LES LETTRES DE MON TRAPICHE

18 février 2018

« El libro flotante de Caytran Dölphin », de Leonardo Valencia. (par Antonio Borrell)

 

9788496601093

Editorial Funambulista, Madrid, 2006, 430 pages.

ISBN : 84-96601-09-9

Leonardo Valencia est né en 1969 à Guayaquil, grand port sur le Pacifique et plus grande ville d’Equateur. D’origine italienne par sa mère, il a aussi vécu au Pérou avant de s’installer à Barcelone en 1998. Il est docteur en littérature de l’Université autonome de Barcelone et Master d’Oxford. Il s’est fait remarquer avec le recueil de nouvelles « La luna nòmada» (1995, 1998, 2004) et son premier roman « El desterrado » (2000), puis « El libro flotante de Caytran Dölphin » en 2006, associé à une expérience narrative en ligne en collaboration avec Eugenio Tisselli : www.libroflotante.net  . En 2008 sont publiés l’essai « El sìndrome de Falcon » et le roman « Kazbek », et en 2014 une étude sur l’oeuvre de l’artiste allemand Peter Mussfeldt, installé en Equateur depuis les années 1960. Leonardo Valencia collabore à divers journaux en Equateur, Espagne, et d’autres pays. Il dirige aussi des formations en écriture créative. En 2017 il publie en Equateur (Editorial Turbina) un essai sur la critique littéraire, « Moneda al aire ».

Même si « Les Lettres de mon Trapiche » est un blog consacré en principe à des livres non traduits en français, nous faisons aujourd’hui une exception car les éditeurs français font si peu de place à la littérature équatorienne que l’initiative prise par « Le Nouvel Attila » mérite d’être encouragée !  Version française aux éditions Le Nouvel Attila, Paris, 2017, 352 pages – 23€.  traduit par Yann Bernal, illustré par Clément Vuillier.  ISBN : 978-2-37100-032-2 

 

LA CITE DES EAUX MOUVANTES

C’est au bord du lac Albano, près de Rome, que le narrateur tente de se défaire du dernier exemplaire d’ «Estuario », le livre de Caytran Dolphin, en le jetant à l’eau sous les yeux d’une petite fille qui joue sur la plage. Puis il regrette son geste et va repêcher l’ouvrage. Il entreprend alors un récit remontant à son adolescence dans la ville de Guayaquil. 

Si Enrique Vila-Matas a dit d’un autre livre de Leonardo Valencia qu’il avait « le charme de l’imprévisible », on pourrait en dire autant du « Livre flottant » car il nous transporte d'abord dans une Guayaquil rêvée, extrêmement différente de ce qu’on peut en connaître. Guayaquil, la vraie, est une cité grouillante, moite, étouffante, corrompue, violente, tandis que celle du roman serait une sorte de Venise tropicale peuplée d’aristocrates et d’esthètes cosmopolites, férus d’arts et de littérature. Et quand une sorte de raz de marée « soft » inonde définitivement les bas quartiers, il ne reste plus que la bonne société et les quartiers résidentiels transformée en îlots où l’on allume de grands feux sur les rivages et l’on parle de poésie… Il y a peut-être quelque chose du roman « Ada » de Nabokov dans le « Livre flottant » car ses personnages semblent évoluer dans un univers parallèle au nôtre, et tellement meilleur. Ce texte est d’autre part plein de nombreuses allusions littéraires, jusqu’aux surnoms de certains personnages qui deviennent des « hommes-livres » semblables à ceux de « Farenheit 451 ».  

Ivàn Romano, le narrateur, est un descendant de juifs séfarades italiens, et ses parents ont émigré vers Guayaquil avec Ivàn et sa soeur Valeria. Ses deux amis d’enfances, Ignacio et Guillermo Fabbre, tous deux poètes, sont d’origine française, et leur mère, née à Toulouse, garde la nostalgie des rives du Canal du Midi. Quand se produit la grand inondation, les habitants du quartier d’Urdesa, devenu une île, forment un « conseil des résidents » qui se réunit dans le luxueux hôtel Albatros pour administrer leur petite « république aristocratique ». Le goût de l’auteur pour la culture française (il est lui même bilingue) transparait dans le roman, avec des personnages qui citent volontiers René Char ou Henri Michaux (lequel voyagea en Equateur dans sa jeunesse) et bien d’autres, et pas seulement des français. On aime cette érudition mais il faut dire aussi que le roman souffre de quelques longues langueurs proustiennes. L’intrigue se déroule lentement, les chapitres sont longs, et on a parfois l’impression de ne pas avancer. 

Ce n’est pas spolier le lecteur que de dire qu’au bout du quatrième chapitre on apprend que Guillermo Fabbre et Caytran Dolphin, l’auteur d’ « Estuario », ne seraient qu’une seule et même personne. Une grande part du roman relate la remémoration par Ivàn de son amitié avec les deux frères, et surtout avec Ignacio, le plus jeune, tandis que Guillermo/Caytran a disparu après la publication d’ « Estuario », le fameux « livre flottant » qui déplait à tous ceux qui ont connu Guillermo et se sentent visés par ses allusions, sur fond de rivalité amoureuse entre les frères pour Valéria, la soeur d’Ivan. La plupart des exemplaires du livre ont donc disparu à leur tour, mais de nombreux extraits en sont cités.

Lorsque le « conseil des résidents » demande à Ignacio de participer à une expédition de plongeurs sous-marins dans les quartiers submergés de la ville, celle-ci prend la tournure d’une plongée dans le passé, dans la mémoire, autant que d’une aventure réelle. A son retour Ignacio reste mystérieux sur ce qu’il a vécu et découvert… Pendant ce temps les bonnes familles d’Urdesa s’inquiètent de voir leurs jardins piétinés par un nombre croissant de fidèles venant d’autres îles visiter une église qui a échappé à l’inondation.  

