LES LETTRES DE MON TRAPICHE

25 juin 2017

“El Libro de la desobediencia”, de Rafael Courtoisie. (par Antonio Borrell)

el-libro-de-la-desobediencia

 

Editorial HUM, Montevideo, 2017. 180 pages.

ISBN : 978-9974-720-67-1

Rafael Courtoisie est né à Montevideo en 1958. Il a fait des études scientifiques en chimie et mathématiques. Il est romancier, poète, essayiste, scénariste, journaliste et enseignant, admirateur de Garcia Marquez, il est capable de réciter par cœur « Cien años de soledad ». Il a été professeur de diverses universités, tant en Uruguay qu’aux Etats Unis, et en Grande Bretagne. Il est membre de l’Académie des Lettres Uruguayennes. Sa poésie lui a valu de nombreux prix dans divers pays (notamment le prix Casa de las Americas en 2014), de même que certaines de ses nouvelles, et des romans. Une partie de ses œuvres ont été traduites en anglais, français, italien, roumain, turc… En France son roman « Saint Remède » est publié aux éditions L’Atinoir.

Ce livre fait penser par moments aux “Mains dessinant” de M.C. Escher, œuvre bien connue dans laquelle sur une feuille de papier deux mains tenant chacune son crayon se créent mutuellement sans que l’observateur puisse dire laquelle est la « vraie », celle qui commande à l’autre ou celle qui obéit.

Rafael Courtoisie prend plaisir à bousculer les codes et les normes des différents genres littéraires pour les dépasser en mêlant roman d’aventures, conte philosophique, poésie, essai, érotisme et  humour, grâce à une narration habile dans laquelle le poète Okoshi Oshura est à la fois « dedans » et « dehors », tantôt interpellant le lecteur, tantôt pris à partie lui-même par les personnages impatients, impertinents, désobéissants, du livre qu’il est en train d’écrire et dans lequel lui-même joue un rôle.

Yo, Okoshi Okura, ignoro lo que estos personajes saben, ignoro lo que voy a escribir. Esta historia me desobedece, se escribe sola, como se le antoja…

Dans un Japon médiéval fantastique où volent des serpents ailés et des ours mutants, la poétesse lesbienne Miniki règne sur une forteresse, un nid d’aigle, où est installée son Académie, et ses disciples, poétesses et amantes, sont également rompues à tous les arts martiaux des guerriers ninja, ainsi qu’à la magie et à la voyance. Sur ce pays règne un empereur sanguinaire et stupide, au service duquel le poète Okoshi Okura survit en écrivant des œuvres de commande, dans lesquelles il n’hésite pas à glisser des piques et des doubles sens qui échappent à la censure. Okoshi reçoit de l’empereur, à travers une cascade de sous-fifres, la commande d’un livre sur les monstres du Japon, et parallèlement il travaille à une œuvre personnelle, « Le livre de la désobéissance ». Dans ce livre, Miniki tombe sous le charme de Tanoshi, la favorite de l’empereur, et décide de l’enlever. Avec l’aide de ses disciples, les poétesses-ninja, elle organise une opération militaire digne d’un manga ou d’un dessin animé pour ramener Tanoshi dans sa forteresse-académie. Furieux, l’empereur va tout faire pour se venger !

Diverses péripéties cocasses en découleront, et on se laisse volontiers emporter par ce texte émaillé de clins d’œil, d’aphorismes, d’allusions, de jeux de mots interculturels et d’anachronismes volontaires qui ajoutent à la jubilation de la lecture…

19429627_10155461272412720_6568498820587833856_n

Posté par Trapiche à 18:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


10 juin 2017

“Los Ojos de una ciudad china”, de Gabriel Peveroni (par Antonio Borrell)

Los-ojos-de-una-ciudad-china-Gabriel-Peveroni

 

Editorial HUM, Montevideo, 2016, 200 pages.

ISBN : 978-9974-720-62-6

 

Gabriel Peveroni, né à Montevideo en 1969, fait partie d’une génération d’auteurs arrivés à l’âge adulte à la fin de la dictature militaire, passée par le rock et les fanzines, et il continue à animer un blog consacré à la musique, dont le titre en français serait « C’est la faute à Manu Chao » (La culpa la tuvo Manu Chao). Il est journaliste, auteur de poesie, de theatre et de romans : La Cura (1997, Alfaguara), El exilio según Nicolás et  Tobogán blanco.

 

CHINA GIRL

Ce roman choral, labyrinthique et assez déroutant, joue avec de nombreuses formes : témoignages croisés des protagonistes, notes, extraits d’œuvres littéraires imaginaires, mises en abyme et autres procédés pour composer une intrigue complexe flirtant avec la science-fiction, dans un monde extrêmement moderne, celui de Shanghai, métropole chinoise en pleine explosion économique, démographique et architecturale. Si certains évènements du passé restent très présents, surtout les atrocités commises par l’armée japonaises dans les années 1930, et celles des dictatures sud-américaines des années 1970, l’essentiel de l’histoire est situé dans les années 2005-2010, un passé récent pour nous qui la lisons aujourd’hui, mais c’est un monde légèrement différent du nôtre dans lequel le clonage humain est une technique plus ou moins maîtrisée, plus ou moins illégale, qui reste sous le contrôle d’organisations discrètes plus ou moins maffieuses qui trouvent à Shanghai des conditions favorables à leur existence. Dans ce décor uchronique on croise aussi une copie de Ziggy Stardust, le personnage autrefois incarné par David Bowie, et le lecteur ne peut s’empêcher de penser par moments au film « Blade Runner ».   

