LES LETTRES DE MON TRAPICHE

17 octobre 2018

« El Auto », de Carlos Rehermann. (par Antonio Borrell)

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Editorial Random House, Montevideo, 2015, 120 pages.

ISBN : 978-9974-732-61-2

 

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Francophone, il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine depuis l’enfance.

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM (qui a déjà été évoqué il y a peu dans le Trapiche), puis « El Auto » en 2015 chez Penguin Random House, et « Tesoro », publié en 2016 qui a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » décerné sur manuscrit

 

ROUTE 5.

La route 5 est celle qui traverse l’Uruguay du nord au sud par le milieu, entre Rivera, à la frontière brésilienne, et Montevideo, la capitale. L’Uruguay est un petit pays, comparé à ses énormes voisins (Argentine et Brésil), sans hautes montagnes ou grands obstacles, on le traverse assez facilement à l’ère de l’automobile. L’auteur indique même le kilométrage correspondant à chaque chapitre. Mais l’essentiel d’un voyage est dans ses surprises et sa dimension initiatique, et de ce côté le narrateur ne sera pas déçu. Ce livre est donc à première vue un « road novel » comme on peut les aimer, avec sa part de dépaysement, mais les deux ouvrages de Carlos Rehermann déjà lus par le Trapiche nous ont montré comment cet auteur manie un mélange d’humour noir, de dérision, de cynisme, d’ironie et de désespoir qui fait sa signature. 

L’histoire commence à Rivera, au nord du pays, ville frontière ne faisant qu’une avec Santana do Livramento, sa soeur siamoise brésilienne. Alejo Murillo, un jeune homme de Montevideo, ayant quelques ambitions littéraires, est venu là sur la convocation d’une avocate pour prendre possession d’un petit héritage laissé par son oncle : sept-mille dollars en liquide, divers objets tels que des postes de radio et un appareil photo de marque, et surtout l’auto, une vieille Volkswagen Coccinelle qui n’a pas roulé depuis dix ans. C’est une longue journée qui commence, car il y a diverses formalités à accomplir, un garagiste à voir, autant d’occasions de croiser divers personnages, comme le notaire Olivera, fils illégitime de son oncle, mais principal héritier de sa fortune, ou l’avocate déjeunant au restaurant avec son mari… « La comida era mala y cara, y el servicio no podìa ser peor. El camarero sufrìa un syndrome comùn en su gremio: era sordo y ciego. Lograr llamarle la atenciòn requerìa unos esfuerzos gimnàsticos extraordinarios. » Le même jour à Rivera est organisé un grand défilé de gauchos à cheval, lequel finit dans un bain de crottin et d’urine, occasion de quelques sarcasmes bien sentis sur les gauchos et l’honnêteté supposément congénitale des gens de la campagne.

Quand vient enfin le moment de quitter Rivera pour Montevideo, l’après-midi est déjà bien avancée, mais Alejo espère encore faire toute la route avant minuit. Juste en sortant de la ville il manque de renverser l’avocate dans un quartier où elle ne semblerait rien avoir à faire… En route il ne résiste pas à faire un crochet par le village de Tranqueras, berceau de la famille. Arrivant au crépuscule il découvre l’endroit étrangement calme et désert, alors que pour le lecteur c’est l’occasion de découvrir quelques anecdotes scabreuses de l’histoire familiale, certaines ignorées même d’Alejo qui traverse au pas ce village fantôme comme si ses ancêtres le regardaient passer, cachés derrières leurs persiennes.

Au retour sur la route principale il fait nuit noire et le temps est orageux: éclairs et tonnerre sur la pampa. Sur la route déserte, ne croisant que de temps en temps d’énormes camions  chargés de troncs d’eucalyptus, Alejo subit de violentes averses, et son essuie-glace défectueux l’oblige par moments à s’arrêter. Sa traversée du pays dans la nuit se trouve compromise. La soirée déjà bien avancée, il arrive à Tacuarembò, et se met à la recherche d’un garagiste, puis d’un restaurant, rencontre un mendiant et reprend son errance nocturne tout en méditant sur la condition d’écrivain, arrivant à cette conclusion bien digne de Rehermann : « Toda escritura con sentido es una nota de suicidio. » Une nouvelle averse et il frôle l’accident grave. Lorsqu’il arrive à la ville de Paso de los Toros, il est résigné à chercher un endroit ou dormir le reste de la nuit. Egaré dans de petites rues obscures, inquiet à l’idée de se faire voler les sept-mille dollars cachés dans sa ceinture, il se dirige d’abord vers un hôtel borgne, puis fait la rencontre d’un étrange auto-stoppeur qui le convainc de l’emmener.

