LES LETTRES DE MON TRAPICHE

16 juin 2019

« Juego de villanos », de Julia Guzmàn Watine. (par Rachel Mihault)

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Editorial Vicio Impune, 2018.

 

Julia Guzmán Wattine est née en 1975 à Viña del Mar au Chili.Elle est diplômée en littérature latino-américaine et professeure d’espagnol. Juegos de villanos est son premier roman, non encore traduit en français (avis aux amateurs !).

 

Il s’agit d’un roman que l’on classerait en France dans la catégorie « polar » : un homme a disparu après avoir été agressé avec sa jeune épouse le soir de ses noces. Un enquêteur va tenter de savoir ce qui lui est arrivé et par qui il a été tué.

Son enquête va nous amener à le suivre dans différents milieux, de la haute société chilienne aux milieux d’affaires et aux bandes de narcotrafiquants (qui semblent former un seul et même petit groupe, qui contrôle la vie politique et économique de la province de Talca).

Le personnage du détective, Miguel Cancino, est bien construit et attachant. Le récit est bien mené et l’auteure tient son lecteur en haleine tout au long du roman.

 Les situations évoquées font appel à un constat qui fait froid dans le dos : les responsables des horreurs commises durant la dictature seraient toujours les décideurs, qui utiliseraient les mêmes méthodes pour imposer leur loi :

« No sé si tú sabías que los rumores susurran que en sus fundos había campos de prisioneros, reducidos, pero reales. Esos lugares los militares que todos conocemos torturadores hicieron lo que sabían hacer bien a vista y paciencia de sus amigos los hacendados. Hijo mío, es gente muy peligrosa. Yo pensé que todo había cambiado, pero lo que me cuentas aviva mi tristeza, mi encono. Lo que te digo significa que ellos están acostumbrados a la sangre, uno más no les va hacer tanto problema. Date cuenta que incluso a Latorre, yerno de Echeverría, no lo perdonaron. Fue asesinado y arrojado al río como un bulto más. Se están repitiendo las prácticas, hijo. »

J’ai lu avec plaisir ce roman qui cherche à mettre en lumière quelques aspects de l’histoire et du présent du Chili, même si le lecteur français apprécierait peut-être quelques éclaircissements ou précisions supplémentaires pour mieux comprendre les événements historiques ou les mécanismes évoqués : peut-être dans l’opus 2 ?

 

Cet article a été publié récemment dans le blog « Version Libre » de l’association montpelliéraine « Les Co-lecteurs ». https://versionlibreorg.blogspot.com/2019/05/juegos-de-villanos-de-julia-guzman.html#more

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29 mai 2019

« Muerte y vida del sargento poeta », de Martin Bentancor. (par Antonio Borrell)

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Editorial Banda Oriental, Montevideo, 2013, 110 pages.

ISBN : 978-9974-1-0849-3

Martin Bentancor est né en 1979 à Los Cerrillos une petite ville du département de Canelones, non loin de Montevideo (Uruguay), au  nord-ouest. Il vit encore dans cette région rurale où il exerce l’activité de journaliste et chroniqueur. Ecrivain et scénariste de BD, il participe aussi à des productions de documentaires. Il a publié quelques  recueils de nouvelles : ‘Procesión’ (2009) et ‘El aire de Sodoma’ (2012); ‘El despenador’ (2010) et ‘Montevideo’ (2012) et des romans : ‘La redacción’ (2010), ‘Muerte y vida del sargento poeta’ (2013) (Prix Narradores de la Banda Oriental en 2012), ‘El Inglés’  (Estuario 2015, prix national de littérature 2014) et ´La materia chirle del mundo´(2015), dont plusieurs ont été primés en Uruguay. Enfin, « La Lluvia en el muladar » (Estuario, 2017). 

Le Trapiche a déjà rendu compte avec plaisir de deux livres de Martin Bentancor, « El Inglés » et « La materia chirle del mundo » (2015). Le livre d’aujourd’hui, « Muerte y vida del sargento poeta » (2013) est un peu plus ancien. Entretemps j’ai eu bien l’honneur de traduire une nouvelle de cet auteur, parue dans l’anthologie bilingue « Histoires d’Uruguay » aux éditions Latinoir. Et surtout, j’ai eu l’occasion de me promener guidé par Martin Bentancor dans son territoire littéraire, où il vit depuis toujours, la «Tercera secciòn» du département de Canelones, à quelques dizaines de kilomètres au nord-ouest de Montevideo. C’est un territoire champêtre et en apparence très paisible, bordé par le rio Santa Lucia et ses zones marécageuses. Pourtant, lors de la visite, à chaque pont, chaque virage, au pied de quelque arbre énorme, à la vue d’une ruine mangée par la végétation, c’est un souvenir de l’auteur qui revient, et un épisode de tel ou tel de ses livres. Tout le talent de Martin Bentancor consiste à savoir donner une dimension humaine universelle à ses anecdotes, à cultiver la tradition sans tomber dans le folklore, à travers des romans aussi courts que denses.