Au-delà de Shanghai, le livre nous conduit en Espagne, aux Etats-Unis, au Chili, en Argentine, aux Philippines, en Allemagne…  On se perd un peu dans cette lecture, parce que l’auteur l’a voulu et a construit son livre dans ce but : il maitrise son sujet et le lecteur doit jouer le jeu. Assez rapidement il devient difficile de discerner les différents niveaux de réalité, ou de fiction. Certaines pages sont prêtées à l’écrivain argentin Cesar Aira, qui existe vraiment dans notre monde, mais dans ce monde parallèle Cesar Aira écrit d’autres livres, avec le concours de « nègres » chinois, alors que d’autres protagonistes du roman sont des chercheurs qui écrivent eux-mêmes des études sur l’œuvre d’Aira, à moins qu’ils soient eux-mêmes des personnages de fiction. L’esprit de Roberto Bolaño et des « Détectives sauvages » hante ces pages, où son nom est plusieurs fois cité, comme celui de Mario Levrero, auteur uruguayen qui reste une référence pour toute la génération actuelle. 

Il est impossible et inutile de résumer un tel roman, on peut juste en donner un aperçu à travers une galerie de personnages. D’abord Xiaomei, vieille femme presque aveugle qui vit aujourd’hui à Shanghai, a été témoin dans son enfance du massacre de sa famille par des soldats japonais, puis sa propre fille est morte lors des évènements de Tian An Men, et elle a du élever Alaia, sa petite fille. Alaia travaille chez un couple de chiliens, Teresa et Arturo dont elle garde les enfants. Teresa travaille pour une grande multinationale, tandis qu’Arturo est enseignant et mène une recherche sur la poésie écrite par les prisonniers torturés des dictatures d’Amérique du sud : lui-même porte une lourde histoire datant de son enfance au Chili sous la dictature de Pinochet. Alaia a un petit ami nommé Joy, lequel ignore qu’il a plusieurs clones dans le monde, mais finira par le découvrir lors d’un séjour à Barcelone, à la recherche de sa mère. Brian est un ancien reporter de guerre espagnol qui a connu les pires horreurs, en compagnie d’Igor, son cameraman aragonais avec qui il entretient une relation homosexuelle houleuse mais durable. Reconvertis dans des reportages plus tranquilles ils travaillent pour une émission consacrée aux espagnols expatriés. Avant de quitter l’Espagne pour la Chine, Brian rencontre un des clones de Joy avec lequel il passe une nuit. Charlotte est une chercheuse et collègue d’Arturo qu’elle rencontre lors de colloques universitaires, ils ont une liaison. Elle est une spécialiste des œuvres de Cesar Aira, et surtout du roman « La trama infinita » dont un des personnages principaux est Igor, le cameraman passionné de rock marginal et en particulier du groupe « Los Suicidas ». Akira est un vieux soldat japonais resté vivre aux Philippines après la guerre, hanté par le souvenir du massacre de la famille de Xiaomei, auquel il participa, mais il est aussi un personnage de « Los ojos de Nanjin » autre roman de Cesar Aira, ou peut être un usurpateur … Brian et Igor se rendront aux Philippines pour y rencontrer Fran, un espagnol expatrié qui connait Akira. C’est là qu’ils rencontreront Charlotte… Cet inventaire, loin d’être exhaustif, donne une idée de la profusion de personnages et de liens souvent surprenants, auxquels s’ajoutent les origines mystérieuses de certains, des rencontres improbables dans des aéroports, des clones qui vieillissent trop vite, composant cette « trame infinie » d’histoires contenues en deux cents pages.  

11d30a3da37ca99229a694fc4ef10934_400x400

Posté par Trapiche à 02:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

24 mai 2017

“Mar Paraguayo”, de Wilson Bueno (par Antonio Borrell)

Wilson

 

 

Editions Iluminura, Bresil, 1992, 80 pages.

ISBN : ?

 

Né à Jaguapita en 1949, l’écrivain brésilien Wilson Bueno est mort tragiquement, assassiné par un rodeur dans sa maison à Curitiba en 2010. Il était un des principaux auteurs du Brésil contemporain avec des œuvres comme : "Bolero's Bar" (1986), "Manual de Zoofilia" (1991), "Cristal" (1995), "Pequeño Tratado de Brinquedos" (1996), "Jardim Zoológico" (1999), "A Cavalo" (2000), "Amar-te a ti nem sei se com Carícias" (2004) et "Cachorros do Céu" (2005).  Il fut aussi journaliste dans le domaine culturel.

"Mar Paraguayo" (1992) est une exception : son seul livre dans lequel se mêlent portugais, espagnol et guaraní. A ce titre il est considéré comme une œuvre fondatrice de la littérature en portugnol. Il a été également publié au Chili en 2001; en Argentine en 2005; et au Mexique en 2006. Une traduction en a été faite en « frenglish » par la poète canadienne Erin Moure, et devrait être disponible aux USA en 2017 chez Nightboat Books. Une édition en France en V.O. (portugnol) est aussi prévue pour septembre 2017.

