libros del Lince, 2010). « La Mujer del olvido » est premier prix du concours de « novela breve » des éditions Apeiron.

 

C’est un court roman sous tension, une sorte de  « thriller psychologique » autour d’une relation de couple et d’une mort mystérieuse, qui le restera. L’intrigue évolue vers un enfermement croissant des deux protagonistes, un resserrement de leurs liens pathologiques, plus que vers la résolution de l’énigme. Le récit n’est pas situé très clairement dans le temps et l’espace, là n’est pas la question, le lecteur se fera son idée.  

La narratrice a épousé Marcos, un veuf qui souffre d’épilepsie, d’absences et d’amnésie, et dont l’état va en s’aggravant après une opération du cerveau. Veronica, la première épouse de Marcos a été assassinée dans des circonstances peu claires, que l’amnésie ne permet pas d’élucider. Même si la justice a disculpé Marcos, un léger doute persiste dans l’esprit de sa nouvelle épouse. Malgré tout, d’un tempérament plutôt possessif, elle jalouse cette femme disparue dont elle ne connait même pas le visage avec certitude, la seule photo qu’elle peut s’en procurer n’étant peut être pas vraiment d’elle. Faute de mieux, la photo sera tout de même l’objet d’un rituel maléfique à base d’épingles…  

Autour de ce couple malade gravitent quelques amis et voisins guère plus équilibrés, qui vont tour à tour s’immiscer dans leur vie. Il y a le docteur Craig qui pendant des années vient prendre son café matinal chez son patient, sans rien faire ou presque, que de vagues avances à la narratrice. Et monsieur O’Connor, un voisin, psychiatre, qui lui aussi s’intéresse à ce cas étrange. Il y a les élèves que la narratrice reçoit en cours particuliers de langues et de littérature, surtout par nécessité économique. L’une de ces élèves, mademoiselle Falco, rêve de devenir écrivain et, bien malgré l’épouse, elle va développer une étrange relation avec Marcos, l’homme sans mémoire à qui elle fait taper ses manuscrits à la machine. Et Mirko Reig, le promeneur de chiens… Ceux-là et d’autres ont chacun leur histoire plus ou moins tordue. La narratrice elle-même, malgré ses convictions d’épouse loyale et fidèle va fuguer un temps, puis revenir, comme s’il était impossible d’échapper à l’attraction de ce trou noir qu’est son mari, de plus en plus passif et de plus en plus pesant, qui ne se définit que par ce que font les autres autour de lui…   

L’écriture très sèche et précise fait monter l’angoisse, le livre est réussi de ce point de vue et si l’on reste un peu sur sa faim, on peut envisager de se tourner vers l’autre roman de cet auteur.

picture-5581-1473369167

Posté par Trapiche à 21:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

20 août 2017

“Un canto en los dientes”, d’Iván Carrasco Montesinos. (par Antonio Borrell)

un-canto-en-los-dientes

 

Editorial Cáñamo, Barcelone, Espagne, 2001, 175 pages.

ISBN : 84-931026-2-8

Ivan Carrasco Montesinos, écrivain et peintre équatorien, né à Cuenca en 1951dans une famille aisée, réside à Terrassa en Catalogne depuis de longues années. Devenu bachelier a 18 ans,  il a d’abord  voulu vivre aux Etats Unis mais au bout de quelques mois la déception est telle qu’il retourne dans son pays natal pour y faire des études d’architecture, de peinture et de musique. Apres quoi il émigre vers l’Europe et se consacre surtout à la peinture. Dans les années 80 il publie ses premiers textes dans diverses revues, fanzines et recueils collectifs. En 1992 son premier recueil « Relatos de atrás » est publié en Equateur, et en 1996 « Las muertes inevitables » autre recueil de nouvelles est édité en Espagne. Il participe régulièrement a la revue « Cáñamo » qui milite en faveur de la libéralisation du cannabis. C’est donc la maison d’édition « Cáñamo » qui publie en 2001 le recueil « Un canto en los dientes ».  Par ailleurs certains de ses textes sont disponibles en français sous forme numérique pour liseuse Kindle.

Ce livre est composé de trois longues nouvelles, trois récits initiatiques, qui correspondent à trois âges de la vie. La narration à la première personne donne une forte impression d’autobiographie.