Ce défi qui consiste à conjuguer la tradition et la modernité est encore relevé dans « Muerte y vida del sargento poeta », un texte d’à peine cent pages dont la moitié sont en vers ! Et pas n’importe quels vers : Bentancor s’inspire de l’art gauchesque de la « payada », poésie chantée par strophes de dix octosyllabes, les « décimas », un art d’improvisation donnant lieu à des duels d’improvisateurs virtuoses, les « payadores ». Cette poésie rurale pratiquée en Argentine, au Chili et en Uruguay se base sur le quotidien des éleveurs de la pampa, mais elle imprègne aussi toute une tradition littéraire uruguayenne dont Bentancor est un digne continuateur au vingt-et-unième siècle. 

La première partie du livre raconte la découverte du corps du « sergent poète ». Le narrateur est le greffier d’un commissariat de police rurale, récemment arrivé dans la « Tercera secciòn ». Un 31 décembre après-midi, sous une chaleur étouffante (hémisphère sud oblige) un habitant vient se plaindre d’une forte odeur de cadavre émanant d’une maison abandonnée. Le commissaire et son greffier partent en camionnette, suivis par le plaignant à moto. Se doutant de ce qui s’est passé, le commissaire évoque ses souvenirs du « sergent poète » qui a démissionné de la police bien des années plus tôt. Arrivés sur les lieux, ils découvrent au premier étage le cadavre en décomposition d’un vieillard, le sergent… Le commissaire repart en chargeant le greffier de surveiller les lieux jusqu’à l’arrivée du corbillard. Pendant ce long moment de solitude dans une après-midi torride, il visite les ruines peuplées de pigeons, et s’approprie un vieux cahier où le poète écrivait ses vers…

La seconde partie est un long poème, écrit par le greffier, en hommage à la mémoire du  «sergent poète ». On revient un demi-siècle en arrière pour suivre le sergent, lui aussi nouvel arrivé dans le commissariat de la « Tercera secciòn », son amitié avec le caporal Gambetta, son amour déçu pour une veuve mystérieuse, ses exploits de « payador », sa lutte contre les voleurs de bétail jusqu’à l’évènement tragique qui lui fit quitter la police. 

Enfin, la troisième partie, très courte est un index présentant certains lieux et personnages notables de la « Tercera secciòn », car tout ou presque est vrai dans cette légende. Martin Bentancor le sait bien, quand il dédie le livre à son père qui fut lui même un « payador » rival du sergent.

 

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« Las otras caras del verano » de Martin Bentancor et Rodolfo Santullo. (par Antonio Borrell)

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Editorial Amuleto, Montevideo 2008, 70 pages. 

ISBN : 978-9974-8152-0-9

Martin Bentancor est né en 1979 à Los Cerrillos une petite ville du département de Canelones, non loin de Montevideo, au  nord-ouest. Il vit encore dans cette région rurale où il exerce l’activité de journaliste et chroniqueur. Il participe aussi à des productions de documentaires. Il a publié quelques  recueils de nouvelles : ‘Procesión’ (2009) et ‘El aire de Sodoma’ (2012); ‘El despenador’ (2010) et ‘Montevideo’ (2012) et des romans : ‘La redacción’ (2010), ‘Muerte y vida del sargento poeta’ (2013), ‘El Inglés’  (Estuario 2015, prix national de littérature 2014) et ´La materia chirle del mundo´(2015), dont plusieurs ont été primés en Uruguay. Enfin, « La Lluvia en el muladar » (Estuario, 2017). Plusieurs de ces livres ont été ou seront chroniqués par le Trapiche. 

Uruguayen, né à Mexico en 1979, Rodolfo Santullo est scénariste de bandes dessinées, mais aussi auteur de romans noirs, parfois en collaboration avec l’écrivain Martin Bentancor, que les lecteurs attentifs du Trapiche connaissent déjà. Santullo a aussi travaillé comme journaliste et comme éditeur de BD, animateur d’ateliers et découvreur de talents. Son roman Cementerio Norte (Trilce, 2009 et Estuario 2018) a fait l’objet d’un article du Trapiche il y a quelques semaines.

Las otras caras del verano (roman avec Martín Bentancor; Amuleto, 2008); Aquel viejo tango (roman avec Martín Bentancor; Estuario, 2011) sont leurs oeuvres écrites ensemble.

« Las otras caras del verano » est plutôt une « novella », écrit à quatre mains, un roman très court de 70 pages à peine, très dialogué, qui fait beaucoup penser à un projet de film. C’est une oeuvre de jeunesse signée de 2001 par deux auteurs d’un peu plus de 20 ans à l’époque, bien que l’édition soit de 2008.