Ils reprennent donc la route en direction de Durazno quand l’inconnu, Miguel Pruss, propose à Alejo d’aller avec lui participer à un « sabbat », une célébration de la création de l’homme et de la femme, qui doit se tenir dans une grande propriété en pleine pampa. « No son orgias. Bueno, seguro que para algunos son orgias. Pero no. Son unas celebraciones muy vivificantes… » Alejo se laisse convaincre, et le voyage bascule dans une sorte de paisible fantasmagorie au cours de laquelle il croisera à nouveau l’énigmatique avocate de Rivera… Le jour venu, reprenant la route de Montevideo, il vivra encore une rencontre déstabilisante, lui révélant ses préjugés de classe, avec un enfant d’un quartier misérable qu’il charge d’aller lui acheter de l’essence… 

Au-delà des anecdotes des différentes étapes de ce voyage, les nombreuses digressions philosophiques, scientifiques ou culturelles, et les pointes d’humour sombre propres à l’auteur font toute l’originalité de ce court roman qui nous fait traverser l’Uruguay de nuit et sous la pluie, complètement à contre-courant des clichés et du folklore. Des trois ouvrages de cet auteur déjà moulus par le Trapiche, celui-ci semble être le meilleur candidat à une traduction en français. 

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14 octobre 2018

« Q » de Santiago Musetti. (par Antonio Borrell)

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Editorial Pantano, Montevideo, 2018, 120 pages.

ISBN : 9789974931107

 

Jeune auteur et dessinateur né à Montevideo en 1990, déjà remarqué et primé, Santiago Musetti publie cette année un roman graphique très littéraire, et d’une longueur rare dans l’édition uruguayenne.

« Q » est un roman graphique centré sur un des personnages les plus connus de la littérature uruguayenne, très important aussi pour l’Argentine et le reste de l’Amérique du Sud, l’écrivain Horacio Quiroga, né à Salto et mort à Buenos Aires (1878-1937). Auteur notamment de nombreux « cuentos » qui placent l’homme face à une nature puissante et sans pitié, Quiroga est une sorte de Jack London des pays guaranis, aux confins du Brésil, du Paraguay, et du nord de l’Argentine et de l’Uruguay, régions qui furent un temps sous la domination des missionnaires jésuites jusqu’à leur expulsion par les Portugais et les Espagnols.

L’histoire racontée dans cet album est romancée, mais elle s’appuie sur un épisode réel de la vie de Quiroga, une vie marquée de nombreux drames, morts accidentelles et suicides de ses proches, jusqu’au sien dans une clinique où il se débattait entre cancer et dépression. En 1903 suite à la mort dramatique d’un ami proche (on en dira pas plus ici car c’est le principal ressort de l’intrigue) le jeune Quiroga en pleine crise morale est invité par l’écrivain argentin Leopoldo Lugones à participer à une expédition dont l’objectif est de retrouver les sites des missions jésuitiques abandonnées à la jungle depuis plus d’un siècle. Le voyage commence par une remontée du fleuve Paranà en bateau. Ensuite l’expédition, guidée par un français à moitié fou, un espagnol grincheux et deux indiens jumeaux énigmatiques, va s’enfoncer dans les terres à dos de mulet, puis à pied dans la forêt obscure. Tandis que Quiroga, lui, semble sombrer dans la folie, malgré le soutien de Lugones…

Sur ce scénario que n’aurait pas renié Hugo Pratt, le dessin tout en noir et blanc fait pourtant parfois penser au « Cri » d’Edvard Munch et apporte beaucoup au climat inquiétant de l'album. 

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« De las mujeres soles », de Margarita Heinzen. (par Antonio Borrell)

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Editorial Rumbo, Montevideo, 2011, 125 pages.

ISBN : 978-9974-651-10-4

 

Margarita Heinzen est née en 1960 à Paysandù dans le centre-ouest de l’Uruguay sur la rive du fleuve du même nom. Ingénieur-agronome de formation, elle a étudié en Uruguay, en Argentine et au Chili et exercé sa profession dans divers pays en Amérique latine et en Afrique. Elle est également enseignante à la Faculté d’Agronomie de Paysandù. Son activité littéraire aboutit à la publication de trois livres : « De las mujeres soles », Rumbo, 2011, puis « La urdimbre y la trama », Rumbo, 2014, sont des recueils de nouvelles, et son premier roman « Un montòn de espejos rotos » , Ediciones Banda Oriental, 2018, a reçu le prix narradores de la Banda Oriental.

 

Ce recueil de nouvelles réunit une douzaine de textes, presque tous centrés sur des femmes, à différents moments-clés de leurs existences. Comme une série de galops d’essai ou de variations sur le thème de la condition féminine, sans lourdeur, au contraire, on est plutôt positivement surpris par la maitrise de cette plume qui à l’époque était encore débutante. 

Une petite fille se cache dans le placard de la chambre où son père se meurt, elle y retrouve un blouson de cuir dont l’odeur ravive ses souvenirs. Une femme mûre par une nuit d’orage et d’insomnie réfléchit et fait le point sur sa vie et ses amours dans sa chambre à coucher, tandis qu’au rez-de-chaussée la pluie inonde sa maison. Une vieille dame perd la mémoire dans une petite ville d’Uruguay, pendant qu’une de ses amies, nettement plus jeune, s’inquiète pour elle. Marìa-Laura, mariée trop jeune, avec deux enfants, a dû renoncer à faire des études, s’ennuie dans son travail, dans son couple, jusqu’à ce que la routine et la canicule la poussent à bout… Une femme s’éveille dans un lit qu’elle ne connait pas…  Une autre, pour éviter les colères d’un mari camionneur et jaloux, commence par de petits mensonges innocents et se laissera entrainer dans une spirale fatale. Une jeune enseignante, accusant un de ses élèves d’avoir dégradé du matériel pédagogique, amorce sans le vouloir un engrenage aux conséquences désastreuses…