« Amores y un chamàn » évoque un épisode d’enfance mêlant vert paradis, amours enfantines et tragédies avec une certaine dose d’humour noir. Le narrateur est benjamin d’une fratrie, que ses ainés prennent de très haut. Vivant dans une petite ville de province en Equateur, Cuenca, à une époque où il y a encore peu d’automobiles, la famille part pour de longues vacances d’été dans son hacienda. Parents, frères, sœurs, cousins, cousines font le voyage à cheval, et peu avant d’arriver un des jeunes cousins tombe de sa monture,  roule dans le ravin, et meurt sur le coup. Quelques temps plus tard, lors d’une partie de chasse un cousin tue accidentellement un des frères d’un coup de carabine. Malgré ces drames le petit garçon vit ces vacances andines comme une idylle avec une cousine de son âge.  Les jeux dans la nature, les bains nus dans les torrents glaces de montagne, les chiens, les chevaux font leur bonheur, ainsi que l’amitié du guérisseur indien de l’hacienda, el Cashi. Mais les vacances idylliques auront une fin…

Dans la seconde nouvelle, « Cuando a mi pueblo llegó », un groupe d’adolescents et de jeunes étudiants est livré à l’oisiveté par la fermeture des universités par un président autoritaire du début des années 1970 qui leur reproche d’être des foyers de subversion. Trainant leur ennui dans les rues et parcs de Cuenca, ils commencent à fumer divers produits, puis rencontrent un « hippy » récemment revenu des Etats-Unis qui les initie aux buvards de LSD. Ensuite c’est un cactus du plus fameux parc de la ville, puis des champignons des campagnes environnantes qui leur permettront de poursuivre leurs voyages hallucinés. Plus tard divers sorciers indigènes des contrées chaudes du sud de l’Equateur les conduiront encore plus loin. Mais dans cette société encore très conservatrice, ces jeunes gens à la dérive doivent subir les pressions familiales, et surtout une brutale répression policière.

Enfin dans « Europa » le narrateur quitte son pays et sa société étouffante pour jouir de la liberté des démocraties plus ou moins avancées du vieux continent. Débarquant avec un maigre pécule et de grandes illusions, il espère devenir écrivain. Il connaitra, la faim, la solitude et la rue, quelques « aventuras y andanzas » picaresques, quelques cruelles déceptions et quelques émerveillements, comme la découverte des couleurs de l’automne, ou le contact de la neige qu’il ne connaissait que de loin sur les volcans des Andes.

Dans l’ensemble des trois textes l’écriture est maitrisée, l’auteur joue sur les émotions et la révolte sans jamais se départir d’une certaine ironie et l’abondance de détails et d’équatorianismes nous plongent vraiment dans cette atmosphère de l’Equateur des années 1970, où il ne faisait pas bon avoir vingt ans.

463220522c0a01b9e9618f4f28ae7184_XL

 

Posté par Trapiche à 23:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

05 août 2017

"Sombras de verano", de Guillermo Ruiz Plaza. (par Jorge Cuba-Luque)

20526422_1336667189785311_421694976_n

Guillermo Ruiz Plaza est né à La Paz, Bolivie, en 1982. Il a publié les recueils de nouvelles Le feu et la fable (2010), Le feu et la fable (2010) et Ombres d’été (2015).

 

 

Pour un lecteur impatient, la douzaine de nouvelles de Sombras de verano du Bolivien Guillermo Ruiz Plaza constitue un recueil d’histoires attachantes par leur fluidité et parce qu’elles abordent des thèmes d’une certaine actualité : la canicule dans le sud de la France, l’immigration et le racisme, la violence conjugale. Mais ce lecteur, tout en profitant bien de ces histoires, perdra beaucoup d’autres éléments qui enrichissent chacun des textes du volume: il passera à côté de la subtilité de ses dialogues, des réflexions ambigües des personnages et des situations décrites, comme dans « Peor que la muerte » où un homme accompagne son fils, jeune étudiant, chercher un appartement dans les vieux quartiers de Toulouse, où il avait vécu quand lui-même était jeune étudiant vingt ans auparavant. Le hasard les amène devant l’immeuble qu’il avait habité à cette époque-là, et il se rappelle sa rencontre avec une de ses voisines, une très vieille dame d’origine espagnole, hantée par ses souvenirs de la Guerre Civile, et qui ne faisait qu’attendre la mort. L’homme croira revoir la vieille femme fugacement  quand il lèvera la tête pour contempler le balcon de l’appartement qu’il avait habité…mais est-ce la  même femme ?