 

Le titre est déjà un oxymore, le Paraguay est très loin de toute mer. « Mar Paraguayo » se situe aux confins de plusieurs langues et genres littéraires, entre nouvelle, roman et poésie. Ce long monologue véhément, où l’espagnol et le portugais se mêlent en parfaite et naturelle harmonie, est fortement marqué par l’apport du guarani, langue indigène lui donne un caractère mystérieux et une grande force poétique, surtout pour nous qui ne la comprenons pas. Le glossaire à la fin du livre est bienvenu pour ce vocabulaire guarani, mais le texte reste accessible à quiconque maitrise l’espagnol (ou le portugais).   (Voir l’extrait ci-dessous)

Monologue et confession d’une femme qui avoue un meurtre, le meurtre d’un homme, le « vieux » qui faisait de sa vie un enfer, cette vie dont elle commence un récit… « Je suis la putain de la plage » dit la première phrase. Et plus loin : « Je suis née au fond du fond du fond de mon pays » (Très loin de la mer, et sans doute aussi dans une grande pauvreté). Il est aussi question de sa grand-mère argentine. Le portugnol est la langue de la triple-frontière, entre Brésil, Argentine et Paraguay, pays du fleuve Paraná et des cataractes d’Iguaçu. C’est de là-bas que cette narratrice est venue pour vivre avec ce « vieux » près des plages de Guaratuba sur l’Atlantique, au sud du Brésil. C’est là qu’un autre homme apparait, très jeune et très beau, il passe dans la rue et c’est un coup de foudre...

A mesure que le récit avance, le doute apparait sur le meurtre, ou sur son auteur, la narratrice semble en tordre le fil, « femme araignée », tisseuse de « ñanduti », ou « mulher rendeira » comme dans la chanson nordestine, elle nous égare un peu, mais l’intrigue n’est pas l’aspect le plus important de cette œuvre expérimentale. Même si le portugnol existe réellement dans diverses régions frontalières du Brésil, il n’obéit à aucune norme officielle et chaque fois qu’un auteur s’en empare pour l’écrire, il le réinvente à sa manière, en toute liberté.

 

Les premières pages :

Yo soy la marafona del balneário. A cá, en Guaratuba, vivo de suerte. Ah, mi felicidad es un cristal ante el sol, advinadora esfera cargada por el futuro como una bomba que se va a explodir en los uranios del dia. Mi mar. La mer. Merde la vie que yo llevo en las costas como una señora digna cerca de ser executada en la guillotina. O, há Dios ... Sin, há Dios e mis dias. Que hacer?

Hoy me vejo adelante de su olhar de muerto, esto hombre que me hace dançar castanholas en la cama, que me hace sofrir, que me hace, que me há construído de dolor y sangre, la sangre que vertia mi vida amarga. Desde sus ombros, mi destino igual quel hecho de uno punhai en la clave derecha del corazón.

Ahora, en neste momento, yo no se que hablar com su cara dura, rojos los olhos soterrados, estos que eram mis ojos.

No, no lo mate porque su vida se entranhava en la mia. No, fue la suerte, ya lo disse. Mi suerte advinadora de la esfera, bólide y cristal: antes de todo yo já lo via más muerto que la muerte.

Nasci al fondo del fondo del fondo de mi país - esta hacienda guarani, guarania e soledad. La primera vez que me acerque del mar, o que havia era solo el mirar en el ver - carregado de olas y de azules. Además, trazia dentro en mim toda una outra canción -trancada en el ascensor, desespero, suicidados desesperos y la agrura.

No tuve miedo del gran abisrno de água e espuma. Lo mire duramente aún que todo en mi era apenas una alegria de niña en el sol, yo que a este tiempo ya volvia, con terror e manchas blancas por los pelos, já volvia ya el Cabo de la Buena Esperanza.

Mi cuerpo que engordo por non salir de esta sala oscura ande trac;o el destino, melhor el dele, o deste hombre que mis manos acabaran de assessinar suavemente - con una disposición de cisne y sabre. Ó era el que acabava de morir?

Fue simples: solamente lo tome desprevenido e con una, una sola distracción y el malo que era ser su atendente y obrigatória esclava, lo jogue al sofá con terror y susto - estranhamente mudo y en abrupta soledad. Ninguna gota de sangre para me poner en apuros, no, ninguna.

Prossigo el arte de la sortista, casa térrea con mangueiras en el jardin e sombreros por los quintales, sin hablar del sol, del rude sol mañanas, tardes y noches - el espantoso verano de Guaratuba quando se é diciembre e el mundo se pone de barracas y chicos por las playas coloridas pela tarde - esta pequenha gran artista de las tintas del cielo.

A la noche tengo mi trabajo: no que me enamore, no, non es esto, lo que digo es todo um labirinto de aran has que van teciendo en las quinas de la casa, mientras me perca frente al televisor assistindo a la novela de Sonia Braga - sus ancas que me ponen en arrepios toda la vez que aparecen en el video como se fuera la derradera disposición de una vida, mi vida, la vida - de viés.

Yo se que muerto está, que muelto el viejo viverá para siempre acorrentado a mi pecho, lo nodoso recuerdo de su língua sutil a explotar-me con gusto, gozo y orgasmo.

