LES LETTRES DE MON TRAPICHE

15 juin 2018

« Rojo » de Mercédes Estramil. (par Hélène Porcher)

 

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Editorial HUM, Montevideo, 2011, 72 pages.

ISBN : 978-9974-687-47-9

 

Mercedes Estramil, née à Montevideo en 1965, a fait des études de lettres à la « facultad de humanidades ». Elle est journaliste, collaboratrice des suppléments culturels La Semana, El Dìa, El País Cultural. Primée en 1994 par la ville de Montevideo pour un recueil de poésie « Angél sòlido », elle a ensuite publié plusieurs courts romans aux éditions HUM : Hispania Help (2009),  Irreversible (2010),  Rojo (Premio Nacional de Narrativa/EBO-Fundación Lolita Rubial, 1996; HUM, 2011) et son premier recueil de nouvelles Caja negra (HUM, 2014). Son plus récent roman « Washed Tombs» est encore paru chez HUM en 2017.  

La première de couverture annonce la couleur : le sujet traité sera une partie de carte, donc un jeu et des joueurs. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, sauf que la partie de carte n’est ici qu’un prétexte. Mais plantons le décor qui pourrait être celui d’une pièce de théâtre : un salon, une table des chaises et des amis, toujours les mêmes qui se plient depuis de longues années à un même rituel, sans doute hebdomadaire, celui d’un jeu de cartes, la canasta faisant la part belle au « comodìn », au joker, qui prend bien sûr un double sens tout au long du roman. Les amis, Colorado (simple référence à la couleur rouge du cœur et du carreau ou clin d’œil à la formation politique uruguayenne plutôt à droite ?), Dutra, Ariel, et Paulino… La partie commence, mais on se rend vite compte que le livre prend immédiatement la forme d’un conte cruel et satyrique. 

Une comédie humaine se joue entre les quatre personnages qui sont analysés à la loupe, sans concession aucune et avec un humour décapant. Dans le jeu, il y a les perdants les gagnants et le rapport de force s’installe, même si chacun fait comme si l’enjeu en était dérisoire. Comme dit l’auteur la boîte de pandore est ouverte et le dessous sombre des relations amicales est révélé au fil des parties. Le dominant, le gagnant, toujours humble et profil bas, le bon perdant qui garde le sourire, ceux de l’empire du milieu… Frustration, jalousie, faux semblants, détestation secrète tout cela derrière la façade d’une amitié sans faille tissée tout au long de ces années par le rituel de ce que l’on peut considérer comme un jeu de dupes, un jeu de cartes truquées que le comodín, le joker observe de son air sardonique. Seul élément extérieur à ce cercle fermé, le téléphone qui résonne parfois, mais qui même s’il est le vecteur d’une mauvaise nouvelle susceptible d’interrompre la partie, ne dérange pas l’ordre établi… et la partie continue jusqu’à la cassure finale, la dispersion du groupe et le rideau qui tombe sur cette comédie de mœurs écrite avec une plume trempée dans un vitriol mêlé de tendresse, car ces personnages sont tout simplement humains… 

On trouve avec plaisir dans l’écriture de Mercedes Estramil des ressemblances avec l’auteur espagnol Javier Tomeo: thème, plume incisive, psychologie des personnages et humour implacable.

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02 juin 2018

« Guía para un universo » de Natalia Mardero (par Antonio Borrell)

 

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Editorial Estuario, Montevideo, 2016, 100 pages.

Illustrations d’Eduardo Barreto.

ISBN: 978-9974-720-56-5

 

Née à Montevideo en 1975, Natalia Mardero est diplômée en communication sociale, et journaliste. Elle publie de la littérature depuis le début des années 2000, et notamment de la S.F.  En 2001, « Posmonauta » , en 2004 (réédition en 2016), « Guía para un universo », puis en 2012, « Gato en el ropero y otros haikus », et 2014, « Cordón Soho », roman déjà commenté il y a quelques mois dans « Les Lettres de mon Trapiche ». Elle a participé à plusieurs anthologies. Elle est aussi DJ à ses heures, et tient un blog intitulé : « Madonna es mi madrina ».

 

C’est une oeuvre de jeunesse, publiée en 2004 et rééditée en 2016. Aux confins de la science-fiction, de la poésie et d’une fantaisie à la Lewis Caroll, ce « Guide pour un univers » tresse deux fils narratifs : d’une part des chapitres intitulés « Diario de viaje » et numérotés, racontant les voyages interstellaires d’une narratrice qui reste anonyme, d’autre part des chapitres qui s’intercalent entre les précédents et portent en général le nom d’une planète extraordinaire qui y est décrite, comme une escale. C’est donc une sorte de « Guide du routard galactique » à l’uruguayenne, où l’on ressent également une influence de Ray Bradbury, ou de Swift. Les nombreuses illustrations d’Eduardo Barreto donnent un air de livre pour enfants, mais c’est une lecture pour tous les âges, riche d’une imagination débridée, et qui ne se laisse enfermer dans aucun genre. Les chapitres sont très courts et peuvent souvent se lire indépendamment des autres, comme des micro-récits ou des contes poétiques.

Parmi les escales proposées par ce guide, on retient notamment la planète « Lemon Pie » dont la surface est recouverte de meringue, ou « Plato Elefante », en forme d’assiette géante reposant sur le dos de deux éléphants, habitée par les hialpes, des souris géantes très élégantes et bien élevées qui adorent faire du vélo. Il y a aussi « Malvinas II » la planète des Argentins, et la planète des morts, habitée par tous les terriens défunts, et « Dermis » dont la surface semble faite de peau humaine, sous toutes ses formes, la planète « Ginkee » dont les habitants changent de couleur selon leurs émotions… Il y a « Retrolandia » la planète des antiquaires et des marchés aux puces, et « Fowoh » si lointaine que ses habitants ne reçoivent encore que les émissions télévisées de la Terre des années 1980 et se passionnent pour Madonna et Lady Di… Il y a encore bien d’autres mondes étranges et on laissera le lecteur y faire son itinéraire en lui conseillant juste d’éviter la « planète paradis » dont la perfection est si parfaite qu’elle est insupportable pour les terriens et les rend fous ! Une lecture rapide pour passer un moment divertissant. 