Les flux et reflux du récit entre passé et présent donnent une impression de flottement (volontaire ?) dans l’intrigue, on a parfois du mal à situer les épisodes entre avant et après l’inondation. Au chapitre 10, après un nouveau crochet par le lac Albano, on revient à la Guayaquil d’avant la submersion quand, à bord de leur canot à rame, les trois jeunes gens parcouraient les chenaux naturels pollués (esteros) qui la sillonnent, accédant à des quartiers populeux, et s’encanaillant au contact de leur population. Caytran étant l’aîné, il reçoit en cadeau de son père un puissant canot à moteur, et devient ami d’El Perro, étrange personnage issu d’El Guasmo, un des quartiers les plus pauvres, mais lecteur de Miller, Nin et Bukowski… De son côté, Ignacio se plonge dans les livres français de la bibliothèque de sa mère, occasion pour l’auteur d’un nouvel hommage à notre littérature. Par la suite El Perro et Caytran organisent une imposture pour rafler tous les prix d’un concours de poésie, avec la complicité d’Ignacio, meilleur poète de la petite bande: sans doute un des épisodes les plus amusants du livre. C’est ensuite la vie de Pepe Estrada, un de leurs amis, jeune acteur brillant, qui est brisée par un accident de voiture d’où il sort très handicapé, au point de finir par se suicider. Valeria part étudier en France, revient, renoue avec les frères, alors qu’Ignacio commence à être un poète reconnu… 

La famille est frappée par diverses maladies: Ignacio est hémophile, la mère française devient folle, le père meurt d’un cancer, laissant Caytran dans la position du chef de famille. Mais au retour d’une course-croisière aux îles Galapagos organisée par le Yacht-Club, Caytràn semble égarer volontairement son bateau dans les bras de l’estuaire du Guayas, et disparaît…

« Los pocos rastros de Caytran flotaban como un archipiélago denso e innavegable »

Bientôt le disparu se rappelle au souvenir de son frère et de ses amis. C’est d’abord une lettre à Valeria, puis la parution d’ »Estuario » qui rend Ignacio furieux. C’est alors que s’insinue un doute sur l’identité du véritable auteur d’ «Estuario », tandis que les militaires venus du continent prennent le contrôle de la cité inondée, mettant fin à la petite république du « conseil des résidents »… L’heure de l’exil pour Ivàn, après un ultime face à face avec Ignacio.

 Voilà un roman abordé avec une grande curiosité, voire avec enthousiasme, et une sympathie pour le profil d’un auteur équatorien « afrancesado », un intérêt pour cette idée d’une Guayaquil post-cataclysmique, mais dont les longueurs m’ont un peu refroidi. Heureusement dans les six derniers chapitres il y a un regain de rythme et d’intrigue. On en sort avec la curiosité de lire d’autres livres du même auteur.

«Fue a buscar el libro. Al entregármelo, no quise abrirlo ni revisarlo. Sus páginas parecían las plumas de un viejo pájaro gastado que ha atravesado mares y continentes en demasiadas migraciones y que de pronto descubre que serán innecesarias en el próximo invierno porque ya no habrá un próximo invierno

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01 février 2018

« La procesiòn infinita », de Diego Trelles Paz. (par Antonio Borrell)

 

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Editorial Anagrama, Barcelona, 2017, 200 pages.

ISBN : 978-84-339-9338-5

 

Diplômé en cinéma et journalisme, docteur en littérature hispano-américaine de l’université d’Austin au Texas après une thèse sur « Los detectives salvajes » de Roberto Bolano, Diego Trelles Paz est un auteur péruvien, né à Lima en 1977.  Il a enseigné dans diverses universités au Pérou et aux Etats Unis. Certains de ses ouvrages sont déjà publiés en français, tout comme celui-ci le sera prochainement. Il est aussi musicien et critique, ayant collaboré à divers médias, revues et anthologies. Il a vécu à Bordeaux et vit à Paris. Il se fait remarquer en 2005 avec son premier roman aux éditions Candaya, « El circulo de los escritores asesinos ». En 2012 son roman « Bioy » , aux éditions Destino, reçoit le prix Francisco Casavella et fait partie des finalistes du prix Romulo Gallegos. En 2017, « La procesiòn infinita » est finaliste du prix Herralde.

« Bioy » est publié en français en 2015 aux éditions Buchet-Chastel, et « La procesiòn infinita » devrait suivre en janvier 2019, traduit par l’écrivain Serge Mestre. Les deux romans sont présentés comme faisant partie d’un futur triptyque dont chaque composante pourra se lire séparément.

 

Il y a environ un an et demi, le Trapiche publiait une chronique du roman péruvien de Martin Roldàn Ruiz, « Generaciòn cochebomba » situé à Lima dans la seconde moitié des années 1980, quand le pays vivait dans un étau entre le terrorisme du « Sentier Lumineux » et la répression d’état. « La procesiòn infinita » vient à point nous raconter l’après, des années 1990 à nos jours, période marquée par le « fujimorisme », du nom du président Fujimori au pouvoir de 1990 à 2000, autre désastre politique qui s’ajouta au « senderisme » avant de l’éliminer au prix d’une répression aveugle qui fit de nombreuses victimes innocentes. Le niveau de corruption atteint par le régime de Fujimori causa une révolte obligeant le président à fuir au Chili et au Japon, mais extradé il fut jugé et condamné à la prison à vie. Malheureusement son clan restant très influent politiquement au Pérou, à travers l’action de sa fille et son fils, il finit par obtenir sa grâce il y a quelques semaines, événement qui confirme la grande actualité de « La procesiòn infinita » et de son intrigue politico-policière.

On pourrait qualifier ce livre de « roman choral » même si certains personnages/narrateurs semblent avoir dès la première partie un rôle plus important. L’auteur a recours à une variété de formes d’expression pour chacun, qui va du monologue intérieur au « demi-dialogue » où l’on peut imaginer que manquent les répliques d’un interlocuteur, (ou bien que celui-ci ne peut que se taire), au plaidoyer « pro domo » ou à la parole d’un patient chez son psychanalyste, mais également au « journal intime », autant de formes adaptées aux divers personnages, et qui concourent à nous faire ressentir l’immense solitude de chacun d’eux. D’autre part, la narration n’est pas chronologique, il y a des allées et venues dans le temps, entre 2000 et 2015, qui demandent une certaine concentration. Et même si au début on saisit mal où va nous mener tout cela, on se laisse volontiers entraîner… L’influence de Roberto Bolaño, dont l’auteur est un spécialiste, est sensible, par la richesse et la complexité de l’intrigue, caractéristique de cette littérature latino-américaine mondialisée, marquée par les émigrations de masse des années 2000 et le brassage des nationalités de ce continent en Europe ou en Amérique du nord…

La première voix est celle de Diego Vargas, surnommé « El Chato », écrivain péruvien vivant à Paris, auteur d’un roman intitulé « Borges » (une sorte d’alter ego de l’ auteur dont le premier roman s’intitule « Bioy »). Diego revient à Lima en 2010 après des années d’absence, et y retrouve Francisco, un ami d’enfance. Tous deux sont de famille aisée, Diego plus politisé, à gauche, et Francisco plus jouisseur, fêtard et affichant un certain cynisme, travaillant dans une banque il est aussi un assidu des discothèques et de la cocaïne. On croise aussi Ezequiel, dit « El Pocho », réfugié en France depuis plus de vingt ans, avec son passé politique trouble et son argot péruvien mêlé d’expressions françaises. (La traduction de ces passages relèvera du tour de force !)