Tout commence un matin d’été sur une plage, par la découverte du cadavre d’une jeune femme égorgée. Le commissaire Sanchez mène l’enquête dans la station balnéaire déclinante de Punta Junquillo et la ville voisine de Cayo Alto. Mais ce commissaire, homme malheureux, souffre en plus d’un problème qui sape son moral et parfois son autorité : il est incontinent urinaire et inonde son pantalon plusieurs fois par jour. Avec l’agent Munoz, le greffier Perazza, un légiste et un expert, le commissaire se lance à la poursuite d’un tueur en « Mini Morris » qui laisse une piste macabre de victimes égorgées au couteau. Lorsqu’on découvre que la jeune femme a été tuée dans une tannerie, c’est le gardien de cette tannerie qui est assassiné, et ainsi de suite…  Ces évènements restent incompréhensibles dans ces lieux habituellement très calmes, voire assoupis, jusqu’au moment où ressurgit le souvenir d’un navire pirate échoué tout près de la plage au dix-huitième siècle. 

L’intrigue est très linéaire elle manque un peu de rebondissements, et finit de manière discutable, mais c’est une lecture distrayante et rapide.

Les auteurs ont pris soin de ne pas nommer ni situer exactement le pays (ni l’époque mais c’est encore au temps des fax) où se déroule cette histoire, dont même « La Capitale » n’a pas d’autre nom que celui-là. Le lecteur facétieux peut donc s’amuser à traquer des indices trahissant tout de même son origine: par exemple dans les dialogues les personnages ont l’accent du Rio de La Plata, et un bar porte aussi un nom assez typiquement uruguayen « Lo de Carlitos », et il y a une tannerie près de la côte. Dès la première page il est précisé qu’on est en janvier et en été, donc dans l’hémisphère sud, et dans une ancienne colonie espagnole d’Amérique du Sud, qui fut attaquée par des pirates anglais… L’exercice est amusant car habituellement les romans de Martin Bentancor sont très précisément situés dans sa région d’origine, dans des lieux bien réels.

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« Los Inocentes » d’Oswaldo Reynoso. (par Franca Linares)

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Editorial Estruendo Mudo et Alfaguara, 2018.

ISBN : 9786124349423 

Oswaldo Reynoso est un écrivain péruvien, né à Arequipa en 1931, mort à Lima en 2016. Fils d’une famille nombreuse et catholique, il publie ses premiers poèmes en 1955. Après des études universitaires en lettres, il deviendra professeur. Politiquement, il passera par le communisme, comme une grande partie de sa génération. En 1961, son livre « Los Inocentes » marque l’irruption de l’auteur dans la « narrativa » et son audace choque les bien-pensants dans une société encore très conservatrice. Il poursuit sa carrière d’enseignant qui le mènera jusqu’en Chine. En tant qu’auteur il sera invité dans divers pays: Colombie, Chili, Argentine… 

Bibliographie : Luzbel (1955), poèmes, Los inocentes o Lima en Rock (1961 y varias ediciones sucesivas), nouvelles.En octubre no hay milagros (1965, 1994), roman.El escarabajo y el hombre (1970), En busca de Aladino (1993), Los eunucos inmortales (1995), roman, El goce de la piel (2005), Las tres estaciones (2006), En busca de la sonrisa encontrada (2012), El gallo gallina (2014), Arequipa lámpara incandescente (2014). 

 

« Los Inocentes » d’Oswaldo Reynoso, un livre qui mériterait bien d’être traduit et publié en France.

Los Inocentes est un roman d’à peine 73 pages qui a marqué un tournant dans la littérature péruvienne en incluant comme protagonistes la ville de Lima et une « collera » (bande) de jeunes du centre.

« Cara de Angel » et ses amis traversent difficilement le passage de l’enfance à l’âge adulte, affrontant leur milieu social de familles déstructurées, dans lequel ils deviennent peu à peu des délinquants, viveurs, joueurs endurcis, bohèmes et fêtards… Milieu où il est généralement difficile d’affirmer son identité sexuelle quand elle ne correspond pas à la norme. 

«Cara de Angel», «El Príncipe», « Colorete », «el Chino», «el Corsario», «Natkincon», el «Rosquita» y «Carambola», nous mènent au billard, au parc, au café japonais ou chez le coiffeur (où « Manos Voladoras » agite ses ciseaux), dans un espace clairement délimité par quatre grandes avenues. Enfermés dans ce microcosme, ils rêvent d’un avenir qui se révèle lointain et inaccessible, surtout quand arrivent avec un rythme effréné le twist et la révolte de James Dean, et quand le manque d’argent interdit de rêver même aux blousons de rockers et aux pantalons américains de la boutique Marqueti.