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31 mai 2018

« Los geranios », d’Ana Solari (par Laurence Holvoet)

 

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Casa editorial HUM, Montevideo, 2014, 108 pages.

ISBN : 978-9974-699-83-0

 

L’Uruguayenne Ana Solari (Montevideo,1957) est une touche-à-tout : écrivaine, dramaturge, musicienne, journaliste et professeure d’université. Elle a obtenu plusieurs bourses d’écriture de prestige et parmi elles, celles de la Fondation Guggenheim en 2000, de la Fondation Rockefeller en 2004 et de la Fondation Bogliasco en 2005. Elle a même reçu une bourse de la République de Chine Populaire en 2007 pour aller étudier le chinois à Pékin. Tout au long de sa vie, elle a composé et combiné ses différents arts, écriture, musique et même illustration et calligraphie. La Casa Editorial HUM, son éditeur actuel, met en avant dans sa biographie quelques uns de ses titres : Zack (1993), Tarde de compras (1997), Scottia (2002), etc. Elle a déjà publié une petite vingtaine d’ouvrages.

 

Cette courte histoire est, somme toute, banale. Une jeune femme qui dès le premier chapitre nous est présentée comme paumée entre alcool et sexe, vit avec sa mère, qui perd peu à peu son autonomie, et sa sœur, perpétuelle amoureuse un peu caractérielle. Progressivement, on découvre que les trois femmes vivent ensemble, comme figées dans le temps : il y a vingt ans, le mari et père les a plantées là sans explication. Depuis, chacune à sa manière, elles ruminent le pourquoi du comment et oublient un peu de vivre leurs propres histoires, leur propre vie.

Le récit est porté par un narrateur qui développe le point de vue de cette jeune femme dont les pensées un peu désordonnées nous sont exposées.

L’écriture d’Ana Solari est nette, chaque détail donné vient enrichir le tableau, mais il n’y a pas de digression si ce n’est celles qui jaillissent de l’esprit de la protagoniste principale. L’auteure dit avoir voulu d’abord écrire des nouvelles et puis s’être rendue compte qu’elles formaient finalement un récit cohérent. C’est ainsi que l’on distingue nettement une diversité des thèmes abordés : la culpabilité, le manque de rêves, la paresse, les relations familiales, le libre arbitre, etc.

Extrait d’un encart paru dans El Observador (Uruguay) le 25/07/2014 :

« Le récit d’Ana Solari s’inscrit dans un « réalisme sale » qu’elle cultive depuis son premier livre « Cuentos de diez minutos ».

La journaliste et professeure de littérature Alicia Torres le décrit ainsi : « Les personnages nous semblent sortir d’un film ou d’une nouvelle brève nord-américaine. La voix d’un narrateur invisible adopte la perspective de la protagoniste, une jeune fille rebelle et paradoxale, qui à travers le sexe et la boisson essaye de surmonter la trahison du père qui l’a abandonnée. Avec une sœur au cœur d’artichaut, une mère inefficace et un fiancé pas très présentable, la modeste tragédie familiale, imaginée et déroulée avec talent par l’auteure, s’autorise des étincelles d’humour ainsi qu’un soupçon de beauté qui incitent à penser que les choses méritent d’être regardées autrement ».

A découvrir, vraiment !

 

 

Deux morceaux choisis :

p. 22

- On a bien vécu ensemble, je veux que tu le saches.

- Je le sais maman.

- Il s’est fatigué, c’est tout. Il s’est fatigué d’être entouré de femmes.

- Je le sais maman.

- C’est sûr qu’il s’en est bien tiré. C’était un homme intelligent, adroit, bon. C’est ça qu’il était : un homme bon.

- C’était peut-être un homme juste ?

- Et comment veux-tu que je le sache ?

- Je croyais que l’on savait ça dans un couple.

La mère lui attrapa la main et l’écarta de sa tête.

- Tu sais bien que je n’aime pas que tu me caresses la tête.

Si tuer n’était pas puni par la loi, elle déploierait une énorme créativité, un incroyable talent pour la faire disparaître de la face de la Terre, de la galaxie, de l’univers. Mais non, la voix de la loi est là, l’autorité pure et dure, qui assure la saine cohabitation humaine. Elle allume la radio. Elle regarde par la fenêtre. Le temps se couvre. Faites qu’il pleuve et que la pluie chasse un peu la chaleur qui l’empêche de dormir la nuit. Il reste encore du temps avant la nuit. Trop. Une mélodie collante comme l’air chaud s’écoule de la radio. Qui peut donc danser avec cette chaleur ? Non, elle n’ira pas chez Jakob, même pas pour le ventilateur au plafond, ni pour les bières fraîches dans le frigo, ni pour l’escalier en bois. Elle restera là, près de la radio, comme si elle était en train de mourir, peu à peu, en pleine conscience. D’abord la vue, puis l’odorat, et après le goût. On sait que l’ouïe est le dernier truc qui reste. Ensuite les jambes deviennent lourdes, et puis les bras. On ne sent déjà plus ses mains. Un peu le poignet. Elle aurait dû enlever sa montre. Il est trop tard. Et puis c’est l’estomac qui cesse de fonctionner, les intestins, et puis elle ne sait plus quoi, et enfin le cœur. Son cœur cesse-t-il de fonctionner ? 

 

p. 39

- Qu’y a-t-il ?

- Je veux me marier avec toi.

C’est sûr, elle a mal entendu, ou alors elle est encore en plein milieu d’un cauchemar. Elle l’ignore et commence à boire son café. Si c’est un cauchemar, elle se réveillera vite, il n’y aura ni café, ni biscuit au chocolat, ni un Jakob si matinal dans la cuisine. Le café est bon, et elle pense que pour un café onirique, cauchemardesque, il est meilleur qu’il en avait l’air. Bon, c’est sa première expérience de café à l’intérieur d’un rêve, alors ça n’a pas non plus beaucoup de sens de s’y arrêter ou d’y consacrer plus d’attention. Mais une fois son café terminé, elle voit que Jakob est toujours là, qu’il n’a pas bougé d’un centimètre, ce qui est assez étrange parce que dans les rêves les choses se passent très vite, elle bouge d’un endroit à un autre sans vraiment de sens logique. Ce doit être un type de rêve différent. Elle doit faire attention à ce qu’elle mange, c’est certainement quelque chose qui est mal passé.