L’intrigue tourne autour de la disparition de Jaime Velàsquez, militant de gauche, victime à la fois de l’infamie du « Sentier Lumineux » et de celle de la répression de la police de Fujimori, et du suicide d'un ami, que Diego tente de comprendre.

Le personnage qui semble détenir certaines clefs est Cayetana, fille d’une employée de maison engrossée et chassée, adoptée par un syndicaliste nommé Richard Herencia devenu le compagnon de sa mère, on la suit dans ses études universitaires, puis dans ses débuts professionnels, de la presse à la banque, dans les années suivant la chute de Fujimori. Elle a une relation d’amitié d’enfance teintée d’homosexualité avec « Chequita », la jeune bonne de sa mère, une autodidacte qui deviendra écrivain. Enfin Mateo, alias « Ken », jeune enseignant universitaire ayant eu une liaison avec Cayetana, vit avec l’obsession de découvrir qui est responsable de la mort de son ami, le disparu Jaime Velàsquez. On croisera aussi quelques personnages secondaires plus ou moins répugnants et corrompus, comme le journaliste Ubaldo, ou un propriétaire de bordels de luxe.

Par le jeu de l’usage des surnoms, l’auteur maintient assez longtemps le doute sur l’identité des protagonistes de certains chapitres, et ce n’est que peu à peu que le lecteur découvre qui était qui, procédé qui fait écho à l’usage des pseudonymes dans la clandestinité par les militants du « Sentier Lumineux ».

Pour Diego, la recherche de la vérité sur ce suicide se confond avec celle d’un déblocage d’écriture, et ce qu’il vit devient peu à peu la matière d’un futur livre, et le dénouement inattendu montre à quel point on passe parfois tout près de grandes révélations sans le savoir…

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18 janvier 2018

« El zambullidor », de Luis Do Santos. (par Antonio Borrell)

 

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« El zambullidor », de Luis Do Santos.  (par Antonio Borrell)

 

Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2017, 90 pages.

ISBN : 978-9974-49-912-6

 

Luis Do Santos est né en 1967 dans un village au milieu des champs de canne à sucre au bord du fleuve Uruguay dans le département d’Artigas, à l’extrême nord-ouest du pays, loin de Montevideo. Cette région qui s’enfonce comme un coin entre le nord de l’Argentine et le sud du Brésil est la plus tropicale et la plus déshéritée de l’Uruguay, très différente des rivages du Rio de La Plata. Il vit depuis de longues années à Salto, autre ville sur le fleuve, un peu plus en aval. (Salto est aussi la ville natale du grand nouvelliste Horacio Quiroga et de la jeune Rosario Lazaro Igoa, dont le Trapiche a déjà évoqué le recueil « Peces mudos »). Luis Do Santos est déjà l’auteur d’un recueil, « Tras la niebla » et d’un roman, « La ùltima frontera » publié à Salto en 2008, et a contribué à diverses anthologies. (Encore inédit, « El zambullidor » avait été remarqué lors d’un concours en 2014). Il est aussi auteur de chansons et de textes pour les « murgas », ces groupes satiriques typiques du carnaval uruguayen

 

La lecture de la quatrième de couverture (évoquant le fleuve,  le nord du pays, sa société rurale et la vie difficile des habitants de cette région frontalière) fait revenir en mémoire « Viralata », le roman écrit en portugnol par Fabian Severo, dont le Trapiche avait rendu compte il y a un an. En ouvrant le livre, on tombe sur une citation de « Viralata » mise en exergue, et l’on se sent tout fier de sa sagacité ! Mais à la différence de Fabian Severo, Luis Do Santos écrit en espagnol, un espagnol riche de tout un vocabulaire local, surtout quand il s’agit de faune et de flore car la nature est omniprésente dans ce livre. C’est une belle prose chargée de poésie avec une touche de réalisme magique qui vient à point car tout fleuve est hanté par ses noyés, tout fleuve brasse des légendes dans ses rapides et ses remous.

Le livre commence un jour de crue où les habitants du rivage, affolés, recherchent désespérément un corps. Enfin arrive « el zambullidor », « le plongeur », l’homme qui a le don de retrouver les noyés, en jetant sur l’eau quelques fleurs du jasmin béni de son jardin. Le narrateur est un garnement de neuf ans, le fils du « zambullidor », qui assiste à la scène caché dans les branches d’un arbre. Avec son ami Emilio, ils font les quatre-cents coups, toujours à la recherche d’un bêtise ou d’une aventure, qui finissent en général par une raclée mémorable. C’est que la vie est dure sur ces rivages, les familles sont nombreuses et la tendresse n’est pas de mise ! Le père, homme maigre et taiseux, plonge souvent, et toujours en apnée, pour placer et entretenir les tuyaux des pompes qui alimentent les systèmes d’irrigation. La mère a fort à faire pour s’occuper de sa maison et de toute sa progéniture, ainsi que des nombreux animaux qui partagent leur vie.

Les deux jeunes garçons sont compagnons de jeux, de pêches, et de rêves quand il partent à la recherche du trésor caché d’un fameux contrebandier d’antan. Faute de bateau, ils empruntent la barque d’un pêcheur du voisinage et frôlent la catastrophe, ce qui leur vaudra encore une terrible punition. Quand le narrateur se met à voir le fantôme de son grand-père, puis à lui parler, et que celui-ci lui suggère les bêtises les plus folles, il devient la bête noire de tout le voisinage. Il faudra l’amitié d’Emilio pour que le fantôme cesse de se mêler de leur vie. C’est à ce moment aussi qu’ils adoptent le chiot Titan, seul rescapé d’une portée promise à la noyade. Et pour se lancer dans de nouvelles aventures les garçons décident de construire leur propre barque. Malheureusement les parents d’Emilio quittent la région et cette amitié lui est arrachée.