Margarita Heinzen semble porter une attention particulière aux femmes les plus âgées, à leurs anciens engagements, à leur solitude, à leurs vies qui rétrécissent, socialement ou économiquement, à la distance que prennent parfois leurs enfants. Ou bien leurs vieilles histoires, leurs vieux souvenirs, les crises économiques qu’elles ont traversées, le chômage, un ancien voyage au Chili où l’on rencontra un célèbre acteur américain…

Même pour évoquer des problèmes sociaux, l’écriture reste légère, sans didactisme ou volonté de démonstration, elle avance par touche délicates, souvent avec tendresse et nostalgie. Du coup, on est curieux de la lire sur une plus longue distance, comme son roman récemment publié.

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16 septembre 2018

« La epopeya de las pequeñas muertes », de Fabian Muniz. (par Michel Van Thournout)

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Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2017, 120 pages. 

ISBN : 9789974499065

 

Fabian Muniz est né en 1988 à Montevideo. Professeur de lettres, chroniqueur culturel dans la presse, il a publié poésie et textes courts dans diverses revues et anthologies en Uruguay et Argentine. « La epopeya de las pequeñas muertes » est son premier roman, gagnant du prix Gutenberg des éditions Fin de Siglo. 

Les petites morts, à tout moment, par petites bouffées, par lots : grands ou petits, tout le long de la vie tout au long des générations.

Les petites morts comme un succession de malheurs, de désillusions… Mais aussi comme le moteur de ce qui forme/donne corps à la vie et construit finalement un tout qui donne structure dans ce qui semble le chaos…

Voilà ce que j’ai cru comprendre, ce que j’ai cru appréhender tout au long de cette histoire de famille. Une famille comme toutes les autres (où pas?; il y a toujours quelques cadavres cachés non?), remplie de tensions, jalousies, amours, rebondissements, etc… C’est une histoire à la lecture ardue (il faut s’accrocher pour ne pas perdre le fil de l’histoire) qui mène le lecteur d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre (par aller-retours) comme pour vous emmener d’une petite mort à l’autre en faisant des sauts dans l’espace-temps, comme pour mieux nous emmener vers une petite mort intellectuelle!

Mais aussi nous y trouvons quelques sauts sur la philosophie, quelques sauts sur l’art de l’écriture, quelques sauts sur l’art de la poésie ainsi que quelques sauts dans le monde du réalisme magique ce qui termine de nous mettre dans le bain de cette histoire très intéressante…

Finalement, après avoir réussi à terminer la lecture, on se sent renaître comme un phénix de ses cendres !

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03 septembre 2018

"Al norte no está el paraíso" de Juan Mauricio Muñoz. (par Jorge Cuba-Luque)

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Editorial Campo Letrado, Lima...

ISBN : ....................

 

Juan Mauricio Muñoz est né au Pérou, en 1984. Il a publié le recueil de poèmes El lado oscuro (2009) et la plaquette Autogolpe (2012).

 

Il s’agit d’un recueil de sept nouvelles intenses, frappantes et douloureuses que leur auteur, le Péruvien Juan Mauricio Muñoz, met devant nous avec une sorte de besoin angoissant pour que nous  les lecteur arrêtions de détourner le regard des drames des Latino-Américains trainés par l’immigration aux Etats Unis : les violence des gangs de jeunes hispaniques, la mort et la brutalité accompagnant toujours les tentatives d’entrée illégale en territoire états-unien.

Mais attention : Juan Mauricio Muñoz n’est ni un chroniqueur  ni un grand reporter, c’est un écrivain pur et dur, c'est-à-dire que les faits qu’il nous raconte sont des représentations  de la réalité élaborées avec  un langage qui lui est propre et duquel surgit une poésie ensanglantée.  Dès le premier récit,  « Trece segundos », l’histoire d’un jeune latino aux USA qui se voit séduit par la vie violente  d’un cousin, chef d’une mara, gang de jeunes hommes hyper violents, finit par laisser tomber un brillant avenir à Harvard ou Yale et, poussé par le fatalisme, fera de la cruauté son quotidien et le but de sa vie. Dans « Todo termina en Iraq » deux autres latinos , l’un dans la quarantaine l’autre à peine sorti de l’adolescence,  se trouvent dans une prison à cause de leurs passé de délinquants incorrigibles et de leur excellence ; dans leur cellule ils sont visités par un officier des Marines, qui propose au plus jeune de s’engager dans ce corps de l’armée américaine pour intégrer une unité d’élite en Iraq. L’argument du militaire est de poids : s’engager dans l’armée signifie devenir citoyen états-unien et, surtout, échapper  à la peine de mort.  Après quelques réticences, le jeune homme accepte, tout  en sachant qu’en Iraq l’attends aussi la peine capitale. 