- Tu as entendu ce que je t’ai dit ?

La voix est trop proche pour que ce soit un rêve.

- Je pensais que j’étais dans un  cauchemar, excuse-moi. Qu’est-ce que tu disais ?

- Je suis venu te demander en mariage, mais je n’aurais jamais cru que ce serait si compliqué.

- Ce n’est pas compliqué, c’est stupide.

Alors Jakob prend sa tasse et boit une gorgée, deux, trois, cinq, jusqu’au bout, presque sans respirer. Puis il grignote un biscuit, machinalement.

- J’ai une bague dans ma poche, attends.

Les personnes maladroites ne devraient pas se mettre dans des situations aussi débiles. Poser le biscuit dans l’assiette, essuyer sa main pleine de vieux chocolat, la mettre dans sa poche et en ressortir la maudite bague, c’était clairement presque impossible à faire pour Jakob. Durant quelques minutes, son front – à lui – s’est couvert de sueur et son estomac – à elle – s’est contracté, et, enfin, il y est arrivé. C’était là, un petit paquet enveloppé dans un horrible papier rose, avec un ruban doré, et qui était resté si longtemps dans sa poche qu’on aurait dit le dernier gâteau à la crème d’un paquet écrabouillé par une meute de gamins.

Jakob le lui tend et puis s’agenouille devant elle. Est-ce que par hasard il était devenu complètement fou ?

- Qu’est-ce que tu fais ?

- A force de le répéter, je vais finir par oublier pourquoi je suis là. Veux-tu te marier avec moi ?

En fait, tout ceci s’est réellement transformé en cauchemar. Elle tremble à la seule pensée que sa mère puisse entrer maintenant, chargée de patates, de salades et de tomates, qu’elle laisserait rouler par terre dans la cuisine en voyant la scène. Et ne parlons pas de sa sœur. Oui, c’est un cauchemar, le pire de tous. »

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24 mai 2018

« Nadie recuerda a Mlejnas », de Ramiro Sanchiz. (par Antonio Borrell)

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Editorial Reina Negra, Buenos Aires, 2010, 100 pages.

ISBN : 978-987-26503-0-8 

Ramiro Sanchiz, né à Montevideo en 1978, est un auteur hyperactif et prolifique qui a commencé à publier en 1994 dans diverses revues de science-fiction d’Argentine et d’Uruguay. Auteur de nombreux romans et nouvelles, mais aussi journaliste et critique. Il a été aussi enseignant et guitariste de rock, et s'affirme fan de Dylan et Bowie, sans parler de nombreuses autres passions et curiosités. Ses principales références dans la SF sont Phillip K. Dick et H.P. Lovecraft. Son œuvre abondante et difficile à classer s’organise livre après livre comme une sorte d’arbre des possibles aux ramifications complexes, multiples uchronies et variantes autour de la vie ou des vies alternatives du personnage Federico Stahl qui pourrait être une sorte d’alter-ego de l’auteur, jusqu’à un certain point… (Pourtant les livres peuvent se lire dans le désordre.) 

 

Ce texte très court fait partie du « projet Stahl », où il occupe une place précise dans l’arbre des possibles, sur une branche différente des deux livres déjà évoqués dans « Les Lettres de mon Trapiche », les romans « La vista desde el puente » et « Verde », comme on peut l’observer sur ce diagramme.

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L’intrigue de « Nadie recuerda a Mlejnas » est centrée sur Jon et Rex, les deux amis musiciens de Federico Stahl, présents dans plusieurs autres romans et nouvelles de cette oeuvre composite en constante évolution. Cette fois, Stahl, qui est l’auteur d’une « Histoire de la science-fiction uruguayenne » (mais Ramiro Sanchiz a aussi publié un livre sous ce titre) découvre par l’intermédiaire d’une amie l’existence d’un duo rock dénommé « Space Glitter », dont la musique est inspiré par la SF. Il décide de quitter Montevideo pour Las Piedras, petite ville de l’intérieur du pays, afin d’y rencontrer les musiciens, puis il y reste bloqué en raison d’une grève des transports. Contraint de passer la nuit chez les deux rockers qu’il découvre aussi un peu dealers, Stahl est convié à un mystérieux rituel nocturne pendant lequel Rex va « passer un pacte avec le diable ». Mais d’abord, les musiciens vont lui présenter un personnage un peu inquiétant, Alastair Lestrange, obscur auteur de SF que Stahl n’a pas jugé utile de mentionner dans son livre…

Le texte, moins de cent pages mais d’une seule traite, est dense et truffé d’allusions littéraires et de références à la culture rock et musicale en général (inévitablement Dylan et Bowie sont cités), mêlant le réel et l’imaginaire à tel point qu’il est difficile de les distinguer. Il est possible de situer le récit dans la deuxième moitié des années 2000 à partir de certaines dates mentionnées, mais on perçoit au passage que cet univers n’est pas le nôtre, que l’histoire s’y est déroulée différemment: par exemple la dictature des années 70 aurait abouti à une guerre civile en Uruguay, tandis qu’en Argentine certains musiciens, aujourd’hui très connus dans notre réalité, auraient été assassinés par les militaires. Par ailleurs on apprend que l’Uruguay a participé à la guerre des Malouines en soutenant la Grande Bretagne ! On croise aussi le souvenir de l’écrivain Emilio Scarone, mentor de Federico Stahl, qui fait écho à la relation entre Mario Levrero et Ramiro Sanchiz. Pour le lecteur européen qui n’a pas toutes les clefs culturelles nécessaires à la compréhension totale du texte, il reste la sensation de passer parfois à côté de l’humour et des clins d’oeil de l’auteur (peut être aussi des règlements de comptes), ce qui titille la curiosité mais n’arrête pas la lecture. 