Plus tard, c’est la rencontre avec Pedro Martinidad, le pêcheur-contrebandier auquel la rumeur prête plusieurs meurtres. Après des débuts difficiles, le garçon apprendra auprès de lui tous les secrets du fleuve. Mais la mort de Titan, puis de Martinidad seront de nouvelles déchirures. Ne sachant plus que faire de ce fils, ses parents l’envoient quelques mois chez une sévère grand-mère, de l’autre côté de la frontière brésilienne, occasion de nouvelles amitiés et aventures. D’autres épisodes suivront : celui de l’oncle amnésique retombé en enfance, celui du cinéma du village et ses films projetés sur un drap dans un hangar, puis l’affrontement avec le père…

Ce roman, très court, accroche tout de suite le lecteur. Horacio Quiroga n’est pas loin, avec ces histoires de fleuves et de serpents mortels, et on pense aussi parfois à Tom Sawyer et Huckleberry Finn sur les rives du Mississippi. On a rarement ce sentiment, en découvrant un livre publié quelques semaines auparavant, d’assister à l’irruption d’un auteur dont on voudrait déjà lire l’oeuvre suivante ! 

LuisDoSantos

 

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17 janvier 2018

« Tesoro », de Carlos Rehermann. (par Antonio Borrell)

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Editorial Banda Oriental, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN : 978-9974-1-0967-4

 

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Francophone, il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine depuis l’enfance.

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM (qui a déjà été évoqué il y a peu dans le Trapiche), « Tesoro », publié en 2016 a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » décerné sur manuscrit

 

LA GLOIRE DE MON PÈRE.

Une « profession de foi » particulièrement pessimiste, voire nihiliste, mais pas dépourvue d’un certain humour noir, ouvre ce roman autobiographique, histoire de nous faire comprendre que l’on ne se fait aucune illusion sur le « sens de la vie » et autres fariboles religieuses ou philosophiques, même à l’heure d’évoquer son enfance et le souvenir d’un père aimé. La lecture de cette première page est déjà un moment fort qui incite à se plonger dans la suite:  « Lo que ocurre es que un día, quizá de pronto, pero más probablemente de manera subrepticia y lenta, resulta evidente que nada tiene sentido. (…) Nada funciona bien o funciona mal; eso deberíamos saberlo, ya que todo se dirige indefectiblemente a la nada. » Pourtant ce livre est aussi un témoignage d’amour et de reconnaissance envers Aquiles, un père « pas comme les autres » qui méprisait l’argent, sans discours ni affectation. Un amour sans réserve malgré une enfance et une jeunesse marquées par la pauvreté qui résultait de cette attitude paternelle, mais aussi et surtout de circonstances extérieures comme les crises économiques et la dictature qui affligea l’Uruguay des années 70 aux années 80. 

Avec « 180 »  et « Dodecameron » Carlos Rehermann avait écrit des romans complexes, cette fois il opte pour la simplicité. L’ouvrage est organisé en une alternance de chapitres numérotés qui racontent les épisodes de cette vie d’enfant et d’adolescent, et d’autres (plus courts et sans numérotation) dont le titre commence toujours par : « Cosas que hacìa Aquiles… » (Ces choses que faisait Aquiles), consacrés aux talents et originalités du père. Il écrivait des romans et des pièces de théâtre qui restaient inédits, il savait convaincre les autres, cuisiner avec rien en temps de famine, danser le tango, éviter de gagner de l’argent…  A mesure qu’on avance dans la lecture, on se dit que cet Aquiles aurait pu dignement figurer dans un roman d’Albert Cossery. 

C’est le récit d’une enfance qui permet aussi au lecteur étranger d’appréhender l’histoire de l’Uruguay dans la seconde moitié du vingtième siècle, du point de vue de ceux qui l’ont subie. Ce sont aussi des souvenirs de lectures qui faisaient rêver, Jules Verne, Emilio Salgari, Victor Hugo, Jacques-Yves Cousteau, ou Robert Sténuit le chasseur de trésors sous-marins. Cet enfant maigre et timide sera souvent confronté à la bêtise des adultes, au sadisme des professeurs d’éducation physique, à la brutalité d’un maître dans une école catholique, à l’infâme hypocrisie d’un collège salésien infesté d’enseignants pédophiles, à l’atmosphère étouffante d’une dictature qui pousse chacun à se montrer vilement conservateur de peur d’être dénoncé, aux menaces d’expulsion de leur logement, puis à l’impossibilité de sortir avec des copains faute d’argent de poche… Heureusement la découverte de la plongée sous-marine, d’abord en piscine, suscitera une grande passion qui développera le corps et surtout enflammera l’imagination. Le masque et les palmes deviendront ses biens les plus précieux, soigneusement entretenus en raison de leur prix élevé. Les efforts financiers des parents pour leur fils sont aussi consacrés à l’apprentissage de l’anglais et du français, malgré le snobisme de l’Alliance Française. Avec l’adolescence, il apprend à jouer de la batterie, fait partie d’un groupe qui se produit dans des fêtes privées, commence à séduire, et découvre l’aventure d’aller camper quelques jours sur une plage du Rio de La Plata, pour plonger et vivre en Robinsons du produit de la chasse sous-marine. L’auteur sait doser avec justesse les émotions: la colère contre les stupides autorités en tous genres et le conformisme du plus grand nombre, l’humour qui est souvent la dernière arme qu’il nous reste face à ces mêmes calamités, la tendresse pour Aquiles, Olga sa mère, et Cristina sa soeur aînée partie vivre en Espagne. Les digressions sont assez nombreuses, car il ne se limite pas à son propre sort, évoquant aussi certains de ses camarades d’enfance, sans perdre de vue que d’autres groupes sociaux en Uruguay furent encore plus durement affectés. 

Le trésor du père, ce sont quelques bouteilles de Riesling 1942 qu’il fit durer jusqu’à la fin de sa vie. Le trésor du fils est un rêve enfoui dans les vases du fond du Rio de La Plata près de Montevideo, depuis le naufrage au dix-huitième siècle du Nuestra Señora de la Luz et de son chargement d’or de contrebande. Ce rêve le pousse même à nager seul depuis le rivage jusqu’au récif qui causa le désastre, pour reconnaître les lieux et mesurer l’ampleur de la tâche. Ce rêve chevillé au corps pendant des années le conduit à se plonger dans les archives d’époque, les livres, les cartes marines, à passer des nuits blanches à concevoir le matériel nécessaire, une barge, un aspirateur à vase… Quant au père, il mourra sans avoir jamais ouvert sa dernière bouteille, celle qu’il gardait « pour une grande occasion », mais laquelle? Un roman que l’on refermera avec une larme à l’oeil, malgré l’avertissement de la première page.