Yo, a cada vez, sonaba más y más con Braga, esta Sonia de mi vida marafa, aquellos profundos negros ver-se¡ ver. Ah, aqui en el balneário de Guaratuba ninguno que hable, nadie, ninguém¡ mi idioma que no sea el demmado silencio de las siestas calcinadas por el estio, con cigarras agonicas de cantar e pajaritos en las copas del flamboyant todo de risa con el verano, su risa de rubra florada¡ cerca de lo ibisco que me dije que já es tarde, que já es mucho tarde para morir.

Que idéia, que idéia la mia - já me esquecia, toda olvidada, de la única companhia que me hace decir, sin error: esto es concreto como el ibisco: mi perro, mi tiquito perro que atende por el ruído de Brínks e es tan pequetito, tan juguete-de-pelos, tan colita acima como se fuera una coma móbile y bifurcada.

Ahora es el drama. Añareta. Añaretameguá.

Desde que es hecho estos climas de humo y ansienedad de la alma, de quien el hecho de viver así, pm entre copas y espinos, garras y los huevos tan hechos - como es hecho casi nascer - de los escmpiones que ya salen para esto mundo con su rude ferrón? Do que hablo, tan en circunloquios es del cabaré. Observo: acá uno se llega para supuesta alegria, a lá o a cá la siempre inalcanzable felicidad, e se pone de risas contra las chicas, levanta-Ihes las saias, mete los dedos en la cava de sus corpetes oferecidos. Nadie vive sin humildad. Ñemomirí'há. Ñemomirí'. En mi idioma nativo las cosas san más cortas y se agregan con surda fe-rocidad. Ñemomirí'. Ñemomirí'há.

Quando adentro a estos quadrantes del mistério manífico de existir, de que exista el pútrido, el sórdido, el luxuriante, quando me flagro asi, casi suprema, tornase unas quantas cosas dentro, cerca, de nuevo, del infierno. El existe - sobrado de incendio y chama, lámpara en el fondo de nuestros ollas quemados.

Añaretameguá.

Tengo medo, tengo mucho miedo do que se puede, más adelante, O daqui há pouco, acontecer. Puede que sea el milagro, puede que sea el abismo. Paraí'pí'eté es el abismo todo en el mar.

La verdade es que nunca no lo se, e esto me pone pérdidamente medrosa, sin coragem siquiera para salir en la calle e passear mis leves vestidos longos, los colares, los braceletes y las madreperolas del brinco de orelha. Y el medo es una cosa viscosa que viene de dentro - devagar, pastando sus patas-de-pelos, llegando, sutil, para te pegar, após em panico, para te pegar - definitivamente - por las cardas del corazón. Hay quien, en nestos momentos, costumbre matar-se. Añareta que se mueve. No há Dios?

wilsonbueno-detalle

Posté par Trapiche à 19:06 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

18 mai 2017

“Este amor no es para cobardes”, de Martín Roldán Ruiz. (par Antonio Borrell)

este-amor-no-cobardes-martin-roldan-ruiz-253

 

 

Editorial Piloto de Tormenta, Buenos Aires, 2016, 90 pages.

ISBN : 978-987-29652-9-7

Martín Roldán Ruiz est né à Lima en 1970 et il y vit toujours. Au milieu des années 80 il était musicien « punk hardcore » évoluant dans le milieu du « rock subterraneo » à l’époque où le terrorisme du Sentier Lumineux et la répression de l’état faisaient régner la terreur au Pérou. Il a fait ensuite des études de journalisme, se découvrant un talent de conteur. Il est aussi et surtout « hincha » (supporter) inconditionnel du club de football « Alianza Lima ». En 2007 il publie d’abord à compte d’auteur, puis chez un éditeur local son premier roman « Generacion Cochebomba », repris en 2015 par un éditeur espagnol : cet ouvrage a déjà été chroniqué par le Trapiche. « Este amor no es para cobardes » a été publié d’abord au Pérou puis en Argentine.

Martín Roldán Ruiz se déclare influencé par les auteurs péruviens Julio Ramón Ribeyro, Mario Vargas Llosa, Enrique Congrains, Antonio Gálvez Ronceros, Miguel Gutiérrez et les étrangers Albert Camus, Juan Rulfo, André Malraux, Franz Kafka, Jorge Luís Borges, Gabriel García Márquez.

Beaucoup moins épais que le roman « Generacion Cochebomba », ce recueil de huit nouvelles permet de découvrir l’univers de l’auteur, ses personnages issus des quartiers populaires de Lima, souvent des migrants arrivant des Andes, des marginaux, des « hinchas » violents membres des « barras bravas » qui s’affrontent en batailles de rue, jeunes gens embrigadés dans l’armée ou dans le Sentier Lumineux… L’auteur écrit une langue ou l’argot populaire est très présent. Cet amour interdit aux lâches est celui du maillot (camiseta) de l’équipe dont les couleurs et l’honneur doivent être défendus par-dessus tout, même au prix d’une vie. C’est la rivalité entre les clubs « Alianza » et « Universitario » qui est au cœur de toutes les histoires.

Dans « Los Culpables » deux frères prennent deux chemins différents, celui du Sentier Lumineux et de la clandestinité pour l’ainé, celui du hooliganisme pour le cadet, mais la violence de rue les amènera à se croiser à nouveau. Le personnage décrit dans « El Coyote » est aussi un « hincha » très violent en paroles, et qui va confesser un épisode encore plus violent de son passé dans l’armée, quand son capitaine lui donna l’ordre d’exécuter un terroriste prisonnier, porteur de la « camiseta » aux couleurs du même club que lui… D’autres nouvelles illustrent le caractère populaire, ouvrier et non-raciste des « barras » du club « Alianza » dans les quelles races et cultures se mélangent, alors que le club « Universitario » est plus élitiste.