Le rituel occultiste, teinté de Lovecraft, va donc se dérouler dans une vieille usine abandonnée des environs de Las Piedras, impliquant Alastair, Jon, Rex et la médium Valeria, mais Federico n’est autorisé à en voir qu’une partie. À la fin, Rex, armé d’une sorte de canne magique va s’aventurer dans un énorme tuyau métallique proche de l’usine, « La Boca » qui semble être l’accès à d’autres univers. C’est alors que Stahl perd conscience sous l’effet d’une drogue absorbée au début du rituel (le voyage sous l’effet de drogues est une des constantes des oeuvres de Ramiro Sanchiz). Lorsqu’il revient à lui, Rex est aussi de retour de son aventure dans « La Boca », une expérience impossible à raconter. Tandis qu’ils retournent à Las Piedras dans la voiture déglinguée d’Alastair Lestrange, celui ci leur raconte une histoire qu’il aurait écrit des années plus tôt et dont l’argument rappelle étrangement « L’Aleph » de Borges. La sensation d’être au carrefour de réalités multiples est alors à son comble… Mais tout cela ne serait-il finalement qu’une vaste supercherie ?

Ce petit livre est peut être une des meilleurs portes d’accès au multivers des oeuvres de Ramiro Sanchiz.

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22 mai 2018

« Mujer equivocada », de Mercedes Rosende. (par Antonio Borrell)

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Editorial HUM/Estuario, collection « Cosecha roja », Montevideo, 2017, 180 pages.

 ISBN : 978-9974-720-78-7

Mercedes Rosende est une juriste uruguayenne née à Montevideo en 1958: spécialiste en processus électoraux, elle a effectué des missions d’observation dans de nombreux pays, notamment en Haïti. Elle a également été  syndicaliste, enseignante, et chroniqueuse dans divers médias. Elle est aussi francophone et amoureuse de la France. Ses livres lui ont déjà valu d’être invitée par divers festivals de littérature policière en Argentine, Espagne et Colombie. Elle a été primée en Uruguay et en Argentine. Son oeuvre se caractérise par un ton sarcastique, un humour noir et une certaine liberté vis à vis des codes du genre. 

Bibliographie  partielle : Demasiados blues (La Gotera, 2005, Premio Municipal de Narrativa), La muerte tendrá tus ojos (Premio Nacional de Literatura/ MEC; Sudamericana, 2008), Mujer equivocada (Sudamericana, Random House, Montevideo, 2011; Código Negro, Buenos Aires, 2014; El Búho de Minerva, Valencia, 2016, Hum, Cosecha Roja, Montevideo, 2017).Crónica Haití. Crónica de un suburbio de la capital: Arrabal amargo (02/02/2016), El miserere de los cocodrilos (Hum, Cosecha Roja, Montevideo, 2017) est publié en allemand en 2018.

 

Le titre du livre joue sur l’ambiguïté de l’expression « mujer equivocada » qui peut signifier que cette femme est « celle qui commet une erreur » ou « celle qui est prise pour une autre », car Ursula Lopez va être les deux à la fois. 

Ursula est grosse, très grosse, trop grosse, et cela lui empoisonne la vie depuis l’enfance. Dans la rue les gens la regardent et font des commentaires dans son dos. Elle fréquente un groupe d’obèses anonymes qu’elle méprise. Diverses cures d’amaigrissement l’ont ruinée sans succès durable. Elle vit hantée par le souvenir de sont père et obsédée par le bruit des talons de sa voisine d’au-dessus. Ursula a une jeune soeur, Luz, belle et mince, mariée à un homme riche et vivant dans un beau quartier, alors qu’elle même vit dans un immeuble de la vieille ville de Montévidéo. Les deux soeurs partagent une histoire familiale compliquée, chargée de secrets et de zones d’ombre. C’est à quelques allusions que le lecteur apprend que leurs parents et leur tante ont peut être bien été assassinés.

Un jour le téléphone sonne chez Ursula et un inconnu lui annonce avoir enlevé son mari, puis lui donne rendez-vous dans un bar pour exiger une rançon. Le kidnappeur s’avère être un dilettante un peu trop bavard et naïf, auquel Ursula va omettre de dire qu’elle n’a jamais été mariée !  Elle finit par comprendre qu’elle est victime d’une homonymie et prend contact avec l’épouse, qui semble peu pressée de récupérer son mari, mais veut bien payer une rançon pour une toute autre raison ! Forte de sa situation d’intermédiaire fantôme, à l’insu des deux parties, Ursula va essayer de tirer le meilleur parti, pour elle, de cette situation digne d’un roman de Tom Sharpe, où s’accumulent mensonges et quiproquos !

Le livre est découpé en sept journées et un épilogue « un mois plus tard ». L’intrigue astucieuse et bien ficelée, l’humour grinçant, l’originalité de ce roman noir au dénouement surprenant, en font une lecture réjouissante, un cran au-dessus de l’argentin et du chilien lus précédemment. D’après l’auteur, il en existe déjà une traduction française qui n’attendrait plus qu’un éditeur !

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11 mai 2018

« Nadie sabe más que los muertos » de Ramòn Diaz Eterovic. (par Antonio Borrell)

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Editorial LOM, Santiago de Chile, 2002, 160 pages

ISBN :  956-282-479-9

 

Cet écrivain chilien est né à Punta Arenas dans l’extrême sud du pays en 1956, dans une famille ouvrière. En 1974, sous la dictature de Pinochet, il commence des études en sciences politiques à Santiago du Chili, tout en militant au parti communiste. Il anime des activités culturelles et une revue littéraire, ce qui lui vaudra d’être arrêté par la police en 1977. Fonctionnaire de 1979 à 1985, il quitte son poste en raison de son engagement politique, puis s’éloigne du parti communiste à partir de 1989. Il est également critique littéraire et de cinéma pour la presse écrite. Il écrit des ouvrages pour la jeunesse et des romans policiers, dont l’anti-héros est le détective Heredia. Certains de ses romans ont été adaptés à la télévision chilienne. Plusieurs romans de la série Heredia ont été traduits et publiés en français chez Métailié. 