Le « norte » du titre du recueil fait allusion directe aux Etats Unis, ce nord rêve par des millions de mojados, espaldas mojadas qui, au prix d’épuiser leurs économies et de faire face à mille dangers, essayent de traverser clandestinement la frontière qui sépare le Mexique des Etats Unis : traversée maudite où la mort peut arriver à chaque moment, provoqué par la police de frontières américaine,  par des groupes xénophobes de gringos  haineux plus au moins autorisés par la police, mais aussi les passeurs eux-mêmes qui se montrent impitoyables avec  les malheureux naïfs qui croient à l’american dream ; dans ce sens, la nouvelle « Al norte no está el paraiso » est particulièrement remarquable car elle ne montre pas uniquement l’aspect matériel de cette traversée infernale mais aussi l’absence de scrupules des passeurs, la peur et l’amour entre une mère et sa fille, toutes les deux péruviennes désemparées à Tijuana. « La milicia de Arizona » montre que la brutalité ne vient pas que du coté des jeunes latinos, mais aussi des citoyens très respectables.

Juan Mauricio Muñoz a réussi  un recueil d’histoires de notre temps, soulignées par la violence et le désespoir mais il a su aller plus loin : de temps en temps un geste fugace d’humanité émane des personnages les plus violents, et cela donne une triste poésie à chacune  de ces histoires brillamment racontées, à ces récits qui paraissent être conçu au plus profond de l’âme.   

 

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01 septembre 2018

"Hispania help" de Mercedes Estramil. (par Hélène Porcher)

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Editorial HUM, Montevideo, 2009, 110 pages.

ISBN :  978-9974-687-01-1

 

Mercedes Estramil, née à Montevideo en 1965, a fait des études de lettres à la « facultad de humanidades ». Elle est journaliste, collaboratrice des suppléments culturels La Semana, El Dìa, El País Cultural. Primée en 1994 par la ville de Montevideo pour un recueil de poésie « Angél sòlido », elle a ensuite publié plusieurs courts romans aux éditions HUM : Hispania Help (2009),  Irreversible (2010),  Rojo (Premio Nacional de Narrativa/EBO-Fundación Lolita Rubial, 1996; HUM, 2011) et son premier recueil de nouvelles Caja negra (HUM, 2014). Son plus récent roman « Washed Tombs» est encore paru chez HUM en 2017.  

 

Ce court roman de Mercedes Estramil mélange habilement fiction et réalité. Pour certains lecteurs, l’histoire de la protagoniste ne représentera peut-être que le prétexte pour l’auteur de régler certains comptes personnels avec une certaine littérature à succès et avec l’Uruguay. Tout commence comme un polar : l’annonce dans un journal à petit tirage de Montevideo, «el profetón» nom qui n’est pas innocent bien entendu,   de l’assassinat crapuleux de quelqu’un de bien réel puisqu’il s’agit de J.K. Rowling l’auteur de la saga au succès planétaire «Harry Potter». Le lecteur est surpris bien entendu, et découvre que Mercedes Estramil a ainsi saisi l’opportunité de griffer  l’écrivaine britannique. La suite indiquera d’ailleurs au lecteur les préférences littéraires d’Estramil : Emily Dickinson, Onetti, Blecher, Rimbaud et bien d’autres auteurs et poètes que l’auteur mettra en scène au sein d’une association littéraire imaginaire. La protagoniste de ce roman, est une femme désabusée, une trentenaire aux ambitions littéraires contrariées par une vie routinière ou le rêve d’une vie meilleure est la seule lumière au milieu d’un quotidien bien médiocre. L’obligation alimentaire contraint cette dernière à vivre d’emplois subalternes au salaire de fakir. Et là Mercedes Estramil se livre à une critique sans concession de la société uruguayenne et de ses scléroses, de ses manques, une société qui n’offre aucun avenir et contraint ses habitants soit à courber l’échine soit à rêver d’un ailleurs, d’une Espagne accueillante, mère patrie idéalisée, mirage de ceux qui rêvent d’un avenir meilleur. Uruguay, Suisse de l’Amérique latine...  Mais la Suisse a-t-elle jamais eu de « cantegril » sur son sol, ces bidonvilles où s’entasse une population qui, comme le dit Estramil avec une plume trempée dans le vitriol,  lit de la poésie puisque dans ces quartiers, on a tout son temps pour lire. Pas comme la majorité laborieuse, grise et triste,  qui s’échine au travail pour si peu d’argent et bien moins encore de perspectives... Un pays où même les résidences de vacances dans des stations balnéaires sont des cabanes n’offrant pas le minimum de confort... Pauvre femme employée exploitée comme tant d’autres,  d’un magasin de chaussures « made in China » la zapatería Cristal, dont les ambitions littéraires se résument à des articles écrits dans une feuille de chou « el profetón », dont la vie sexuelle n’a rien de très glamour et qui n’a comme échappatoire que l’imaginaire et l’espoir d’un avenir meilleur, ailleurs... 

L’écriture de Mercedes Estramil est incisive comme un scalpel : l’humour décapant, les situations où l’absurde et l’imaginaire se mêlent à la réalité, ce roman inclassable écrit en 2009 prend tout son sens aujourd’hui, à une époque où la migration des populations défavorisées affluent aux portes des pays riches.

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12 août 2018

« Ficción hereje para lectores castos » de Giovanni Rodriguez. (par Antonio Borrell)

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Editorial Mimalapalabra, Honduras, 2009, 120 pages. 