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07 janvier 2018

« La materia chirle del mundo », de Martin Bentancor. (par Antonio Borrell)

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 Ediciones Llanto de mudo, Còrdoba, Argentine, 2015, 80 pages.

 ISBN : 978-987-3778-52-0

Martin Bentancor est né en 1979 à Los Cerrillos une petite ville du département de Canelones, non loin de Montevideo, au  nord-ouest. Il vit encore dans cette région rurale où il exerce l’activité de journaliste et chroniqueur. Il participe aussi à des productions de documentaires. Il a publié quelques  recueils de nouvelles : ‘Procesión’ (2009) et ‘El aire de Sodoma’ (2012); ‘El despenador’ (2010) et ‘Montevideo’ (2012) et des romans : ‘La redacción’ (2010), ‘Muerte y vida del sargento poeta’ (2013), ‘El Inglés’  (Estuario 2015, prix national de littérature 2014) et ´La materia chirle del mundo´(2015), dont plusieurs ont été primés en Uruguay. Enfin, « La Lluvia en el muladar » (Estuario, 2017). Les textes de Martin Bentancor sont généralement situés dans sa région d’origine, « la tercera secciòn » dont il fait un territoire littéraire un peu à la manière d’un autre auteur uruguayen actuel, Gustavo Espinosa avec sa ville, Treinta-y-tres, au nord-est du pays. Le souvenir de Faulkner et de Yoknapatawpha plane sur ces auteurs bien enracinés, mais dont les branches portent loin.

 

 LES « BLUES BROTHERS » DE LA TERCERA SECCION.

 

Petite explication du titre: le mot « chirle » est un américanisme qui peut vouloir dire « inconsistant », ou « friable » ou « insaisissable », comme le temps, comme notre vie et tout ce qui s’enfuit avec elle.

 Ce court roman, à première vue très local et baignant dans la culture rurale et le folklore, n’en a pas moins un côté universel qui peut toucher chacun de nous, car il évoque les émerveillements de l’enfance, les souvenirs partagés, la transmission entre générations à travers la musique populaire, celle que les parents écoutaient à la radio et que les enfants devenus grands veulent continuer à chanter et partager. Dans ce cas précis il s’agit des chansons d’un duo argentin des années 60-70, les frères Abel et Victor Visconti, qui connut en son temps une grande notoriété dans les pays du Rio de La Plata. 

Autobiographie ou autofiction ? Quoi qu’il en soit le narrateur s’appelle comme l’auteur, Martin Bentancor, et vit dans une région rurale de l’intérieur de l’Uruguay où il a grandi. Et même s’il a dû s’en éloigner quelques années, le lien reste fort, comme le souvenir de ses lectures d’enfant, ou de ces tranches de pâte de coing sur un morceau de pain que sa mère préparait pour le goûter. Il advient que ce Martin, pour une période bénie de seize mois de sa vie, reçoit comme un don du ciel la voix de Victor Visconti, qui lui est confiée en personne par le « corps astral » du chanteur tant admiré de son enfance. Se sentant alors investi d’une mission, Martin part à la recherche de son cousin Fernando le guitariste, pour reconstituer le duo des Visconti et organiser une tournée d’hommage dans toute la région. Il y a un côté « Blues Brothers » dans cette histoire qui ne manque pas de saveur…

Le roman tresse plusieurs fils correspondant à des époques différentes de la vie du narrateur, et à chaque fil correspond un sous-titre qui revient régulièrement : « Bajo el laurel » correspond à des souvenirs d’enfance, « Dìas de huelga » raconte sa recherche du cousin Fernando en vue de former le duo, alors que celui-ci est engagé dans une grève d’ouvriers agricoles, et « La ùltima actuaciòn » relate des épisodes de la tournée. 

Dans cet univers paysan de « gauchos », de tracteurs et de bétaillères, les nouveaux « Visconti » du vingt-et-unième siècle vont se produire de fête des récoltes en radio locale jusqu’à « la ùltima actuaciòn » lors de la fête d’une école rurale, a l’issue de laquelle se jouera une partie de « truco » (jeu de carte typique de l’Uruguay) qui finit par tourner à la bagarre générale dans l’obscurité d’une grange, et à la fuite des artistes en voiture par une route traversant la pampa sous la lune…

En résumé une lecture fort recommandable, pleine d’action, d’humour et de nostalgie, qui mériterait bien l’attention d’un éditeur français.

Unknown

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04 janvier 2018

« Ecuador », de Diego de Avila. (par Antonio Borrell)

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Estuario editora, Montevideo, 2017, 110 pages.

ISBN : 978-9974-720-54-1

Diego de Ávila est né en 1984 à Maldonado, ville du sud-est de l’Uruguay. Il vit à Montevideo depuis 2002. Il a participé au projet « Milcuernos », revue littéraire mensuelle gratuite. Il a organisé diverses rencontres artistiques ou performances (Droguen al poeta, Mundial de poesìa, Mercado Negro) et fait partie d’un collectif d’édition, « Editorial Mental », ainsi que de projets cinématographiques. Il a publié des recueils de poésie : Bagre japonés (2010) et Piedra del sol de noche (2011). Certains de ses textes apparaissent dans des anthologies et revues au Venezuela, et au Brésil entre autres

 

Pour qui s’intéresse autant à la littérature uruguayenne qu’à la littérature équatorienne ce titre, « Ecuador », pique évidemment la curiosité : on attend de découvrir ce regard d’un pays sur l’autre. Mais il faudra un peu de patience car si le livre est court, le voyage en Equateur n’est évoqué que dans la troisième partie.