Bibliographie partielle : La ciudad está triste (1987), Solo en la oscuridad (1992), Nadie sabe más que los muertos (1993), Ángeles y solitarios (1995) (La mort se lève tôt), Nunca enamores a un forastero (1999), Los siete hijos de Simenon (2000) (Les Sept Fils de Simenon), El ojo del alma (2001) (Les Yeux du cœur), El hombre que pregunta (2002),El color de la piel (2003) (La Couleur de la peau), A la sombra del dinero (2005), Muchos gatos para un solo crimen (2005), El segundo deseo, (2006) (Le Deuxième Vœu), La oscura memoria de las armas (2008)  (L’Obscure Mémoire des armes), La muerte juega a ganador (2010), El leve aliento de la verdad (2012), La música de la soledad (2014). 

 

« Nadie sabe más que los muertos » est le troisième roman de Diaz Eterovic, aucun des trois premiers n’ayant été à ce jour traduits en français. Ce polar, noir, est situé au Chili à la fin des années 80, fin de la présidence « constitutionnelle » de Pinochet, qui dut quitter le pouvoir en mars 1990, après avoir perdu le référendum de 1988. L’intrigue nous plonge dans le drame des « disparus » éliminés par les dictatures sud-américaines de l’époque, et des enfants volés aux femmes victimes de cette répression pour être « adoptés » par des familles proches du pouvoir.

Heredia est le détective privé récurrent des polars de Diaz Eterovic, ex-communiste désabusé, revenu de tout, solitaire porté sur le whisky, ayant pour seul ami Anselmo le vendeur de journaux, un chat nommé Simenon (qui lui parle dans sa tête) et pour compagnes des femmes rencontrées au hasard de ses errances nocturnes à travers Santiago. L’auteur joue avec le cliché du détective de roman noir jusqu’aux limites de la caricature.

Une nuit, Heredia rencontre dans un bar une inconnue nommée Claudia, et passe une nuit avec elle. Un jour, Heredia est contacté par le secrétaire d’un vieux juge conservateur, mais peut-être honnête, qui dans le passé l’avait condamné. Avec des réticences il va finalement rencontrer ce juge qui prétend le charger d’une enquête délicate à la limite de la légalité, qu’il ne peut confier à des services officiels, encore trop infestés de nervis de la dictature. Tandis que l’enquête commence, Claudia réapparaît, mais elle avoue se nommer Fernanda, être journaliste et fille rebelle d’une bonne famille. Heredia découvre bientôt que le juge est condamné par une maladie incurable, et qu’il a publié sous pseudonyme divers romans policiers. 

Sur les traces d’anciens agents de la DINA (police secrète de Pinochet) pour retrouver l’enfant d’une jeune femme « disparue » des années auparavant, Heredia passe par diverses péripéties assez classiques du genre. Un repenti prêt à témoigner se fait tuer dans un hôtel borgne par ses anciens complices, le détective se fait tabasser dans une rue sombre par des inconnus, et il soupçonne sa nouvelle compagne d’un double jeu… Il retrouve un ancien ami récemment revenu d’exil, et obtient des informations grâce à un ancien copain de la faculté de droit, passé du « côté obscur » pour travailler au ministère de la justice…

Quand surgit la piste d’un trafic d’enfants au profit des réfugiés nazis de la tristement célèbre « Colonia Dignidad », on découvre que Fernanda est liée à un groupe de chasseurs de nazis qui va exiger l’aide de Heredia dans ce combat. A ce moment du livre on commence à trouver que l’abus de clichés nuit gravement au roman noir. Heureusement le livre, qui commençait par un beau titre prometteur, se sauve dans les quinze dernières pages grâce à un dénouement assez inattendu. Une lecture rapide et distrayante pour qui voudrait se replonger dans quelques souvenirs de Santiago du Chili, mais on reste un peu sur ses attentes… Il faudra peut-être lire d’autres titres de cet auteur réputé pour s’en faire une meilleure idée.

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09 mai 2018

« El murmullo de las abejas » de Sofìa Segovia. (par Rachel Mihault)

9788426402424

 

Editorial Vintage español , 2015, 500 pages

ISBN : 978-1101912492

 

Sofía Segovia est une écrivaine mexicaine, née en 1965 à Monterrey. Après des études de communication et journalisme à l’université de sa ville natale, sa passion pour le théâtre et la littérature ont donné une autre orientation à sa vie. Elle a écrit des scénarios de comédies et de comédies musicales, et travaillé avec des troupes de théâtre.  Elle vit et travaille encore avec sa famille à Monterrey où elle anime des ateliers littéraires. Son premier roman « Noche de huracàn » est paru en 2010. « El murmullo de las abejas » est son deuxième roman, paru chez Vintage Español en 2015 après le grand succès de l’édition mexicaine chez Lumen. Son troisième roman, « Peregrinos » paru chez Lumen au Mexique sera disponible en Espagne à la fin mai 2018. 

 

Nous sommes au début du 20e siècle dans le nord du Mexique, dans la petite ville de Linares. Le contexte est important : c'est celui de la Révolution puis de la réforme agraire.

« Olvidó el hambre. Olvidó el frío.

Y así, fuera de la vista del patrón, que no se había detenido a esperar la llegada de su obediente peón, padre e hijo observaron al otro padre y al otro hijo batallar para hacer cinco pozos mal hechos, y al verlos, campesinos torpes, altos, blancos y elegantes, corroboró lo que siempre había creído : el campo le pertenecía al que lo trabajaba, al que sabía hacer las cosas, al que sabía sembrar, y no al que lo supervisa todo desde arriba de un caballo sin ensuciarse las manos.

- Esta tierra es mía. »

C'est l'histoire d'un jeune garçon un peu spécial, nommé Simonopio, que la famille Morales découvre un jour abandonné dans la montagne, accompagné d'un essaim d'abeilles qui le protège... Ils adoptent le nouveau-né et à partir de ce moment, leur vie et celle du village va changer.

Sofía Segovia a un réel talent de conteuse. Elle parvient magnifiquement à nous faire sentir et ressentir les ambiances, les sons, les parfums,... Et de nombreux passages de ce roman évoquent les plus grands auteurs du réalisme magique. J'ai été complètement captivée par cette lecture !