« Batacazo » raconte un conflit entre jeunes et anciens au sein d’une « barra », sur fond de trafics de billetterie, et « La camiseta ensangrentada » plonge dans une bagarre générale au dénouement tragique, et sans aucun espoir car le sang se paye par le sang et la vendetta s’impose…

este-amor-no-cobardes-martin-roldan-ruiz-254

 

 

 

Posté par Trapiche à 22:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

“Siete paseos por la niebla”, de Yeniva Fernández (par Jorge Cuba Luque)

18471491_1262765183842179_1247241987_n

 

Yeniva Fernández est péruvienne, née à Lima en 1969. Elle a publié en 2009 un recueil de nouvelles : “Trampa para incautos”.  

Siete paseos por la noche (Campo Letrado Editores, Lima 2015), est un recueil  de nouvelles dont le centre de gravité ne se trouve nécessairement pas dans les histoires racontées mais dans l’ambiance qui les traverse, une ambiance d’étrangeté où le hasard, le temps et les voyages créent une sorte d’éternel retour au passé, aux angoisses et aux incertitudes des personnages, le tout au milieu d’un brouillard inquiétant (la « niebla » du titre) qui se forme à partir d’une anecdote anodine, comme dans « Persona desaparecida », le récit qu’ouvre le volume. Ici, Castiglioni  le patron d’une entreprise de sécurité à Lima a pour habitude, chaque vendredi soir, de partager un poulet avec ses salariés ; les sachant incapables de résister à ce plat péruvien (le « pollo a la brasa »), il en profite pour leur raconter pendant le repas ses souvenirs du temps où il exerçait comme détective privé. Une des ces histories sera particulièrement bizarre : la disparition inexpliquée  d’un jeune homme, harcelé par son épouse, une Française qui déteste les chats, comme Castiglioni lui-même.

Avec  « Rutka o la historia de algunas flores extrañas » Yeniva Fernández  développe un type de personnage peu fréquent dans la narrativa péruvienne : le différent et par conséquent, l’étrange, l’inquiétant.  La narratrice de cette nouvelle —peut-être la plus aboutie du  recueil— qui passe quelques jours à Buenos Aires, reconnait dans une brocante au quartier de San Mateo  une ancienne camarade du collège, une vingtaine d’années plus tôt à Lima. C’était Rutka, une fille argentine au nom polonais mais aux traits indiens. Sa présence parmi les collégiennes péruviennes  éveillera aussi bien du rejet que de la peur. Même la narratrice éprouvera  des sentiments contradictoires envers elle quand elle verra de près son environnement familial, réduit à une vielle tante mystérieuse. « En memoria de Evelina » est un étrange huis-clos qui se passe un dans un village de la selva à une époque non précisée ; c’est en fait une colonie d’immigrants germaniques qui on introduit leur culture. La jeune fille de l’un d’entre eux, Evelina, charmante personne douée pour le violon, tombera amoureuse d’un professeur de musique mais qui n’est pas Allemand ni Autrichien mais un mestizo, comme dit la narratrice ; c’est cette même narratrice qui raconte, au début de son récit, qu’Eveline et morte et enterrée dans le cimetière local ; plus tard on saura que les faits se sont passés cinquante ans plus tôt, qu’il y a eu une histoire d’amour et un grand mystère autour de la mort d’Evelina.

Les quatre autres nouvelles dégagent aussi un air d’abandon, d’incommunication ; les sept cuentos sont sept paseos —promenades— dans le sens il ne s’agit pas d’histoires tragiques même si la tragédie plane autour d’eux. Yeniva Fernandez peut se considérer comme une consœur de  Villiers de l’Isle-Adam car son livre se trouve dans la lignée de Contes cruels.

18515997_1262766010508763_953681453_n

Posté par Trapiche à 14:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


“Mundo porno”, de Juan Manuel Candal (par Antonio Borrell)

9789871180769

Editorial Interzona, Buenos Aires, 2012, 195 pages.

ISBN : 978-987-1180-76-9

 

Juan Manuel Candal est un auteur argentin ne à Buenos Aires en 1976. Il habite toujours cette ville. Il est aussi scénariste et monteur dans le cinéma, ainsi qu’éditeur et blogueur, directeur d’un magazine en ligne et collaborateur de diverses publications dont la célèbre revue de SF, Axxon. En 2011 il a publié un recueil de nouvelles, « Siempre tendremos Venezuela », en 2012 son premier roman « Mundo porno » et en 2016 un autre roman : « #RGB ».

 

C’est un roman qui commence comme une satire et finit presque comme un thriller. Le récit est parfaitement chronologique, mais entre les principaux chapitres relatant cette histoire, l’auteur intercale de très courts textes intitules « Apuntes para una pornosofia » qui brossent un tableau de la pornographie mondialisée par la vidéo et l’internet au début du vingt-et-unième siècle.