Les innocents vivent dans un monde qui change. L’exode rural, qui a triplé la population de Lima en 20 ans, modifie les traits de la ville et sa composition sociale. « Todas las sangres » qu’évoquait José María Arguedas, commence à se partager l’espace de Lima, bien que cela ne signifie pas nécessairement vivre ensemble.

Dans la prose poétique et populaire d’Oswaldo Reynoso, pour « Cara de Angel » , « le feu vert est un bonbon à la menthe, exquisementhe. Maintenant, rouge, boule de billard suspendue dans les airs » ; au bar on boit de la bière et la mousse tombe sur le sol couvert de sciure humide et sale »; les jeunes gens fredonnent « Onnliyouuu », ou des guarachas, ou « Ansiedad » et bien qu’ Oswaldo Reynoso les appelle « Los Inocentes » ces jeunes ne sont pas des angelots.

 Franca Linares Scarcerieau. 

(Traduction, A.B.)

Cet article a été initialement publié en espagnol dans le blog « Version Libre » de l’association montpelliéraine « Les Co-Lecteurs, Co-Lectores ». 

https://versionlibreorg.blogspot.com/2012/03/presentacion-de-los-inocentes-de.html?fbclid=IwAR1GJqhJGRNnlZt1A3pAGS4t8DFEBhUxKP7spLde_YTPEs_Zxn0bdBwCqxg

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27 avril 2019

« Los Trabajos del amor », de Damián González Bertolino. (par Hélène Porcher)

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Estuario editora, Montevideo, 2015,

ISBN: 978-9974-720-14-5

 

Damián González Bertolino est né à Punta del Este en 1980, et y a vécu presque toute sa vie. Depuis 2002 il exerce le métier de professeur de littérature dans divers lycées de Maldonado, ville de l’est uruguayen dont dépend Punta del Este. En 2009 il obtient le grand prix “Narradores de la Banda Oriental” pour son livre “El increíble Springer”. Il a aussi publié des recueils de nouvelles: “Los alienados” (2009), “Standard” (2012) et une selection de chroniques personnelles et réflexions sous le titre  “A quién le cantan las sirenas” (2013). Estuario a publié en 2013 son roman “El Fondo” (réimpression en 2015), et en 2014 a réédité “El increíble Springer”.

  

Tout commence dans le rire et finit dans les cris. Voilà en quelques mots le résumé d’un roman dont l’originalité du thème et surtout de son traitement fait éprouver au lecteur des sensations aussi fortes que contradictoires. Deux pauvres types,Toto et Morales, pieds nickelés de la petite délinquance, personnages de BD genre bidochons, sont les exécutants des basses œuvres d’un certain Don Gallet, alias « Cara de Semen » un parrain de la délinquance. Prendre livraison d’un macchabée sur le lieu du crime et le ramener nuitamment dans le coffre de leur voiture à son domicile afin que son épouse l’y trouve à son retour de voyage, voilà la mission qui est confiée aux deux compères.

Le style de l’auteur est particulièrement truculent et m’a fait penser à celui de Frédéric Dard et des polars San Antonio. Cocasse, imagé, où l’argot et le langage fleuri se mêlent pour dérouter, divertir tout en suscitant une certaine inquiétude chez le lecteur qui perçoit très vite que l’équipée ne sera pas de tout repos. Car en effet la mission semble simple et sa présentation comme celle des protagonistes est faite sur le mode du comique débridé. On se rend vite compte que tout va dérailler et que le traitement par l’humour de situation toutes plus absurdes les unes que les autres n’est que le travestissement d’un drame, celui de l’extrême violence du « milieu », celui de l’indigence d’une certaine frange de la population uruguayenne, celui des travers d’une police ou l’ego des petits chefs et les méthodes d’intimidation de ces derniers vont à l’encontre de l’équité... 

Le lecteur est comme embarqué à bord du véhicule corbillard conduit par Morales et perçoit vite que les consignes de don Gallet seront transgressées ce qui provoquera au cours de cette équipée nocturne une succession de conséquences en chaîne d’une violence de plus en plus paroxystique. Je dois dire que les images d’humiliation et de tortures telles que décrites à la fin du roman m’ont glacée d’horreur. Le sobriquet «  Cara de semen » prend alors tout son sens.... 

Vous l’aurez compris, ce roman est inclassable, déroutant. Il m’a divertie puis horrifiée. La plume de Damián González Bertolino est originale et son style fleuri, la cascade de situations ubuesques dans lesquelles se retrouvent les personnages au cours de cette nuit cauchemardesque sont totalement invraisemblables. L’imagination du lecteur est en permanence sollicitée et, malgré l’invraisemblance des situations, on se laisse entraîner en frissonnant de plus en plus jusqu’au dénouement.