C’est encore un livre inclassable, écrit à la première personne, qui tient tout à la fois du journal intime, de la poésie, du souvenir d’enfance et de l’onirisme, de façon très imbriquée et un peu déroutante. A mesure que l’on avance dans cette écriture un peu surréaliste, revient à la mémoire un autre poète proche du surréalisme, Henri Michaux, qui fit lui aussi un voyage en Equateur dans les années 1920, dont il publia le récit sous le même titre « Ecuador ». Difficile de dire s’il y a une réelle ressemblance entre les écritures de ces deux auteurs, mais la coïncidence est amusante. « Mais où est il donc ce voyage ? », écrivait Michaux, et c’est un peu ce que se demande le lecteur de Diego de Avila pendant la traversée des premières parties de son « Ecuador ».

La première, « Los meses verdaderos », est une sorte de voyage immobile du narrateur dans une maison face à la mer, où on l’imagine enfermé pour écrire, et après cette affirmation,  « Yo nunca sueño » , l’essentiel du texte rapporte des rêves, avec tout ce que cela suppose d’incohérences et de surprises, dans une suite paragraphes parfois très brefs, ou de phrases isolées. La deuxième partie, « Una ascenciòn catòlica », est sous le signe du souvenir d’enfance, réel ou imaginaire on s’y perd parfois, et de l’évocation du père qui fait surgir des images terribles car celui-ci fut soldat : « Una sola vez en la mesa familiar dijo sollozando con literatura que jamàs  hablarìa de ciertas cosas que recordaba: el màs hermoso cuerpo de mujer que vio en su vida colgado de un alambre ». Suivent d’autres paragraphes apparement décousus, où l’on rencontre des chiens suicidaires, ou des souvenirs de voyage en camion-stop à travers l’Argentine et la Bolivie…

Quand on arrive enfin à « Ecuador » on sait qu’il ne faudra pas s’attendre à un reportage très factuel. Même s’il apparaît quelque fois une date entre parenthèses, ce sont encore des instantanés, de brèves rencontres, des lieux : Quito, Baños, le volcan Tungurahua, Puerto Misahualli en Amazonie, traversés lors d’un voyage avec quelques amis… On reste un peu sur sa faim, et c’est encore un point commun avec l’ « Ecuador » de Michaux. 

La dernière partie du livre, « Me explicaron mi vida hablando de literatura » est composée de quelques poèmes, suivis d’une dizaine de photos pleine page en noir et blanc.  

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02 janvier 2018

« La entrada al paraíso », de Martin Lasalt. (par Antonio Borrell)

 

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Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, 2015, 140 pages.

ISBN : 978-9974-1-0927-8

 

Martin Lasalt est né à Montevideo en 1977, et sa première vocation fut celle de peintre. A l’adolescence il se tourne vers l’écriture, puis fera des études de graphisme, de communication, de beaux-arts (option cinéma) tout en participant à des ateliers d’écriture et des projets collectifs sur les deux rives du Rio de La Plata. Les lecteurs du Trapiche se souviennent peut-être qu’il y a presque un an nous avions particulièrement apprécié « Pichis » (2016), son second livre publié. Il semble confirmé que « Pichis » sera prochainement publié en français et le Trapiche se flatte d’y être un peu pour quelque chose. L’année 2017 a été plutôt bonne pour Martin Lasalt avec la publication de son troisième livre « La subversiòn de la lluvia » et un nouveau roman encore inédit qui reçoit un prix du ministère uruguayen de la culture.  

« La entrada al paraiso », est son premier roman, paru en 2015 après avoir reçu le prix « Narradores de la Banda Oriental » attribué sur manuscrit. 

 

Déjà, la lecture de « Pichis » nous avait montré combien Martin Lasalt s’intéresse à des sujets délaissés par un bon nombre d’auteurs de son pays, notamment le sort des plus défavorisés et marginalisés, qui existent encore en Uruguay, bien que ce pays soit souvent considéré comme le moins inégalitaire du continent. Dans « Pichis » il usait des registres de la satire, de l’humour et du fantastique, et dans « La entrada al paraiso » il est plus réaliste et analyse finement les relations complexes entre les personnages. L’auteur ne se complait pas dans le misérabilisme, la narration est sobre et juste. Le texte est écrit tout d’une traite, sans découpage en chapitres, avec parfois des « flash-back », sans pour autant égarer le lecteur.

Il y a d’abord un jeune couple, Matilde et Sergio, qui se disloque depuis la disparition inexpliquée de leur bébé. Autour d’eux tournent notamment Sonia, mère de Matilde, et Raquel, une retraitée habitant le quartier. On est en hiver, dans les lointaines banlieues semi-rurales de Montevideo, dont les habitants parcourent chaque jour de grandes distances dans de vieux bus chinois bondés, où par moments s’invitent des vendeurs à la sauvette de bonbons ou de mouchoirs en papiers, et de piteux artistes qui grattent tant bien que mal des chansons brésiliennes sur leur guitare, à moins que la radio déverse à plein tubes une « cumbia villera » de bas étage. Sergio est vaguement maçon sur des chantiers, Matilde fait de la couture et parfois des ménages chez des familles aisées, tous deux sont à la dérive, sans pouvoir faire leur deuil, ni trouver aucun espoir…

 Un des traits les plus intéressants de ce roman, est qu’il aborde un sujet important et trop souvent ignoré dans la littérature: le fléau social que sont les diverses sectes, églises évangéliques et témoins de Jéhovah, qui depuis quelques décennies se sont abattues sur l’Amérique latine, en particulier sur les quartiers populaires. Leur emprise est désormais une menace pour la liberté et la démocratie (Brésil, Guatemala…), et il est à craindre que certains de ces groupes deviennent aussi dangereux dans le nouveau monde que les islamistes le sont dans l'ancien.

 Le roman montre comment, sous couvert de compassion chrétienne, ce jeune couple en détresse devient une proie pour le groupe évangélique de son quartier, et surtout Matilde qui a déjà vécu, à travers sa mère, toute son enfance sous la coupe des Témoins de Jéhovah, avant de prendre ses distances à l’adolescence. Sergio est athée (ce qui ne l’empêchera pas de consulter une voyante à l’occasion) et malgré sa bonne volonté envers sa jeune femme il ne supportera pas de fréquenter les évangéliques, ce qui contribue encore plus à la rupture du couple. Lorsque Matilde rejoint l’église évangélique, Sonia qui est restée chez les Témoins supporte mal ce changement, mais le vieux conflit latent entre mère et fille va arriver à son paroxysme. Sonia ayant probablement été victime d’abus de son grand-père pendant l’enfance, on comprend que cette blessure l’a aussi rendue fragile et a fait d’elle une proie facile pour la secte.