ISBN : 9781549958090

Giovanni Rodriguez est né à San Luis dans l’ouest du Honduras en 1980. Il vit à San Pedro Sula, seconde ville du pays. Il est aujourd’hui professeur de littérature à l’Université Nationale Autonome du Honduras. En tant qu’auteur il est très engagé dans la dénonciation du conservatisme et de la corruption dans ce pays. En 2005 et 2007 il publie deux recueils de poésie, il est primé en 2005 au Guatemala et en 2008 en Espagne. En 2009, « Ficción hereje para lectores castos » est son premier roman, réédité plusieurs fois jusqu’en 2017. En 2012 il publie l’essai « Café & Literatura », en 2016 le roman « Los dias y los muertos » et en 2017 un autre roman, « Tercera persona ». En 2015 il a reçu le « Premio Centroamericano y del Caribe de Novela “Roberto Castillo”.

 

MANUSCRIT TROUVE A SAN PEDRO SULA

À la fois roman et pamphlet, « Ficción hereje para lectores castos » est un des ouvrages encore trop peu nombreux qui s’attaquent au fléau que constituent les églises évangéliques en Amérique latine. Il adopte un procédé classique, celui du « manuscrit trouvé », arrivé sous enveloppe anonyme aux mains de l’éditeur, et dont le narrateur lui aussi déclare n’être qu’un témoin proche des faits relatés, sans y avoir participé lui-même. Son récit est présenté comme un hommage à quatre jeunes gens, « hérétiques » héroïques ayant décidé de résister comme ils le pouvaient à la profonde et massive stupidité de leurs concitoyens dévots. « Su fin no era desestabilizar el poder del Cristianismo, tarea casi imposible, considerando los niveles insoportables de alienaciòn y fanatismo que habìa adquirido la sociedad en los ùltimos tiempos, sino simplemente reìrse, divertirse, burlarse hasta donde les fuera posible. » À cette fin, ils iront jusqu’à manigancer l’enlèvement de l’un des plus nuisibles pasteurs du pays, un escroc se faisant appeler « l’Apôtre ».

Les quatre « hérétiques » s’appellent  Alfredo, Ricardo Ernesto, Simon et Wilmerio, et les premiers chapitres vont permettre de comprendre par quels chemins chacun d’entre eux est arrivé à l’athéisme, et comment ils aiment s’amuser en potaches aux dépens des dévots. Comme quand ils se glissent dans la file de ceux qui vont demander la bénédiction d’un pasteur, et  lorsqu’ils la reçoivent, simulent une crise d’hystérie en criant au miracle et sèment le désordre dans l’église. Ou bien lorsqu’ils montent dans un bus en se faisant passer pour des prédicateurs dont ils imitent le discours en le poussant jusqu’au délire sexuel, provoquant la fureur des honnêtes passagers du véhicule.

Wilmerio commence à douter dès l’enfance, ce qui lui vaudra quelques déboires au lycée et à l’université où il étudie la philosophie, quelques déconvenues avec les femmes jusqu’à sa rencontre avec Eugenia. « No sabemos si Wilmerio encontrò en Eugenia esa vocaciòn filosòfica que les exigìa absurdamente a las mujeres o si fue simplemente el enorme tamañode sus senos lo que atrajo su mirada y sus probables fantasìas ya no filosòficas sino sexuales. » . Si la philosophie est le chemin de Wilmerio vers l’athéisme, pour Simon c’est la découverte précoce de la sexualité avec Gladisita qui va l’écarter du droit chemin. Pour Ricardo Ernesto ce sera la rencontre avec une « putain dévote », après avoir été initié à douze ans par une de ses tantes. Pour Alfredo, le journaliste, la perte de la foi viendra un peu plus tard, et encore à la suite d’une rencontre avec une femme. Ces divers chemins les amènent à se rencontrer tous les quatre en se remarquant mutuellement grâce à leur comportement impie dans les églises. Se réunissant régulièrement en un lieu qu’ils appellent « Casa del hereje » ou « Escuela del hereje » ils en viendront à élaborer l’idée d’une action beaucoup plus spectaculaire que leurs blagues de potaches.

Au-delà de la farce, ce livre est une charge impitoyable contre les tares insupportables de la société hondurienne, ultraconservatrice, hypocrite, corrompue, bigote et ignorante, bref plus que mûre pour permettre à une véritable maffia politico-religieuse d’arriver au pouvoir, même par la démocratie. Des tares qui malheureusement affectent un grand nombre de pays du continent, à commencer par le Brésil. « Qué dias tan hermosos aquellos en los que de repente, sin que ningùn politòlogo, teòlogo de la liberaciòn o sociòlogo, sin nadie que pudiera explicar tal fenòmeno, aparecieran unos cincuenta pastores evangélicos como candidatos a diputados para las justas electorales del siguiente año, aun con la conciencia de estar contraviniendo la Constituciòn de la Repùblica » .  