« Lo despertó un aroma indefinido, atrayente e irresistible, un aroma que viajaba ayudado por el viento de la mañana o por las alas de las abejas. Entonces lo supo : esto era lo que las llamaba a hacer el largo viaje diario. Ese era su tesoro y él estaba cerca de verlo y de tocarlo por primera vez. »

Mais ce roman nous invite également à réfléchir à ce qui est présenté comme l'essentiel dans nos vies : la nature, la terre natale et la famille.

« - Toma todo el dinero de mi billetera, pero cuéntale esta historia a mis hijos. La saben sólo a pedazos. Ya es hora de que la conozcan completa. Diles que los quise tanto, que por ellos valieron la pena los años que pasé sin ver a mi hermano. Diles que caminen por la sombra. Que escuchen con los oídos, porque la vida nos habla a todos y sólo debemos saber y querer escucharla, verla, sentirla. »

Une auteure à découvrir absolument, d'ailleurs son troisième roman vient de sortir au Mexique, intitulé Peregrinos.

Et "El murmullo de las abejas" n'est pas encore traduit en français, alors avis aux amateurs ! Ce roman le mérite ! 

 

NB : Cet article a déjà été publié dans « Version libre » le blog de l’association « Les Collecteurs » de Montpellier : http://versionlibreorg.blogspot.com.uy/2018/04/el-murmullo-de-las-abejas-de-sofia.html 

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28 avril 2018

« La culpa es de Francia » , de Washington Cucurto. (par Antonio Borrell)

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Editorial Emecé, Buenos Aires, 2012, 210 pages.

ISBN : 978-950-04-3471-3

 

Washington Cucurto, est le surnom puis pseudonyme de Santiago Vega, une figure atypique des lettres argentines surgie au tournant du vingtième et du vingt-et-unième siècle. Né à Quilmes au sud-est de Buenos-Aires en 1971. Autodidacte, ayant découvert la littérature alors qu’il était manutentionnaire dans un supermarché, il publie son premier recueil de poésie, « Zelarayàn » en 1998, se faisant déjà remarquer par un mélange de références à la télévision, la bande dessinée et la politique. Les cultures populaires et les marges sont ses sources d’inspiration, ce qui lui vaut d’être comparé à d’autres chroniqueurs du Buenos Aires « d’en bas » de leurs époques respectives, comme Roberto Arlt et Armando Discépolo.  Au début des années 2000, au plus fort de la crise argentine, il est à l’origine de la création de la maison d’édition cartonnière nommée « Eloìsa Cartonera » qui produit des livres artisanaux avec du papier et du carton rachetés à tarif préférentiel aux chiffonniers de la ville. Depuis lors un grand-nombre de maisons d’édition cartonnières ont été créées dans tous les pays d’Amérique latine, et quelques unes en Europe et en Afrique. Il a aussi séjourné en Allemagne de 2005 à 2007. Certaines de ses oeuvres sont traduites en français, allemand, anglais ou portugais.

Bibliographie partielle: La máquina de hacer paraguayitos, 1999, (poésie), Veinte pungas contra un pasajero, 2003, (poésie), Hatuchay, 2005, (poésie), Como un paraguayo ebrio y celoso de su hermana, poésie (2005), Cosa de negros, roman (2003),Las aventuras del Sr. Maíz, récit (2005) (Traduit en français aux éditions Le nouvel Attila),Hasta quitarle Panamá a los yanquis, roman (2005),El curandero del amor, roman (2006),1810. La revolución vivida por los negros, roman historique (2008),El Rey de la cumbia contra los fucking Estados Unidos de América, récit (2010),Sexibondi, roman (2011), La culpa es de Francia, roman (2012)…

 

Un polar satirique, déjanté, outrancier, plein de sexe et de violence, dans la Buenos Aires des immigrants, des trafics et de la prostitution. L’auteur joue avec tous les clichés, toutes les caricatures, pastichant tour à tour la bande dessinée, le film d’action de série Z ou la télévision.

Le « héros » et narrateur de cette farce est Santiago Chichardelo, un type ordinaire et père de cinq enfants, qui a cependant un fort penchant pour les prostituées dominicaines à gros seins, le « Coca Cola », la musique tropicale, la cumbia péruvienne et la poésie. Francia, une de ses amies dominicaines, le convoque un jour au « Mac Donald’s » de l’Abasto, cet ancien marché de Buenos Aires aujourd’hui transformé en centre commercial à l’américaine. Elle lui présente deux grands Noirs aux dégaines de gangsters (narcotrafiquants ou membres des FARC, voire les deux à la fois)  qui prétendent l’avoir choisi comme homme de paille pour blanchir huit millions de dollars contenus dans une mallette, charge à lui d’effectuer des opérations immobilières à leur profit. Chichardelo accepte et va rendre visite à Luz, sa mère, directrice d’une agence immobilière véreuse, dont il est aussi l’amant.  Elle le convainc d’arnaquer ses commanditaires en créant une pseudo-coopérative de logement populaire grâce à laquelle l’argent sera dilué à tel point que les gangsters ne pourront plus le récupérer. Une grande fête est organisée, réunissant tous les prolétaires du quartier sous prétexte de créer cette coopérative… Et les péripéties s’enchainent à vitesse accélérée car l’odeur des dollars attire toutes sortes de maffieux et de policiers corrompus, dont les redoutables agents Tugurio et Quispe.

Fusillades dans les rues, poursuites en voitures, prise d’otages dans un « Mac Do » se succèdent, explosions et rafales font voler les hamburgers et les cornets de frites au ralenti, puis ce sont diverses scènes de sexe notamment entre flics hyper-virils et dominicaines dotées de culs et de poitrines invraisemblables. Lors de leurs investigations, les flics font un passage au local de la maison d’édition coopérative « Eloisa Cartonera » où ils croisent des personnages bien reconnaissables pour qui a pu visiter ce lieu.