« Yo queria ser el Kubrick argentino » La narration à la première personne et les éléments biographiques communs à l’auteur et au narrateur donnent au récit toutes les apparences du vécu. Juan, un jeune homme qui a fait des études de cinéma, cherchant désespérément du travail dans l’Argentine en crise des années 2000, se trouve pris dans l’engrenage de la pornographie. Au début ce n’est qu’une petite annonce demandant une aide pour apprendre l’art du montage vidéo qui va provoquer la rencontre de Juan avec Marcelo Trotta, alias Michael Pervy.

S’il est vrai que c’est le méchant qui fait une bonne histoire, celui de « Mundo porno » est assez réussi : mythomane, pervers, manipulateur, toxicomane, escroc, voleur et exploiteur, surnommé « Napoléon avec hémorroïdes », Marcelo est un « producteur et réalisateur » de vidéos pornographiques de style « gonzo » tournées à la chaine… De simple conseiller technique au  montage, Juan va devenir son cameraman, pris dans une accumulation de fausses promesses et de dettes d’un employeur qui asservit ses actrices et ses techniciens en exigeant toujours de nouveaux services pour payer les sommes déjà dues. De l’art d’enchainer les gens en leur devant de l’argent…

Le pauvre Juan, désireux de plaire à Azul sa fiancée, mais prisonnier de ses loyers en retard comme des salaires que Marcelo lui doit, va essayer de cacher à celle-ci la nature de son nouveau travail. Mais ayant un jour accepté de garder chez lui les chaussures d’une actrice, il est victime des apparences et Azul le quitte. Les premiers chapitres sont marqués par un humour assez noir et montrent la chute de Juan dont tous les efforts pour échapper à l’emprise de Marcelo n’aboutissent qu’à l’enfoncer de plus en plus. Les portraits des actrices, et d’autres personnages évoluant dans ce milieu sordide, apportent toutefois des touches d’humanité, même si c’est une humanité déchue.

Le tournant du roman viendra de la rencontre avec Violeta, autre actrice dont le parcours tragique et le suicide conduiront Juan, avec l’aide d’Azul retrouvée, à prendre une terrible revanche sur l’immonde Marcelo. Le suspense arrive alors à sa plus grande intensité… 

2014_candal

Posté par Trapiche à 02:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

05 mai 2017

“Coronel Lágrimas”, de Carlos Fonseca (par Antonio Borrell)

xthumb_14205_portadas_big

 

Editorial Anagrama, Barcelona, 2015, 170pages.

ISBN  978-84-339-9791-3

Carlos Fonseca est né à San José, Costa Rica, en 1987, puis a vécu une grande partie de sa jeunesse à Puerto Rico, avant des études aux Etats Unis, aboutissant à un doctorat en littérature latino-américaine à Princeton. Il a participé à diverses revues littéraires.  Ce jeune talent détecté  par son professeur le célèbre auteur argentin Ricardo Piglia (décédé debut 2017),  s’est fait remarquer en publiant en 2015 ce  premier roman chez Anagrama. Il vit actuellement à Londres.

 

Si le roman est court, on y entre vite, comme pris par la main et entrainé  par une narration assez inhabituelle a la première personne du pluriel, un « nous » qui implique le lecteur et le plonge dans l’intimité de ce personnage central étudié sous toutes les coutures. On a l’impression de voler autour de lui comme une mouche, comme un tout petit drone-espion équipé d’une loupe. Le récit avance aussi de cette manière, comme  un  vol en spirale autour de son sujet.

Mais qui est-il exactement, ce « Colonel » ?  Le personnage est inspiré du mathématicien contestataire  Grothendieck.  “No sabemos por qué  lo llamamos el coronel. Tal vez porque hay en su rostro huellas de un hombre en misión, de una aristocracia marcial que lo mide todo. Tal vez porque en plena guerra apostó por la huelga y por el conocimiento. Sí, el coronel fue matemático pero ya no lo es. El coronel vio la guerra desde el campo, pero sin armas.”

Un vieil homme qui vit en ermite quelque part dans les « Pyrénées Orientales » dont il voit par ses fenêtres les cimes enneigées. Un vieil homme au  lourd passé,  qui fut un grand mathématicien avant de s’enfuir hors du monde. Enfant d’un couple d’anarchistes russes émigrés au Mexique avant de partir combattre en Espagne pendant la guerre civile de 36-39, puis réfugié en France où  il fera sa carrière de mathématicien… Il cache un secret ou un remord  lié à un séjour au Vietnam  pendant la guerre, et à l’abandon d’une femme.

Le « nous » impersonnel, narrateur de cette histoire, semble enquêter sur ce passé, fureter dans les archives comme dans l’esprit du « colonel », dans les courriers échangés au cours des années avec un certain Maximiliano, disciple mexicain du mathématicien-ermite, destinataire de fragments et de mémoires ésotériques ou de biographies de personnages oubliés peut-être imaginaires… On suit le colonel au long de sa journée solitaire, on l’entend faire sa toilette dans la salle de bains voisine et on en profite pour fouiller encore ses archives, le soir on le voit, ivre, s’agiter poursuivi par ses remords, puis s’effondrer...

Ayant eu l’occasion, il y a quelques semaines, de traduire une nouvelle de Carlos Fonseca, je retrouve dans son roman un style très personnel, parfois déroutant, un peu hermétique, et certaines obsessions ou fascinations : ces personnages obsédés par l’histoire cachée sous la grande histoire, ces images des années 70,  de la guerre du Vietnam et de ceux qui s’y opposèrent, ces auto-immolations de bonzes, le tumulte lointain mais toujours audible du vingtième siècle…

“Coronel Lágrimas” est un premier roman dont l’auteur a déjà trouvé une voix des plus originales, qu’on n’a pas fini d’entendre.