Au delà de la charge, c’est un éloge à la libre pensée, au doute, à l’amour de la vie, du sexe et de la lecture en vertu du principe « màs libros, màs libres ». « Todos esos ilusos que se la pasaban dizque adorando a Dios en las iglesias no podían de ninguna manera ser libres, puesto que toda su experiencia lectora se reducía a la lectura de un solo libro : la Biblia. »

Le Trapiche a rendu compte il y a quelques mois du roman de l’Uruguayen Martin Lasalt , « La entrada al paraiso » qui traitait aussi des évangélistes et des témoins de Jéhovah dans les quartiers populaires, on trouve une évocation des mormons dans « El hermano mayor » de Daniel Mella, autre Uruguayen, et anecdotiquement dans « La Uruguaya » de l’Argentin Pedro Mairal, mais dans l’ensemble le fléau sectaire ne semble pas assez dénoncé dans la littérature latino-américaine, c’est pourquoi ce petit livre de 120 pages denses, antérieur aux autres, est particulièrement bienvenu, et on voudrait qu’il fasse des émules.

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01 août 2018

« El hermano mayor » de Daniel Mella. (par Antonio Borrell)

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Editorial HUM, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN: 978-9974-720-61-9

Jeune prodige de la littérature uruguayenne, né à Montevideo en 1976, il s’est fait connaître en publiant son premier roman « Pogo », à l’âge de 21 ans, sous le pseudonyme de Daniel Gorjuh, suivi par « Derretimiento » (1998) et « Noviembre » (2000). Après une longue interruption, il revient à l’édition avec le recueil de nouvelles « Lava » chez HUM en 2013 qui décroche le prestigieux prix « Bartolomé Hidalgo », étant alors le plus jeune auteur ainsi récompensé. Il a été enseignant d’anglais et anime des ateliers d’écriture. En 2016 il publie encore chez HUM le roman « El hermano mayor » et obtient à nouveau le « Bartolomé Hidalgo » en 2017. Il est présent dans diverses anthologies : El vuelo de Maldoror (Aymará, 1997), Líneas Aéreas (Lengua de Trapo, 1999), El descontento y la promesa (Trilce, 2008). Plusieurs de ses livres ont aussi été publiés en Argentine, au Pérou et en Espagne. « El hermano mayor » vient d’être traduit et publié en anglais chez « Charco Press » à Edimbourg. 

 

Ce « frère aîné » n’est autre que le narrateur-auteur de ce roman autofictionnel sans complaisance. Bien qu’il soit clairement dit que ce récit est basé sur un drame survenu dans sa famille à l’été (austral) de l’année 2014, ce réel  perd bientôt toute importance. Le lecteur oublie assez vite de vouloir démêler le « vrai » du « faux », car c’est avant tout un roman, écrit, construit, de manière à former un ensemble homogène, et que l’on accepte comme tel. Le récit n’a rien de nombriliste, car le centre du roman est une absence, une mort, celle du frère, du fils, et tout autour le désarroi d’une famille.

Le procédé le plus remarquable du roman, un peu déconcertant mais réussi, est l’emploi fréquent du futur pour raconter des événements passés, comme pour boucler une boucle, dans laquelle se confondent l’irrémédiable et l’inexorable, une nasse temporelle qui se referme sur la douleur, sans échappatoire. Aucun avenir ne pourra réparer ce qui est arrivé. « Su muerte va a caer un 9 de febrero, para siempre dos dias antes de mi cumpleaños. Alejandra tendrà 31 la madrugada de esa fecha cuya luz jamàs verà y en la que de cuatro hermanos pasaremos a ser tres. »

Alejandro est mort, va mourir, à 31 ans, à l’aube d’un jour de février 2014, au coeur de l’été, foudroyé par un orage dans une guérite de sauveteurs, sur une plage de la région de Rocha, où il passait tous ses étés à surfer. « Por qué a él que le gustaba tanto la vida? Por qué, Ale, cuando hay otros que se pasan quejando de todo? » C’est une bombe qui explose, dont l’onde de choc va frapper tout le monde. C’est l’incrédulité, on envoie des textos à celui dont on vient d’apprendre la mort, en espérant qu’il répondra pour démentir. Et la famille, qui a déjà ses deuils et ses fissures, essaye de résister. Le père et l’un des frères s’en vont identifier le corps et récupérer quelques affaires. Le frère aîné, Daniel, le narrateur, reste avec sa mère. L’attente le replonge dans son passé et dans ses échecs amoureux, sa séparation difficile avec Brenda, « la Negra » dont il a deux jeunes fils, Paco et Juan. Se pose la question angoissante, que faire des enfants dans ce moment, faut-il les protéger ou les confronter à la réalité ? « Capaz que estaba bien que los nenes vivieran la experiencia. Era una muerte, nada del otro mundo. » Le récit baigne dans un constant va et bien entre passé et présent, permettant de dessiner les personnages dans leur complexité, leurs amours, leurs angoisses. L’introspection va là où ça fait mal: drogues, misère sexuelle, pornographie…  Par moments « El hermano mayor » a le même impact sur le moral du lecteur que « Les particules élémentaires » de Houellebecq. A déconseiller si vous êtes enclins aux idées noires.