 

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22 avril 2019

« He venido a ver las ballenas » d’Andrea Blanqué (par Antonio Borrell)

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Editorial Alfaguara, Montevideo, 2017, 190 pages.

ISBN : 978-9974-881-31-0

 

Andrea Blanqué est née à Montevideo en 1959. Sa famille est d'ascendance catalane et madrilène, ayant fuit le franquisme.  A son tour elle a fui la dictature uruguayenne des années 73-85, époque d’arrestations arbitraires et de viols collectifs par les militaires. Elle a fait des études en Espagne de 1981 à 1987, puis travaillé dans la publicité avant de se consacrer à l'écriture et à l'enseignement. Elle est professeur de littérature hispanique à l'Université de la République, et à l’IPA qui forme les futurs enseignants à Montevideo. Elle est aussi critique et publie dans les principaux journaux du pays. Son oeuvre se compose de poésie, de nouvelles et de plusieurs romans centrés sur des personnages féminins. « La piel dura » (nouvelles, 1999) « La Sudestada » (roman, 2001) « La Pasajera » (roman, 2003) « Fragilidad » (roman, 2008). Elle se reconnaît influencée par Carmen Laforet, Emilia Pardo Bazán, les soeurs Brönte, Marguerite Duras, George Sand... Certaines de ses œuvres ont été traduites en anglais et en allemand. Elle se fait aussi remarquer par son talent de marionnettiste. 

En 2016 nous avions présenté dans ce blog le premier roman « La Sudestada » publié en 2001, livre qui nous avait laissé une impression mitigée, mais aussi une envie de lire d’autres textes d’Andrea Blanqué, pour s’en faire une meilleure opinion. « He venido a ver las ballenas » est son roman le plus récent (2017), et il permet de mesurer le chemin parcouru par cette romancière. 

Manuel est un jeune uruguayen de 18 ans, avec un nom de famille juif hérité d’un grand père communiste ayant fui l’Allemagne nazie. Il va passer le printemps (austral) tout seul dans le cabanon de vacances  en bord de mer que lui prête Adela, son ancienne prof de littérature, en échange de petits travaux d’entretien. En plein doute sur son avenir il veut se donner le temps de réfléchir. Mais sa principale préoccupation du moment est le sexe : il est vierge, et en attendant mieux il passe beaucoup de temps à se masturber. Pour l’aider dans ses réflexion, Adela lui a remis, en plus des clefs, un paquet de livres dont certains écrits par des survivants de la Shoah. Ces lectures vont plonger Manuel dans le désarroi, en comparant sa vie avec celles des survivants. 

C’est un endroit perdu sur la longue côte sableuse du département de Rocha, quelque par entre Punta del Este, station balnéaire chic à l’embouchure du Rio de la Plata, et la frontière du Brésil. Une côte dangereuse battue par la houle de l’Atlantique sud, longée chaque année par des baleines en migration, et semée de nombreuses épaves de navires perdus au cours des siècles. 

Diana, est née en Argentine. Maltraitée par sa mère dans son enfance, elle a temporairement perdu la vue. Sauvée par un ophtalmologiste qui l’a ensuite adoptée, elle a passé avec lui son adolescence à Cuba, où elle a découvert à la fois les joies de la plongée sous-marine et d’une sexualité débridée. A dix-neuf ans elle vit à Punta del Este où son père s’est établi. Ce père est obsédé par la disparition de son frère jumeau pendant la dictature argentine, probablement jeté d’un avion dans la mer. C’est alors qu’un mystérieux capitaine européen arrive à Punta del Este pour recruter une équipe de jeunes plongeurs et rechercher le trésor d’une épave proche de la côte. Diana est embauchée.

Le hasard veut que les plongeurs s’installent dans deux maisons non loin du cabanon de Manuel, le long de la plage battue par la mer. Les jours passant, Diana et Manuel vont se croiser sans se parler, plusieurs fois. Elle a une aventure avec son capitaine, mais une nuit celui-ci s’absente et se produit un drame qui va la rapprocher de Manuel…

Bien que le récit soit un peu lent et rythmé par des redites volontaires (un peu comme la mer va et vient sur cette plage déserte), on se laisse prendre par l’histoire et l’envie de savoir où elle nous mène. Quelques digressions replacent les petits destins des personnages dans une immensité de temps et d’espace, sous les étoiles du ciel austral, nous plongent dans des réflexions sur la géographie, ce que signifie vivre dans l’hémisphère sud, sur l’histoire qui a modelé cette région, le souvenir des indigènes exterminés, des migrations d’Européens, miséreux ou persécutés, les dictatures des années 70… Andréa Blanqué a creusé le sillon commencé avec « La Sudestada », il y a des similitudes entre les deux livres (la rencontre de deux jeunes gens, la sexualité contrariée, les coins perdus de l’Uruguay), on reconnait la marque de l’auteur, qui s’est bonifiée avec le temps. 