Fonseca-1

Posté par Trapiche à 02:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

04 avril 2017

Melodias en la orquídea, de Fernando Morote (par Jorge Cuba Luque)

17506294_1207584846026880_93539546_n

 

 

Auteur péruvien né à Piura en 1962. A participe à l’atelier de création littéraire du  “Museo de Arte de Lima”, a suivi des cours de littérature de la Faculté des Lettres de l’Université de San Marcos,  diplôme en droit de l’Université Nationale Federico Villarreal. Il vit actuellement à New York et travaille comme cadre dans une entreprise de nettoyage. Auteur des romans “Los que­haceres de un zángano” (Bizarro Ediciones, 2009)  et  “Polvos ilega­les, agarres malditos” (Bizarro Edi­ciones, 2011), des recueils de nouvelles “Brindis, bromas y bramidos” (Art­gerust, 2013) et “La cocina del in­fierno” (MRV Editor Independiente, 2015), et de poemes “Poesía Me­tal-Mecánica” (Ediciones Los So­brevivientes, 1994). Laureat du “II Premio Internacional Sexto Continente de Re­lato Erótico” (2010) et finaliste du “VII Premio Internacional Vi­vendia-Villiers de Relato” (2012) organices par les “Ediciones Irre­verentes” de Madrid, España. Ses nouvelles ont ete incluses dans les anthologies “El sabor de tu piel” (2010), “Microantología del Microrrelato II” (2010) et “Eros de Europa y América” (2011).

Si c’est le style qui distingue un livre parmi d’autres,  Melodías en la orquídea se fait facilement remarquer car son auteur, Fernando Morote le lui a en insufflé un en se servant d’un  ton et d’un rythme narratifs  avec lesquels il a construit cet ensemble de deux nouvelles et dix-huit courts récits.  Le ton est celui du sarcasme, le rythme celui d’une écriture directe, sans fioritures.

« El salón de los rechazados », la nouvelle avec laquelle s’ouvre le recueil peut paraitre un exercice d’autodérision : Eugenio, un écrivain en quête de reconnaissance, raconte à la première personne des anecdotes sur son parcours,  comment il a dû lutter pour se faire éditer, avoir des commentaires de ses livres dans la presse culturelle, comme se faire inviter à des colloques ou rencontres littéraires. Loin d’un récit amer,  Fernando Morote opte pour la touche presque comique, à la limité de l’invraisemblable comme quand Eugenio avoue qu’il a été tenté d’écrire lui même les commentaires sur ses livres ou quand un critique littéraire assez connu lui dit que ses articles de critique sont payés par les auteurs des livres qu’il commente. « La toalla manchada de sangre » est un polar qui a pour toile de fond les plus traditionnels quartiers de Lima ; un crime fruit d’une crise de jalousie est l’objet de l’enquete d’ un policier, qui est aussi le narrateur, et qui reserve une surprise finale au lecteur.

Mais le plat de résistance du volume est constitué par la séquence intitulée « El país de los feos » : des récits  courts dans lesquels Fernando Morote montre encore sa maitrise du sarcasme et son rythme mais, également, crée une ambiance : celle de Lima, au Pérou car le pays laid, « feo », en question est le pays de l’auteur, le Pérou. La capitale péruvienne apparait sans ambigüité, car elle nommé de manière explicite ainsi que plusieurs  de ses quartiers, comme dans un requisitoire, avec ses défauts, ses carences. Apres « Lima mía », où une voix narrative se plaint de sa ville tout en soulignant son attachement à elle, on trouve « Audacia al volante » où sont abordés  les problèmes des transports en commun ; ou « Madrugada noticiosa » sur les banalité et les scandales des journaux télévisés ; « Chuleta, el mimoso seductor »,sur un cas de nécrophile…Mais attention, Fernando Morote n’est pas un nostalgique des temps passés, pas du tout car ici, il se moque de l’état des choses, du fait accompli, impuissant. On le voit dans ‘El país de los feos’: deux vieux amis se rencontrent par hasard au Jirón de la Unión, en plein centre ville, après plusieurs années à l’étranger. En regardant autour d’eux ils croient ne voir que la laideur des gens et des immeubles. Ils décident alors, dans une sorte de fuite, d’entrer dans un bar et se saouler.

17495851_1207584789360219_1047059616_n

Posté par Trapiche à 14:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

24 mars 2017

“La Novela del cuerpo”, de Rafael Courtoisie. (par Antonio Borrell)

LA-NOVELA-DEL-CUERPO-portada

 

Editorial HUM, Montevideo, 2015. 130 pages.

ISBN : 978-9974-720-12-1

 

Rafael Courtoisie est né à Montevideo en 1958. Il a fait des études scientifiques en chimie et mathématiques. Il est romancier, poète, essayiste, scénariste, journaliste et enseignant. Il a été professeur de diverses universités, tant en Uruguay qu’aux Etats Unis, et en Grande Bretagne. Il est membre de l’Académie des Lettres Uruguayennes. Sa poésie lui a valu de nombreux prix dans divers pays, de même que certaines de ses nouvelles, et des romans. Une partie de ses œuvres ont été traduites en anglais, français, italien, roumain, turc… En France son roman « Saint Remède » est publié aux éditions L’Atinoir.