La mort du jeune frère ramène aux angoisses de mort de ses propres enfants et de sa propre finitude : « Aun cuando todo salga bien, Paco va a dejar de estar en el vientre de su madre, al que nunca va a volver, y eso también es muerte. (…) El mundo entero cambiará de piel cuando nazca Paco, y voy a empezar a pensar en mi propia mortalidad, solo que ahora como alguien que se enchufò a la corriente continua de la propagación de la especie. »  La soeur, Mariela, est renvoyée au souvenir de la perte d’un enfant en bas âges quelques mois plus tôt. Les blessures de chacun sont rouvertes. Les « vieux », les parents du mort, balancent entre le déni, comme la mère, et la culpabilité, comme le père, déjà hanté par une obsession de fin du monde imminente, il va en plus se reprocher d’avoir transmis à ses enfants la passion du surf, dont il fut un pionnier dans le pays. 

Pour l’auteur, la plongée dans ses traumatismes d’enfance, comme la mort de son grand-père, le ramène aussi aux origines de son besoin d’écrire, à son adolescence passée entre drogues et tendances suicidaires, en réaction aux années où ses parents étaient adeptes d’un église mormone, convaincus de faire le bien de leurs enfants avec lesquels ils espéraient vivre éternellement comme le leur promettait la secte. Il revient à ses relations avec ses jeunes frères, à la vocation de musicien, à ses difficiles débuts de vie en couple à Montevideo…

Vient ensuite le jour de l’incinération du corps, où une étrange plume noire est déposée sur le cercueil, puis celui de la dispersion des cendres en mer à La Paloma, par les surfeurs sur leurs planches.

« El hermano mayor » est  livre court mais dense, tout en émotions, un livre qui perturbe et même qui chamboule, plein de détresse, de rock, d’amour, mais une lecture à réserver à ceux qui ont l’optimisme et la joie de vivre chevillés au corps !

 

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21 juillet 2018

« Babel de un hombre » , de Javier Montiel. (par Michel Van Thournout)

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Editions Maclein y Parker, Séville, Espagne, 2017, 110 pages.

ISBN : 978-84-947107-0-4

 

Ecrivain, peintre et psychanalyste, Javier Montiel est né à Maldonado, dans l’est de l’Uruguay en 1986 et s’est fixé dans la capitale à 18 ans. Après des études de psychologie et de psychanalyse il exerce actuellement dans cette ville. Il est aussi un des piliers de la librairie « Purpurea » au centre de Montevideo, où il dispense d’excellents conseils de lectures. « Babel de un hombre » est son premier livre. Il a également un « livre-objet » intitulé « Astrolabio » qui réunit une demi-douzaine de contes comme des lettres sous des enveloppes illustrées. En tant qu’auteur, il se situe dans la veine des « raros » (les bizarres, les étranges) de la littérature uruguayenne comme Felisberto Hernandez ou Mario Levrero. 

 

Ce fut une rencontre littéraire des plus providentielles. Une rencontre de deux époques, une rencontre de deux territoires similaires, séparés par la ligne équatoriale et situés presque aux frontières opposées d’une même langue, d’un même continent : Le Mexique des années 50-60 et l’Uruguay des années 2010. D’une part j’ai reçu  par le biais d’une amie un livre d’histoires courtes de la mexicaine Elena Poniatowska intitulé : « De noche vienes », et d’autre part grâce à une rencontre sur Facebook, un livre de contes de l’auteur uruguayen Javier Montiel intitulé « Babel de un hombre y otros relatos ». J’ai eu à ce moment-là l’inspiration de lire les deux livres en même temps, en sautant d’une histoire à l’autre et donc d’un livre à l’autre… Quelle fut ma surprise d’y retrouver des similitudes au niveau de la qualité du récit ainsi qu’au niveau de certaines thématiques très latino-américaines, que sont entre autres le « réalisme-magique », comme ceux des débuts d’Isabel Allende.

C’est en tous les cas ce qui ressort à première vue des récits de Javier Montiel. Mais en y regardant de plus près nous pourrions dire que ce que nous lisons est plutôt une vision psycho-analytique (on y retrouve probablement la formation professionnelle de l’auteur)  d’une vision déformée de la réalité de chaque personnage. Nous pouvons même nous demander si ce n’est pas nous qui, en lisant, percevons leur réalité comme normale et si c’est la nôtre qui est dérangeante/anormale. Cette perception de la réalité qui est constamment analysée et interprétée par notre cerveau (me référant aux recherches scientifiques récentes des pouvoirs cognitifs du cerveau) est bien expliquée par Anil Seth dans le ‘TED-talk’ suivant: https://www.ted.com/talks/anil_seth_how_your_brain_hallucinates_your_conscious_reality. Peut-être est-ce ça la clef à la lecture de chaque conte qui parfois frôle la Science-Fiction ?

Finalement nous pouvons conclure que les contes de E.Poniatowska nous racontent des histoires d’émancipation sociale tandis que les histoires de J.Montiel nous donnent un aperçu d’émancipation d’ordre psycho-mental. En quelque sorte E.Poniatowska aurait pu introduire J.Montiel  avec le conte suivant « Castillo en Francia » où elle écrivit: ‘En realidad lo que llamamos vivir no es más que un acto de la imaginación’… Et en réponse à cela nous avons J.Montiel qui dans son conte « Luis Amador o Babel de un hombre » nous raconte un fait anodin vu par différentes personnes comme entre autres une certaine Sidonie : ‘Sidonie diría que Amador nunca despertó realmente, sino que, por el contrario, ha quedado atado al sueño eterno y ni siquiera lo ha notado’.