De son côté, lors de la fête, Chichardelo fait la connaissance d’América, autre belle négresse qui le séduit et finit par l’entrainer dans un « conventillo », vieil immeuble insalubre et muré, mais squatté en secret par une armée d’amazones  africaines venues de Guinée Equatoriale pour préparer une révolution féministe et sexuelle, sous la direction de leur reine, une guenon Orang-Outang avec qui Chichardelo couche aussi, on n’est plus à ça près…  América lui fait ensuite visiter le hangar où les amazones fourbissent leur armement en vue de l’invasion, dans une parodie de film « jamesbondien » assez réjouissante.  

Il y aura encore un rendez-vous avec Francia au « MacDo » de l’abasto, l’irruption d’agents de la CIA décidés à dévaliser la banque centrale de l’Argentine, la trahison de Luz, un Chichardelo qui se transforme en gorille en rut, de nouveau des rafales d’armes automatiques dans tous les sens, pour un final grand-guignolesque…

Les premiers chapitres accrochent et le lecteur se laisse entraîner, et même si à la longue on se dit parfois que « trop c’est trop », le livre se sauve de justesse grâce à son humour tendance anar, ses fréquentes piques contre la morale, le bon goût, la politique, les différents partis qui ruinent l’Argentine depuis des décennies, qu’ils soient péronistes ou de droite… Une lecture pour découvrir cette Argentine bouillonnante, plus très « blanche », en plein métissage, où se brassent des immigrés venus de nombreux pays du continent.

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17 avril 2018

« La composiciòn de la sal » de Magela Baudoin. (par Antonio Borrell)

9788417181024

 

Editorial Navona, Barcelone, Espagne, 2017, 120 pages. 

ISBN : 978-84-17181-02-4 

De parents boliviens, Magela Baudoin est née à Caracas au Vénézuela en 1973. Très jeune elle retourne avec sa famille vivre dans le pays d’origine, qu’elle considère aussi comme son pays d’élection. Ses parents lui ayant donné le meilleur conseil pour un choix de vie, et le pire d’un point de vue économique, elle a décidé de leur obéir et « faire ce qui lui plaît ». Ayant toujours voulu se consacrer à l’écriture, elle commence par des études de journalisme et communication, puis passera du reportage et de l’interview à la fiction. Elle est aussi enseignante dans une université de Santa Cruz, capitale de la «basse» Bolivie, à l’est des Andes, aux confins du Brésil, du Paraguay et de l’Argentine. Cette région souvent considérée comme antinomique de la Bolivie des hauts plateaux andins, semble être devenue une pépinière d’écrivains femmes se distinguant dans le domaine de la nouvelle: après Liliana Colanzi l’an dernier, nous découvrons aujourd’hui Magela Baudouin. Elles ont aussi en commun d’avoir déjà vu leurs oeuvres couronnées par des prix prestigieux.

Bibliographie : « Mujeres de costado » (Plural, 2010) réunit des interviews de femmes boliviennes jouant aux limites du journalisme et de la fiction. « El sonido de la H » (Santillana, 2015), a gagné le XVI° prix national du roman Alfaguara en 2014, et « La composición de la sal » (Plural, 2014 et Navona 2017) a reçu le très prestigieux « Premio Iberoamericano de Cuento Gabriel García Márquez » en 2015.

 

Magela Baudoin aime dire qu’elle n’est pas adepte d’une littérature explicite, et que ses textes laissent une grande part d’interprétation au lecteur, avec l’intention avouée de le perturber, le déranger. Si la qualité formelle du style est indéniable, il n’est pas toujours facile d’accrocher à certaines histoires qui manquent un peu de chair. Sur les quatorze textes en cent-vingt petites pages certains laissent donc une impression plus forte que d’autres, et l’on reste parfois sur sa faim. Après avoir découvert l’an passé de talentueuses nouvellistes comme, entre autres, la bolivienne Liliana Colanzi, l’argentine Paula Porroni, et les uruguayennes Fernanda Trìas et Rosario Làzaro Igoa, il se confirme que cette génération de sud-américaines cosmopolites, natives des années 70-80, n’a pas fini de faire parler.

Ce cosmopolitisme s’affirme dès le premier texte « Amor a primera vista » situé à Paris, dans lequel un couple s’engage sur une équivoque lors d’une recherche d’appartement. « La Chica » nous mène à Barcelone pour nous parler d’une autre histoire de couple entre un espagnol et une bolivienne. « La chica habia convencido a Blas de adentrarse en la selva amazònica. Y eso era algo que ninguno de sus amigos podìa creer: Blas navegando en canoa, acompañado de caimanes, mosquitos y flores acuàticas fosforescentes».  D’autres nouvelles sont entièrement situées en Amérique du Sud, notamment « Dragones dormidos » et « Un verdadero milagro » qui nous plongent dans la Bolivie tropicale, chaude, de brousse et de forêt, loin des Andes, comme dans les meilleures pages de Liliana Colanzi. Dans le cas de « Un verdadero milagro » la « chute implicite », qui n’en est pas une, laisse le lecteur en plein suspense…

Dans les nouvelles de Magela Baudoin les relations familiales, surtout entre femmes (comme chez Colanzi ou Porroni), sont conflictuelles voire toxiques : « Qué venenosas pueden ser las expectativas de la gente que te ama ». Mais il peut aussi s’agir d’une mère seule avec de nombreux enfants qui doit faire face aux « bêtises » de l’un d’entre eux : « Solo una madre puede convertir en ternura las maldades de su hijo ».  

« Sonata de verano porteño », un des derniers textes du livre nous plonge dans la vie des étrangers à Buenos Aires, des étudiants et des immigrants, faisant comme un écho à « La ciudad invencible » le court roman de Fernanda Trias déjà commenté par le Trapiche l’an dernier.

A travers ce recueil on découvre en Magela Baudoin une plume à la hauteur des meilleures autres nouvellistes sud-américaines de ce début de siècle, et qui revendique sa préférence pour ce format court. Le livre étant publié en Espagne, il doit être possible de se le procurer grâce à un libraire français.