 

Malgré son titre, ce livre n’est pas tout à fait un roman. Bien malin celui qui pourrait classer cet ouvrage qui tient aussi du recueil de micro fictions, ou de scènes de théâtre, et même de l’essai sur la marchandisation du corps, naturel ou artificiel, entier ou en pièces détachées, à des fins de confort, de sante, ou d’esthétique, et l’on sait que la chirurgie esthétique est une véritable industrie en Amérique latine. Un thème très sérieux traité avec beaucoup d’humour, entre ironie, dérision, loufoquerie et guignol. Et une légère touche de science-fiction.

C’est ainsi qu’on assiste, en « hors d’œuvre » au légendaire banquet cannibale qui fonde l’histoire de l’Uruguay moderne, le démembrement et la dévoration du découvreur du Rio de La Plata, l’espagnol Juan Diaz de Solis tombé aux mains d’une tribu indigène. Le tout avec un luxe de détails aussi terrifiants qu’hilarants. Plus loin, c’est à Luis Suarez, célèbre footballeur uruguayen « aux dents longues » que l’auteur règle son compte.

La plupart des protagonistes des nombreuses scènes dialoguées n’ont pas de nom, ils ne sont qu’un corps, un corps malade ou imparfait à leur gout, un corps en détresse, à la recherche d’un miracle qui ne peut s’obtenir qu’au prix fort. Le « personnage » le plus important du roman est une « personne morale » c’est-à-dire une entreprise, nommée « Mercado del Cuerpo », qui se distingue par son professionnalisme et sa déontologie à toute épreuve, et la froide amabilité de ses vendeurs.

Que vous vouliez apprendre le chinois grâce a une greffe de cerveau, que vous recherchiez un sexe plus impressionnant, ou des seins, un pancréas ou un foie artificiel ou cloné (ce n’est pas le même tarif) ou un intestin efficace vous libérant de la constipation chronique, « Mercado del Cuerpo » vous propose sa gamme de solutions, au comptant ou à crédit, acceptant même les hypothèques sur votre voiture ou votre maison.

On aurait bien tort de s’en priver !

AVT_Rafael-Courtoisie_4883

Posté par Trapiche à 20:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

18 mars 2017

“Peces mudos”, de Rosario Lázaro Igoa. (par Antonio Borrell)

CzuZDghWIAAZk3z

 

Editorial Criatura, Montevideo, 2016. 120 pages.

ISBN : 978-9974-8533-7-9

 

Rosario Lázaro Igoa est née à Salto, également ville natale d’Horacio Quiroga (faut-il en déduire des influences littéraires ?), sur la rive du fleuve Uruguay, frontière avec l’Argentine, en 1981. Traductrice littéraire et journaliste. Elle passe son enfance et son adolescence à La Paloma, sur la côte Atlantique. Licenciée en communication  elle passe un doctorat en traduction à l’ « Universidad Federal de Santa Catarina » au Brésil, après une période de recherches en Belgique.

Elle publie le roman “Mayito” (2006) et des nouvelles dans les anthologies « Exposición múltiple » (2015), « Kafkaville » (2015), « Entintalo » (2012) et « El descontento y la promesa » (2008). Elle a traduit des romans et des nouvelles du portugais à l’espagnol. Elle vit au Brésil depuis 2009, « où elle travaille comme chercheuse et écrit lentement ».

Voici une douzaine de nouvelles crues et même cruelles, dans lesquelles l’être humain, souvent une femme, se trouve confronté à une nature qui n’a rien d’édénique, et dont il doit comprendre qu’il n’est qu’un élément, un animal parmi d’autres, soumis aux mêmes lois implacables. Glamour et grands sentiments sont mis à l’écart.

L’eau est l’élément le plus présent pour évoquer cette nature, l’eau sous forme de pluie, de rivière, de marais ou d’océan, avec tous ses habitants, et tous ceux qui dépendent d’elle. Dès la première ligne de la première page « il pleut depuis des heures », la deuxième nouvelle évoque la vie dans un marais, puis c’est une histoire de plongeurs dans l’océan, suivie de celle de l’enterrement d’un noyé, ainsi de suite dans presque tous les textes.

L’enfance est un autre fil rouge de cet ensemble de textes, une enfance sans pitié, ni entres amis, ni entre sœurs, sans pitié non plus pour les animaux comme les gros poissons massacres au couteau dans la nouvelle qui donne son titre à l’ensemble. La sexualité aussi est là, de ses élans pré-adolescents aux premières expériences sexuelles un été en bord de mer, aux ruptures ou à la prostitution dans les conditions les plus sordides.

Les animaux enfin sont omniprésents : qu’ils soient de chiens passant fugacement dans la vie d’une femme, ou assistant passivement aux rapports d’une prostituée et de son client, ou un roquet subissant une castration par un vétérinaire sous les yeux de son maitre mal à l’aise, qu’ils soient des « galleretas » oiseaux marins chasses de leur habitat naturel qui envahissent une paisible station balnéaire, les habitants d’un marais, d’une rivière, des méduses sur une plage ou des hannetons « rhinocéros » proliférant en été, ils viennent chaque fois remettre l’humain à sa place.  

0014900299

Posté par Trapiche à 04:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,