 

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04 avril 2019

"El miserere de los cocodrilos", de Mercedes Rosende. (par Antonio Borrell)

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Editorial Estuario, Montevideo, 2016, 225 pages.

ISBN : 978-9974-720-21-3

Mercedes Rosende est une juriste uruguayenne née à Montevideo en 1958: spécialiste en processus électoraux, elle a effectué des missions d’observation dans de nombreux pays, notamment en Haïti. Elle a également été  syndicaliste, enseignante, et chroniqueuse dans divers médias. Elle est aussi francophone, amoureuse de la France et de ses fromages. Ses livres lui ont déjà valu d’être invitée par divers festivals de littérature policière en Argentine, Espagne et Colombie. Elle a été primée en Uruguay et en Argentine. Son oeuvre se caractérise par un ton sarcastique, un humour noir et une certaine liberté vis à vis des codes du genre. 

Bibliographie  partielle : Demasiados blues (La Gotera, 2005, Premio Municipal de Narrativa), La muerte tendrá tus ojos (Premio Nacional de Literatura/ MEC; Sudamericana, 2008), Mujer equivocada (Sudamericana, Random House, Montevideo, 2011; Código Negro, Buenos Aires, 2014; El Búho de Minerva, Valencia, 2016, Hum, Cosecha Roja, Montevideo, 2017).Crónica Haití. Crónica de un suburbio de la capital: Arrabal amargo (02/02/2016), El miserere de los cocodrilos (Hum, Cosecha Roja, Montevideo, 2017) est publié en allemand en 2018. « Mujer equivocada » sera prochainement adapté pour le cinéma et tourné à Montevideo. 

 

Ce livre est la suite directe de «Mujer equivocada» : l’action reprend à peine un mois plus tard. Germàn, le kidnappeur raté se trouve en prison en attente de jugement. C’est alors que le quiproquo du livre précédent rebondit en sa faveur, lui valant la possibilité d’une libération rapide. Tout repose sur une homonymie entre deux « Ursula Lopez » ayant toutes deux une histoire familiale compliquée. Ainsi le lien entre les deux histoires est construit d’une façon assez ingénieuse. Dans sa prison, Germàn côtoie un caïd qui le terrorise, Ricardo « El Roto ». Celui là est enfermé pour le meurtre de la tante d’une des deux Ursula, tandis que Germàn a participé à l’enlèvement du mari de l’autre, mais a été trahi par son complice qui a pris la fuite… 

Un avocat pourri, Antinucci, catholique pratiquant, qui vit dans un beau quartier et roule dans une Audi A6 dont les sièges en cuir sentent encore le neuf, veut organiser le braquage d’un fourgon blindé. À cette fin il va favoriser l’évasion de Ricardo lors d’une audition au Palais de justice, et la libération de Germàn grâce à un témoignage d’Ursula Lopez le disculpant. Les deux détenus retrouvent donc leur liberté, Ricardo avec l’intention de régler son compte à une Ursula Lopez, Germàn avec celle de prouver sa reconnaissance à l’autre Ursula Lopez. Mais ils sont liés par leur dette envers Antinucci. 

La voix narratrice, extérieure aux évènements, les commente avec ironie, prenant régulièrement le lecteur à témoin, et donnant cette touche d’humour sarcastique propre aux romans de Mercedes Rosende. 

Ursula Lopez, principale protagoniste de « Mujer equivocada » est un peu moins centrale dans ce deuxième roman, mais toujours bien campée avec ses névroses, sa solitude, sa boulimie, sa manie d’épier ses voisins et son conflit intérieur avec le souvenir omniprésent de son père qui ne cessait de l’humilier et la harceler depuis l’enfance. Habitant toujours l’appartement familial, plein de mauvais souvenirs, dans la vieille ville de Montevideo, elle consacre son temps à espionner l’autre Ursula Lopez, dont elle a découvert l’existence lors de l’affaire de l’enlèvement du mari… Ce deuxième épisode est l’occasion de faire apparaitre un nouveau personnage, la commissaire Leonarda Lima qui, au sein d’une police rongée par la corruption, essaie de faire avancer son enquête sur les méfaits de Ricardo et quelques affaires connexes, dont un meurtre commis en prison… 

C’est alors, à la fin de la première partie, que l’autre Ursula est assassinée par une silhouette non identifiée, alors qu’elle venait de se plaindre à la police d’être surveillée par deux inconnus.