 

Ces nouvelles sont ainsi rythmées par des dénouements  où les personnages —souvent des Boliviens installés dans le sud de la France comme l’auteur— sont placés devant leurs peurs comme dans « Here comes the Sun » (titre tiré d’une chanson des Beatles), qui raconte l’histoire de harcèlement physique et moral subi par une jeune fille amatrice de musique classique ; à la fin elle pourra trouver un certain soulagement. Dans  « Todo lo que soy será tuyo » la chute de la nouvelle laissera entrevoir qu’une jeune fille —la petite amie d’un jeune  bolivien— entretient  avec sa mère une relation fusionelle ; la mère, amatrice de littérature latino-américaine (elle possède un exemplaire de Ficciones, dédicacé par son auteur, Borges lui-même) est très contente du fait que sa fille ait pour un ami un sud-américain intéressé par la littérature. La peur est aussi présente dans « Nada se enciende » : un enfant dont les parents se déchirent commence à comprendre confusément que son père est un homme violent et que sa mère le trompe. Un soir, pendant qu’ils se disputent dans la cuisine, il trouvera une  arme à feu dans la chambre conjugale, la prendra et ira, perplexe, voir ce qui se passe ; il trouvera sa mère par terre, inerte, et pointera l’arme sur son père... 

 

« Sombras de verano », la nouvelle qui donne le titre au recueil, est sans doute celle où Guillermo Ruiz Plaza a le mieux déployé son talent pour créer une ambiance : la ville de Toulouse est prise par la  canicule : « El aire pesaba como antes de una tormenta que nunca llegaba. Y el ladrillo rojo de Toulouse adquiría un tono apagado y polvoriento que parecía ». Sous une chaleur insoutenable, Vicente, jeune bolivien, a un flirt avec Pauline, une fille l’immeuble qu’il habite avec qu’il est impossible de ne pas parler de la température ni de madame Lavallé, une femme solitaire et âgée qui est aussi leur voisine, et candidate à succomber à cette chaleur torride. Les situations racontées, plutôt banales, acquièrent du poids et de la signification avec une présence invisible : les bruits des mouches, bruit qui, à la fin, sera presque inquiétant de l’autre côté de la porte de l‘appartement de madame Lavallé.

 

 

20471960_1336667326451964_949798057_n

Posté par Trapiche à 15:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

28 juillet 2017

“No robaràs las botas de los muertos”, de Mario Delgado Aparain. (par Antonio Borrell)

57804

 

Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, réédition 2016, 200 pages.

ISBN : 978-9974-1-0974-2

 

Mario Delgado Aparain est né à Florida, en Uruguay, en 1949. Enseignant et directeur d’institutions culturelles, il est l’auteur d’une dizaine de romans et autant de recueils de nouvelles. Deux de ses livres ont été publiés en français par les éditions Métailié : « La ballade de Johnny Sosa » (2005) et « Les Pires Contes des frères Grim » (2005) co-écrit avec l’écrivain chilien Luis Sepulveda. Il a reçu divers prix littéraires en Uruguay et dans d’autres pays.  

En 1864, la guerre de Sécession fait rage en Amérique du Nord, l’armée française de Napoléon III combat au Mexique, et bien plus au sud se prépare un conflit terriblement meurtrier qui impliquera la « Triple Alliance » Brésil-Argentine-Uruguay contre le Paraguay : mais le premier acte de la tragédie se joue en Uruguay lors d’une guerre civile. A cette époque ce petit pays, qui a aboli l’esclavage, est en conflit avec son voisin, le géant Brésil, dont certains bandits viennent enlever des Noirs libres pour les revendre chez eux. Par ailleurs des Brésiliens vivant en Uruguay sont victimes d’exactions. Le général uruguayen Venancio Flores, connu pour faire égorger de nombreux prisonniers, entre en rébellion contre le pouvoir de Montevideo, et il obtient le soutien du Brésil et de l’Argentine en leur promettant de les soutenir contre le Paraguay s’il devient président de l’Uruguay. Une armée brésilienne, constituée en partie d’esclaves enrôlés de force et peu motivés pour se battre, entre donc en Uruguay pour soutenir Flores.

Dans cette guerre, la petite ville de Paysandú sur la rive gauche du fleuve Uruguay, devient un enjeu stratégique, le dernier obstacle pour Venancio Flores dans sa marche sur Montevideo. Sur le fleuve, une escadre impériale brésilienne va jouer un rôle décisif avec son artillerie lourde. Mais les habitants de Paysandú, commandés par le colonel Leandro Gomez vont lui opposer une résistance héroïque et désespérée, à un contre quinze et sans artillerie, en attendant des renforts qui n’arriveront jamais.  