Certaines pages consacrées à ces évangéliques toujours tirés à quatre épingles, arrosés d’eau de Cologne, débordants de bonté et de piété, ou aux tristes et gris Témoins de Jéhovah, et à tous ces béats confits dans leur bêtise, leurs certitudes et leurs frustrations sexuelles ne manquent ni d’humour, ni de justesse ! 

Enfin, Raquel, cette veuve qui voudrait passer pour plus riche qu’elle n’est, et s’amuse à se faire présenter des catalogues de croisières dans les agences de voyages, sans jamais partir, cette solitaire qui vit avec deux gros chiens est une cliente des travaux de couture de Matilde à qui elle rend de fréquentes visites, s’immisçant elle aussi dans le drame familial jusqu’à la révélation finale, annoncée dès les premières lignes du livre…

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23 décembre 2017

« Encantado » de Amir Hamed. (par Antonio Borrell)

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H ediciones, Montevideo, 2014, 60 pages

ISBN : 978-9974-8390-3-8

 

Disparu en novembre 2017, Amir Hamed était né en 1962 à Montevideo. Son père, musicien et d’origine syrienne, emmena toute la famille  quelques années en Egypte par admiration pour Nasser. De retour au pays, la jeunesse d’Amir Hamed dans les années 70-80 se déroule sous la dictature « civico-militaire ». Après des études universitaires en Uruguay, il obtient un doctorat en littérature ibéroaméricaine à l’université de l’Illinois, puis enseigne dans diverses universités de son pays. Erudit, traducteur de Shakespeare, éditeur, anthologiste, essayiste et romancier, fan de Bob Dylan, il sera aussi musicien et chanteur dans un groupe de rock. Considéré comme un auteur difficile et sans concessions, il était très estimé par bon nombre de ses pairs et son décès a causé une grande émotion. 

Ses oeuvres les plus connues sont : des romans, Artigas Blues Band (1994), Troya Blanda (1996), Semidiós (2001), Cielo 1/2 (2013) et Febrero 30 (2016) ; des recueils de nouvelles, Qué nos ponemos esta noche (1992) et Buenas noches, América (2002) ainsi que des recueils d’essais; Retroescritura (1998) ou Mal y Neomal: rudimentos de geoidiocia (2007). 

  

« Encantado » est un essai, mais « un essai conté » qui cherche à retourner aux origines du merveilleux, de l’enchantement, aux lointaines sources mythologiques de la littérature occidentale, que l’auteur estime trop oubliées, voire dénaturées dans bien des oeuvres actuelles. Dans un impressionnant exercice d’érudition, Amir Hamed convoque Orphée et Eurydice, les fées « mâles ou femelles », les ogres, les vampires et tout un cortège d’êtres imaginaires, comme Schéhérazade, Abraham et le Christ…

« Nos rapta, nos encanta: cuando irrumpe, se suspende el tiempo de la vida y de la muerte, abriéndose un pabellón, el de las hadas, que es el de una naturaleza en suspenso… »

On aimerait parfois avoir le quart de l’immense culture de l’auteur pour arriver à saisir son raisonnement et ses allusions dans toute leur finesse. De la littérature anglaise médiévale suivie de Shakespeare avec le Songe d’une nuit d’été, il arrive aux XVIII° rationaliste et au XIX° bourgeois, auxquels il reproche d’avoir rationalisé et asexué le merveilleux, à l’exemple des frères Grimm qui ne sont guère épargnés :

« Las hadas, hembras o machos, hasta ahí tremebundas, eran una intrusión afrodisíaca, alucinógena, la sístole de un placer saturnal, recordatorio de que allí donde queramos encontrar alma hay también organismo, gula, arrecho, vulcanizaciòn de los sentidos. (…)  Pero el triunfo de la burguesía, que se autoproclamò, por encima de todo, decente, nada querrá saber de estas delicias… » 

L’exemple de plus détestable de cette trahison du merveilleux au vingtième siècle sera Walt Disney « animador de derecha extrema » qui a droit a quelques lignes assez décapantes !

Le voyage se poursuit à travers l’Orient des Mille et une nuits, et l’Inde, le Kamasutra, sans oublier de croiser au passage L’Iliade, Dracula, la Bible, l’Egypte antique, Isis, Jésus, Saint Augustin, Hegel, Kant, Kierkegaard, les Croisades, les royaumes latins du Moyen Orient (sans doute une réminiscence des origines syriennes de l’auteur), et là le lecteur ordinaire commence à perdre pied…

Ce livre de soixante petites pages est d’une lecture assez ardue, c’est un torrent de références et d’images par lequel on peut se laisser porter si l’on y comprend pas tout, il y a toujours quelque idée intéressante à saisir au vol. Pour un premier contact avec cet auteur ce n’est peut-être pas le meilleur choix, il faudra essayer un jour un de ses romans…

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18 décembre 2017

"180" de Carlos Rehermann. (par Antonio Borrell)

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Editorial HUM, Montevideo, 2010, 170 pages.

ISBN : 978-9974-687-42-4

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine. 

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM, « Tesoro », publié en 2016 a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » 

 

Voilà un livre étrange, qui, dans le bon sens du terme, ne ressemble à rien de connu, bousculant allègrement les genres et les formes: science-fiction, roman noir et humour avec une bonne dose de digressions ironiques, de cynisme et de sexe, sans complaisance. C’est aussi une sorte de roman à tiroirs, jalonné de très brèves histoires secondaires (argumentos), supposément des extraits d’un autre livre, lu par le narrateur, jusqu’au dernier « argumento » qui finit par se confondre avec l’histoire principale ! 

Le caractère déconcertant de cette oeuvre fait que tout compte-rendu de lecture relève du défi. L’érudition de l’auteur tant sur des sujets scientifiques que littéraires ou philosophiques, et sa capacité à mener le lecteur par des détours complexes sans perdre le fil de sa pensée, n’y sont pas pour rien. 