Dans la deuxième partie, le tempo accélère, c’est l’attaque du fourgon blindé, détaillée presque minute par minute: lance roquettes, armes de guerre, massacre des convoyeurs, et c’est alors qu’Ursula surgit pour s’enfuir avec le butin en compagnie de Germàn ! On ne dévoilera pas ici toutes les péripéties qui s’enchainent, mais la fin très ouverte laisse présager un troisième volume d’aventures pour cette anti-héroïne dont on découvre peu à peu le passé très chargé…

Un autre agrément de ces romans, situés avec précision dans l’Uruguay contemporain, est qu’ils nous plongent dans cette réalité crue, quartier par quartier, rue par rue, dans la « Ciudad Vieja » et la zone portuaire, sur la « Rambla », dans les quartiers les plus pauvres et les plus « chics », nous donnant une vision de l'Uruguay un peu moins idyllique que celle qui nous est parfois vendue…

 

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07 mars 2019

"Mi madre soñaba en francés", de Luis Hernán Castañeda. (par Jorge Cuba-Luque)

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Editorial

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Luis Hernán Casteñeda est né au Pérou en 1982. Il a publié les romans Casa de Islandia (2004), Hotel Europa (2005), Fotografías de sala (2007), El chamán y la sacerdotisa (2007), El futuro de mi cuerpo (2010), La noche americana (2011), Viaje al norte del verano (2012), La fiesta del humo (2016).  

 

Il est difficile de dire quelle est la première qualité du roman Mi madre soñaba en francés (2018), car il y en plusieurs : la clarté et fluidité de son écriture, le ton désopilant de bon nombre de ses passages, la finesse dans d’autres moments, ou l’histoire elle-même. En tout cas son auteur, le Péruvien Luis Hernán Castañeda montre ici une grande capacité pour déployer une intrigue avec décontraction et intelligence narrative, autrement dit, une grande maturité dans son métier d’écrivain. 

 Le roman raconte l’histoire de Juan, ou plutôt c’est Juan qui la raconte, tout d’abord en rendant compte d’une récente révélation faite par sa mère. Un soir, quand elle était enceinte de lui, elle a failli se suicider. Elle voulait se faire écraser par une voiture en traversant, tard dans la nuit, une autoroute à Lima… Mais à cause l’heure tardive il y avait peu de voitures et la femme rentre chez elle en vie. Un épisode dramatique sans doute, et pour autant Luis Hernán Castañeda évite l’évoquer sur un ton grave et l’exprime de manière presque neutre « Esa mujer embarazada que era mi madre, aunque yo no sea más el bebé que ella llevaba en el vientre, decidió dar  media vuelta y regresar sobre sus pasos ». Et un peu plus loin Juan, le  narrateur, en profite pour parler de l’une de ses passions, l’apprentissage de langues.  

Ainsi, on peut voir Juan installé en Galicia, au nord-ouest de l’Espagne, plus ou moins amoureux de la jeune Estrela et suivant des cours d’allemand, français et portugais en ligne  devant son ordinateur. Un jour il reçoit un appel par Skype d’une tante, sœur de sa mère, résidant dans le Vermont, aux Etats Unis, où elle est mariée à un Américain et a trois enfants, dont une jeune étudiante en fac de Lettres, Stéphanie. 

Une fois Juan en Amérique le roman prend une tournure très drôle voire comique, notamment quand Luis Hernán Castañeda reproduit, séparément, les mails que s’envoient Stéphanie et la Canadienne Adler, une professeure de la fac, les deux jeunes femmes sont unies par une sorte d’amour, d’hystérie et de ridicule… Un écrivain simpliste aurait opté pour créer une histoire d’amour entre Juan et sa cousine mais Castañeda n’a rien de simpliste.  

Et les rêves en français de sa mère ? Et bien, suite à un accident la mère se trouve aussi dans le Vermont en convalescence, invitée par sa sœur. Par la suite, Juan découvrira petit à petit que sa mère, qu’il considérait comme peu cultivée et encore moins intéressée par les langues étrangères,  aimait la poésie et qui plus est, parlait français.  

 Mi madre soñaba en francés   nous présente l’histoire de Juan et l’itinéraire de sa délicieuse dérive, même si c’est une dérive plus o moins sous contrôle, c’est aussi le récit de sa solitude en compagnie ; enfin c’est l’histoire de la découverte de la face cachée de sa mère et sa sensibilité pour la poésie ainsi que pour la langue française. Pas de grandiloquence ni de gravité ; on a ici de la légèreté et de la simplicité, ce qui, en vérité, est un trompe-l’’œil car Luis Hernán Casteñeda cache son jeu en nous donnant un roman fin et riche autant par sa forme que par son contenu : une écriture irréprochable, des personnages attachants et des situations drôles, le tout présenté avec une douce ironie. 