Le roman de Mario Delgado Aparain, en cent-vingt-trois très courts chapitres raconte dans le détail un mois de bataille acharnée, du point de vue des assiégés, et surtout à travers le regard de deux étrangers, un émigrant Andalou et un Anglais, arrivés là bien malgré eux : d’abord emprisonnés par les autorités de Paysandú sous l’accusation d’espionnage, ils finissent par gagner une place parmi les défenseurs de la ville. C’est le récit d’une tragédie au sens classique, car l’issue inéluctable en est connue d’avance, mais le parti-pris pointilliste de l’auteur, au plus près du drame et des acteurs donne à ce livre une force et un réalisme captivants. On voudrait qu’un grand film en soit tiré, et il semble bien que l’auteur ait écrit dans cette intention. Une lecture indispensable pour les passionnés d’Histoire. Encore une fois on se demande pourquoi un tel livre n’est pas disponible en français dix ans après sa publication !  

delgado-aparain

Posté par Trapiche à 19:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

22 juillet 2017

“Fabril”, de Horacio Cavallo (par Antonio Borrell)

fabril

 

Ediciones Trilce, Montevideo, 2010, 120 pages.

ISBN : 978-9974-32-547-0

 

Horacio Cavallo né à Montevideo en 1977, est à la fois poète, auteur de textes de tango, de nouvelles et de romans, aussi bien pour les adultes que  pour la jeunesse, dont : « Oso de trapo » (2008), « Fabril » (2010), « El silencio de los pájaros », recueil de nouvelles (2013), « Invencion tardia » (2015). Ses textes sont publiés dans diverses revues d’Amérique latine, et quelques anthologies. La ville de Montevideo et le ministère uruguayen de la culture lui ont décerné plusieurs prix.

Inquiet et angoissé, Gumersindo Gutiérrez postule à un emploi dans une importante entreprise, la Trixtex, dont le fondateur est un certain monsieur Bergstein. Une aimable secrétaire le reçoit, puis un sympathique cadre lui fait visiter des ateliers avant de lui confirmer son embauche. Au début tout semble presque normal. Tout heureux, Gumersindo va entrer au service de Trixtex, recevoir son uniforme et le matricule 1699. Déjà il rêve de son prochain dimanche après-midi de liberté où il emmènera son fils Julian au Parc Rodó, grand jardin public du centre de Montevideo.

Mais l’énorme hangar où se déroulent les activités de l’entreprise se trouve bien loin du Parc Rodó, dans une zone industrielle excentrée, quelque part au bord de la baie de Montevideo, zone sacrifiée aux besoins de l’économie. Les employés sont donc logés sur place, dans de petits dortoirs sous surveillance vidéo. Car bien vite cette entreprise modèle et paternaliste dévoile un visage de plus en plus carcéral et disciplinaire, un fonctionnement régi par des règles absurdes et une logique incompréhensible, le tout accompagné d’un discours « managérial » toujours positif, en décalage complet avec la réalité. Il est interdit de s’appeler par un nom, seul le matricule brodé sur le bleu de travail est accepté, les horaires de cantine sont très stricts et les retardataires ne mangent pas, vigiles, chiens et caméras sont partout, et aux murs les portraits de Bergstein voisinent avec les devises encourageant au travail et à la production. Vivant à plein temps dans ce dédale de couloirs bas de plafond, d’escaliers et d’étages sans fenêtres, les employés ne voient jamais le ciel, le soleil, ou la lune. Et parfois l’un d’eux « disparait »…  

En tant que nouveau, 1699 est affecté tour à tour à divers ateliers, et se voit confier des tâches  bizarres, telles que prendre soin d’un poussin moribond puis, le poussin étant mort, on le transfère à un atelier de dépeçage des poussins morts. Plus tard il faut peindre des points sur les dés en bois que fabrique un autre atelier, ou reconstituer d’immenses puzzles défectueux rendus par leurs acheteurs. Bien qu’il tente sincèrement de donner satisfaction, allant jusqu’à donner du sang pour monsieur Bergstein, le grand patron que l’on promène en chaise roulante, bien qu’il reçoive des encouragements de la hiérarchie, il n’y réussit jamais complètement.  De retards en punitions, 1699 perd ses après-midi de liberté, n’arrive pas à revoir son fils, et continue à vivre dans l’espoir de cette promenade dominicale au Parc Rodó. 

Cette plongée dans l’absurde et le cauchemar n’est pas sans rappeler Mario Levrero, cet auteur décédé en 2004 et devenu culte, dont plusieurs jeunes écrivains uruguayens d’aujourd’hui reconnaissent la grande influence qu’il a sur eux. Mais on pourrait penser également à Orwell ou Zamiatine. Alors, si le mot «rebelle» est impensable chez Trixtex, les «mécontents» vont s’organiser en secret, surtout à partir du moment où ils apprennent que l’entreprise possède une  usine mitoyenne, qui n’emploie que des femmes. Un petit groupe se forme et entre en contact avec « La Yara », qui dirige les « mécontentes », pour organiser une action commune…

download

Posté par Trapiche à 23:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,