Bref, J. Montiel nous projettera entre rêve et réalité :

- D’une visite d’une maison à vendre à un cauchemar en équilibre précaire (‘Casa

en ruinas’)

- D’un portrait parfait et succulent à un meurtre viscéral (’Oleo s/ Tela I’)

- D’une rencontre banale entre amis dans un café à une transformation corporel de

différents états physiques et les embêtements que cela engendre… (‘Estados’)

- D’une réparation banale dans une salle de bains à une intense orgie par une faille

dans l’espace-temps. (‘Azulejo’)

- De la prémonition d’un meurtre parfait à la solitude d’une observation féline.

(‘Soledad’).

- D’une poursuite angoissante à la rencontre de son propre reflet dans un miroir et

l’échange instantané des partenaires reflettés  (ou pas ?). (‘Techos circulares’)

- D’un suicide interminable dû à un arrêt dans l’espace-temps… (‘Caida libre’)

- Et bien plus encore !...

 

En quelque sorte les histoires courtes de J. Montiel son hautement recommandables et vivement une traduction pour le public francophone !

 

Javier-Montiel

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14 juillet 2018

« El síndrome de las ciudades hermosas », de Carolina Cynovich. (par Antonio Borrell)

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Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2015, 125 pages.

ISBN : 978-9974-49-812-9

Nouveau visage de la littérature uruguayenne, Carolina Cynovich est née en 1991 à Montevideo. Après des études en communication audiovisuelle, elle se fait remarquer avec ce premier roman, « El síndrome de las ciudades hermosas ». Elle est aussi l’auteur d’un livre pour la jeunesse « El hombre que da cuerda al mundo »

 

L’histoire se déroule de nos jours à Montevideo, même si la ville n’est que rarement citée. Julian Molina, le narrateur, est un professeur de français qui fréquente le « Dionisio », une sorte de club littéraire et culturel tenu par le vieux Nando. Il entretient une liaison discrète avec Daniela, une de ses étudiantes. Sa vie routinière change le jour où il est embauché pour servir d’interprète lors du  tournage d’un film d’Adam Claasen, un réalisateur culte belgo-hollandais et francophone.

Claasen est réputé pour le soin mis à représenter dans ses films une ville « qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », en utilisant des décors naturels ou artificiels qu’il modifie subtilement par l’ajout d’une porte, d’une fenêtre, généralement des trompe-l’oeil. Le réalisateur se caractérise aussi par le fait qu’il apparait parfois, muet et masqué, à l’arrière-plan de certaines scènes. Ce cinéma étrange réunit des passionnés qui essayent d’en comprendre tout le sens caché, un petit réseau dont les membres s’appellent entre eux les « chercheurs » (buscadores). Julian Molina va découvrir peu à peu les différents métiers du cinéma qui s’exercent sur le tournage, a travers les personnalités de Zimena la décoratrice, ou Pedro Damian, l’assistant-réalisateur, tous admirateurs de Claasen et décidés à mener le film à son terme comme un chef d’oeuvre. 

Mais d’étranges incidents vont se produire. Julian remarque lors des prises qu’une mystérieuse jeune femme passe subrepticement en arrière-plan, sortant d’une porte factice, disparaissant dans une autre, et portant toujours une petite valise. Il s’aperçoit que la même femme est présente dans des films antérieurs de Claasen, sans que son identité soit dévoilée au générique. Un jour il se lance à sa poursuite, arrive à la rejoindre et lui subtilise un petit livre de comptines hollandaises. Sa volonté d’éclaircir se mystère se heurte à l’hostilité de l’équipe du tournage, notamment celle de Pedro Damian, dont on découvre qu’il est depuis longtemps un des « chercheurs » les plus acharnés. Alors Claasen propose à Julian de devenir son interprète personnel, et l’implique dans le film, lui fait confectionner un de ses mystérieux masques par le non moins mystérieux Yetzel.

Julian continue à poursuivre la jeune femme à la valise, et tombe derrière un décor sur une étrange clinique dont l’unique objet d’étude semble être le psychisme de Claasen. Lorsqu’il arrive enfin à parler à la jeune femme, celle-ci lui demande de l’aider à « sortir ». Mais ses efforts lui valent chaque fois plus d’hostilité de la part de Claasen et de son équipe, qui lui reprochent de mettre le film en danger. Peu à peu les limites entre le réel et l’imaginaire s’estompent. Le basculement dans le fantastique se confirme au chapitre quinze quand Julian se lance à la poursuite de l’inconnue dans un décor de gare reconstitué en trompe l’oeil : « Me hizo olvidar totalmente de que la puerta de la estación había estado pintada en una lámina de madera, y que yo posiblemente ahora estuviera adentro de esa lámina. » 

Qui est la mystérieuse jeune femme ? Quels sont ses liens avec Claasen ? Les réponses viendront et le dénouement réserve une surprise, une sorte d’apothéose pour un cinéaste culte comme Adam Claasen. Ce premier roman de forme très classique se lit avec plaisir. Cette belle écriture fluide  nous fait glisser insensiblement de la réalité à un fantastique subtil et sans esbroufe. Une fois le livre refermé on réalise qu’il y a là matière à un film qu’on irait bien voir un jour.

Carolina-Cynovich

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