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31 mars 2018

«Sueño de lobos » d’Abdòn Ubidia (par Antonio Borrell)

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Editorial Txalaparta, Pays Basque, Espagne, 2002, 300 pages

https://www.txalaparta.eus/es/editorial-txalaparta 

(Première édition, Quito, 1986)

ISBN : 84-8136-245-X

 

Abdòn Ubidia est né à Quito, capitale de l’Equateur, en 1944. Ecrivain et critique, il reçoit le prix national de littérature dès son premier livre en 1979. Il a fait partie du mouvement littéraire « tzàntzismo » (les réducteurs de têtes) fondé en 1962 et dissout en 1969, comme bon nombre d’auteurs équatoriens de sa génération qui s’opposaient à la droite dure gouvernant le pays, et se tournaient vers le modèle castriste. Aujourd’hui encore, Abdòn Ubidia se positionne contre la mondialisation libérale. Ses textes sont souvent teintés de fantastique voire de science-fiction. Il a publié des recueils de nouvelles : « Bajo el mismo extraño cielo » (1979), « Divertinventos » (1989), « El Palacio de los espejos » (1996), « La escala humana » (2008) et « Tiempo » (2015). Il est aussi l’auteur de trois romans : « Ciudad de invierno » (1979), « Sueño de lobos » (1986), « La Madriguera » (2004). Il a reçu plusieurs fois les plus prestigieux prix littéraires de son pays.

 

Sergio est un employé de banque qui s’ennuie dans son travail, son mariage, comme avec ses vieux parents. Insomniaque, il cultive son fantasme enfantin d’être un loup-garou. Il rêve d’une vie différente, d’un amour idyllique, ou d’un « coup » qui le rendrait définitivement riche au détriment de la banque. Mais pour y arriver, il lui faudrait des complices qu’il ne peut trouver dans son milieu social, la classe moyenne tristement conformiste, même quand elle se voudrait de gauche, dans le Quito des années 1979-1980 qui retrouve la démocratie après une décennie de dictatures militaires.  

L’aspirant braqueur va donc chercher discrètement ces comparses dans les bas-fonds de la vieille ville coloniale. Dans un de ces quartiers ,« El Aguarico », vit le détestable usurier Don Nacho, propriétaire d’un vieil immeuble où s’exercent diverses activités: un bar-salon de billard nommé « El Guayas », et une officine presque clandestine de prêt sur gages, ainsi qu’une boutique « La Ermelinda ». Don Nacho est entouré d’une famille qu’il déteste, et d’employés qu’il méprise, sans parler de quelques locataires misérables.

Parmi la faune du billard « El Guayas » se distingue El Gavilàn, petite frappe rêvant de gros coups, trop impulsif et violent pour mener à bien des projets ambitieux, il enrage de ne pas obtenir le soutien de Don Nacho pour s’attaquer à une bijouterie. El Gavilàn est un peu le mac de sa compagne, une demi-prostituée du nom de Maribel. Il y a aussi El Turco Antonio, pauvre type qui a fait deux ans de prison à Guayaquil pour trafic de drogue, un peu mystique, un peu hanté, un peu défoncé, il reste surtout prisonnier du souvenir de Francisca, une trafiquante péruvienne qui l’a séduit, manipulé et trahi, responsable de son séjour en prison. Autre personnage de cette bande, El Patojo est un ancien mouchard du temps de la dictature militaire, devenu un minable chanteur de sérénades. Enfin il y a « El Maestro », peut être le plus « sage » de tous, heureux en ménage, placide indien venu d’un village perdu des Andes, et propriétaire d’un petit atelier de mécanique.

C’est par le biais du Turco Antonio que Sergio va entrer en contact avec ce milieu, non sans mal car Antonio n’arrive pas à convaincre ses amis de l’existence réelle de « el doctor », cet employé de banque anonyme qui leur offre l’opportunité de leur vie. Lorsqu’enfin une première réunion a lieu dans une voiture circulant dans la ville, Sergio essaye de garder secrets son nom, celui de la banque et d’autres détails pouvant le compromettre. Cette attitude suscite la méfiance des autres, et à la seconde réunion, El Gavilàn subtilise le portefeuille de Sergio qui est ainsi démasqué. Lorsque le Turco lui restitue son portefeuille, Sergio comprend qu’il ne peut se fier à ses complices, et renonce à son projet de braquage. Après cette rupture, El Gavilàn tabasse El Turco puis disparaît, le laissant pour mort.

Malheureusement pour Sergio, l’histoire ne s’arrête pas là, et la mécanique qu’il a mis en route va le rattraper… Quelques mois plus tard, alors qu’ils tentent de cambrioler le magasin de prêt sur gages de Don Nacho, El Patojo et El Turco sont surpris par le vieux. Sous la menace d’une arme, ils inventent une série d’excuses qui les amène à révéler le projet de braquage de l’employé de banque. N’étant pas disposé à s’en laisser conter, Don Nacho exige des preuves et leur donne quelques jours pour organiser une rencontre avec Sergio. 

Essayant d’oublier sa vocation de braqueur, celui-ci a repris sa vie nocturne, ses errances de fête en fête et de bar en bar, il a renoué avec Marcela, une vieille amie, ancienne hippie et fumeuse de diverses substance, qui lui a présenté une jeune cousine dont il tombe aussitôt amoureux. C’est en parcourant la ville dans l’espoir de revoir la jeune femme que Sergio apprend que le Turco Antonio est à sa recherche. Il redoute d’abord que ses ex-complices frustrés aient l’intention de le faire chanter, mais Don Nacho veut bel et bien s’emparer des millions de sucres de la banque. Avec le retour d’ El Gavilàn, la bande se reforme et une date est fixée pour le casse, mais bien entendu rien ne se passera comme prévu…

Ni la construction, ni le style ne laissent rien au hasard. Si l’intrigue policière est bien ficelée, le roman va au-delà, en nous plongeant avec réalisme dans divers milieux sociaux et quartiers de Quito, dans des atmosphères souvent nocturnes, jusqu’aux bas-fonds dont les habitants se débattent en rêvant des beaux quartiers et de leurs villas somptueuses. Le récit prend son temps sans ennuyer, car chacun des protagonistes a sa propre histoire, qui lui donne une épaisseur dépassant le simple cliché. Une lecture recommandable, d’autant plus que l’édition espagnole de 2002 doit être accessible par l’intermédiaire d’une librairie française.  

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