Une nuit d’orage, dans une ville indéterminée (on sait juste qu’il y a une baie où se trouve une raffinerie, ce n’est que peu à peu au cours du livre que d’autres indices feront penser à Montevideo, sans que cette précision prenne beaucoup d’importance) un homme prépare son sac à dos pour quitter son appartement, fuir peut être quelque chose, tandis qu’un chien énorme gratte à sa porte. L’atmosphère est irréelle, cauchemardesque, malgré une digression amusante sur le marketing des rasoirs. Ce narrateur détaille le contenu de son bagage jusqu’au titre des trois livres qu’il emportera, et ce n’est qu’au bout d’une douzaine de pages que l’on devine qu’il y a un cadavre dans la salle de bains. Les stratagèmes qu’il envisage par la suite pour le faire disparaître donnent bien vite à penser qu’il est le meurtrier. Dès lors l’intrigue ne repose plus sur l’habituelle question « qui a tué ? », mais plutôt sur « comment s’en débarrasser ?», point de départ de quelques réflexions sur les différents courants du roman policier.

Notre « héros » sans morale et sans nom n’a pas la partie facile, son projet de fuite étant contrarié par le fait qu’il doit servir de cobaye dans un projet scientifique. Il s’agit de reproduire l’expérience de Stratton, dans laquelle le sujet est équipé en permanence d’encombrantes lunettes renversantes à 180 degrés, qui lui font voir le haut en bas et la droite à gauche, le cerveau étant sensé compenser soudain cette inversion au bout de quelques jours. Cette situation handicapante va l’obliger à être accompagné de ses collègues du laboratoire pendant une bonne partie de ses journées et de ses nuits, alors que sa libido impérieuse ne faiblit pas et que le cadavre est toujours dans la salle de bain, à l’intérieur d’un conteneur plein de chaux vive. Il enchaine les aventures avec Verònica, une de ses collègues, et Susana, la serveuse rencontrée dans un restaurant. Hanté par les pleurs d’un bébé invisible et convaincu que des yeux surnuméraires se forment sur son visage, il semble basculer dans la folie…

Presque au moment où sa vision bascule à 180 degrés pour revenir à la normale, une perquisition policière aboutit à la découverte du cadavre (du moins le croit-on), et c’est alors le récit qui subit lui aussi une sorte de virage à 180: la seconde partie du livre nous ramène presque au début. Le narrateur, qui semble s’enfoncer dans son délire, explique alors que sa vie prend de l’avance sur le reste de l’humanité, et qu’il vit tout deux fois, la première en avance, la seconde en phase avec ses contemporains, le décalage ne cessant de s’agrandir. Le film repasse donc avec quelques différences, dont le récit détaillé du meurtre d’Alicia, et aussi de longs passages de la première partie remis dans une autre perspective, procédé qui tient un peu du « Rayuela » de Cortàzar et du « Quatuor d’Alexandrie » de Durrell. Bien entendu, cette réécriture-relecture fait apparaitre des différences avec la première version, ce qui invite le lecteur à revenir par moments en arrière pour s’assurer qu’il avait bien lu. Le dernier quart du livre est un crescendo dans la folie, jusqu’au dernier chapitre qui explose en trois récits parallèles écrits en trois colonnes, sans que l’auteur semble jamais perdre le contrôle de sa construction !

Un roman expérimental pour des lecteurs amateurs de sensations fortes !

  

Quelques citations donnent une idée du ton sarcastique qui domine ce roman : 

« Desde hace algunos años es casi imposible conseguir libros que no hayan recibido algún premio »

« -Qué tenés en ese tanque en el baño?

   - El cadàver de mi novia

   (…)

   - A todas las metés en un tanque con cal cuando te aburrís ?

    - Si yo llegara a aburrirme de vos, preferirías otra cosa ? »

«  La muerte tiene la ventaja de terminar con situaciones confusas y molestas. Se trata, en todo caso, de decidir la muerte de quién. Opté por Alicia, naturalmente. »

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30 novembre 2017

« Cordón Soho » , de Natalia Mardero. (par Antonio Borrell)

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Editorial Estuario, Montevideo, 2014, 100 pages

ISBN : 978-9974-720-09-1 

 

Née à Montevideo en 1975, Natalia Mardero est diplômée en communication sociale, et journaliste. Elle publie de la littérature depuis le début des années 2000, et notamment de la S.F.  En 2001, « Posmonauta » , en 2004 (réédition en 2016), « Guía para un universo », puis en 2012, « Gato en el ropero y otros haikus », et 2014, « Cordón Soho ». Elle est aussi DJ à ses heures…

L’histoire commence un matin de sévère gueule de bois dans un appartement en grand désordre, après une nuit de fête. Deux jeunes femmes, Valentina et Tati, partagent ce logement: la première est plus attirée par les filles, la seconde par les garçons. Nous sommes à Montevideo, en hiver, au début des années 2010, dans la jeunesse urbaine et « branchée » qui aime la musique, les concerts rock dans les « boliches », la danse, la bière, la fumée, la drague, les drogues, les nuits blanches… ( Cordón Soho est le nom d’un quartier du centre de Montevideo où se trouvent de nombreux bars, restaurants, discothèques) 

Valentina travaille dans une petite agence de publicité et de graphisme, avec ses jeunes collègues elle passe ses journées sur des écrans, ils écoutent de la musique et leur créativité leur vaut les compliments du patron qui pourtant trouve toujours des raisons de différer le paiement de leur maigre salaire. Les fins de mois sont difficiles et créent des tensions entre les amies et colocataires.

Lors d’une soirée, Valentina a rencontré Carolina, qui lui plait beaucoup, bien qu’elle ait un copain. Elle la croise à nouveau lors d’un concert. Une relation commence, mais Carolina laisse parfois Valentina trop longtemps sans nouvelle: c’est l’attente anxieuse d’un SMS, d’un « j’aime » sur Facebook, les interrogation sur le « pourquoi » de ce silence… L’une voudrait une relation suivie, avec un peu d’engagement, l’autre préfère s’amuser et profiter de la vie. Autour de ces personnages principaux, tournent quelques autres : Pablo le collègue de l’agence publicitaire, Miguel le jeune cinéaste, Gizmo l’artiste plasticien, un peu dealer…

C’est un roman intimiste qui malgré sa brièveté nous fait entrer en empathie avec ses protagonistes, grâce à une écriture à la fois simple, fluide et riche. Mêlant des aspects typiquement montévidéens et d’autres plus cosmopolites, il nous permet aussi de découvrir la société urbaine contemporaine de l’Uruguay. Cette lecture enrichit et complète celle de « La Uruguaya » de l’Argentin Pedro Mairal, roman déjà passé au Trapiche il y a quelques mois.

Pour accompagner la lecture l’auteur propose une bande sonore, musicale et vidéo, sur youtube sous le titre « Cordón Soho ».

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