 

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05 mars 2019

"Un montòn de espejos rotos" de Margarita Heinzen. (par Hélène Porcher)

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Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, 2018

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Margarita Heinzen est née en 1960 à Paysandù dans le centre-ouest de l’Uruguay sur la rive du fleuve du même nom. Ingénieur-agronome de formation, elle a étudié en Uruguay, en Argentine et au Chili et exercé sa profession dans divers pays en Amérique latine et en Afrique. Elle est également enseignante à la Faculté d’Agronomie de Paysandù. Son activité littéraire aboutit à la publication de trois livres : « De las mujeres soles », Rumbo, 2011, puis « La urdimbre y la trama », Rumbo, 2014, sont des recueils de nouvelles, et son premier roman « Un montòn de espejos rotos » , Ediciones Banda Oriental, 2018, a reçu le prix narradores de la Banda Oriental. 

 

Après El Olvido que seremos de Hector Abad Faciolince, un vers de Borges vient une fois de plus inspirer le titre d'un roman sur la mémoire. (Cambridge : « Somos nuestra memoria, somos ese quimérico museo de formas inconstantes, ese montón de espejos rotos. »)

 La narratrice rassemble les fragments de ses souvenirs pour recomposer une année cruciale de sa jeunesse, l'année 1981, celle où elle a quitté son village pour entreprendre à Montevideo des études universitaires, celle où elle a découvert la camaraderie étudiante, le premier émoi amoureux, et surtout celle où elle a pris conscience de l'oppression d'une des pires dictatures militaires du monde.

S'enchâssent les anecdotes de la vie de tous les jours, les discussions politiques, les rappels d'une enfance protégée, les évènements historiques: répression, plébiscite, révoltes, complot avorté… Et, parfois,  surgit un témoignage anonyme relatant un aspect de la terreur quotidienne de ces années-là.

Ecrit avec une simplicité efficace et authentique, ce récit en forme de kaléïdoscope nous dévoile une période tragique de l'Histoire uruguayenne, nous révèle l'emprise de la terreur sur une société  éclatée, et nous montre également l'image d'une jeune fille déchirée entre aveuglement et lucidité, engagement et soumission, héroïsme et culpabilité. 

Ces miroirs brisés du souvenir, la narratrice les rassemble pour les transmettre à ses enfants, pour qu'ils sachent que la liberté insouciante dans laquelle ils vivent n'est pas une norme, mais une conquête toujours menacée.

Un très beau livre, poignant et qui sonne comme un rappel que la démocratie et la liberté ne sont jamais acquises. 

 

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28 février 2019

« El Agua Blanda », de Hugo Fontana. (par Patrick Fornos)

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Editorial HUM, Montevideo, 2017, 150 pages.

ISBN : 978-9974-882-15-7

 

Journaliste et critique littéraire, Hugo Fontana est né à Canelones, Uruguay, en 1955. Il a collaboré à de nombreux médias. Il a publié des livres de fiction et de poésie comme des enquêtes journalistiques, notamment « La piel del otro: la novela de Hector Amodio Pérez » (plusieurs éditions entre 2001 et 2012) consacrée à un personnage controversé du mouvement des Tupamaros, accusé par certains d’avoir livré ses compagnons aux militaires avant de fuir le pays en 1972. Une affaire encore brûlante 45 ans après. Il est aussi l’auteur de l’enquête intitulée « Historias robadas: Beto y Débora, dos anarquistas uruguayos » (2003) sur deux anciens militants anarchistes octogénaires. 

Dans le domaine de la fiction, il a publié des recueils de nouvelles : Liberen a Bakunin (1997), Las historias más tontas del mundo (2001), Oscuros perros (2001) y Quizás el domingo (2003) et divers romans, notamment dans le genre noir/policier : El cazador (1992), Y bésame así (1996), El crimen de Toledo (1999), Veneno (2000, 2007), El príncipe del azafrán (2005), La última noche frente al río (2006), Un mundo sin cielo (2008, Premio Nacional de Literatura 2010) y El noir suburbano (HUM, 2009), Barro y Rubí (2013). El agua blanda (HUM, 2017) est son roman le plus récent. 

 

          Le 28 septembre 1966, un groupe armé composé de 18 militants péronistes détournait un avion de ligne de la compagnie Aerolineas Argentinas pour le faire atterrir de force à Port Stanley, la capitale du très isolé et indéfiniment controversé archipel des Malouines. Une fois au sol, les membres du commando s’emparèrent des premiers curieux qui s’approchèrent de l’appareil (il ne se passait pas grand-chose à Port-Stanley), ils déployèrent sept drapeaux bleu et blanc autour de la piste d’atterrissage (en l’occurrence celle de l’hippodrome, il n’y avait pas non plus d’aéroport à Port Stanley) et proclamèrent dans un communiqué radio que les Malouines étaient argentines. Tant que le gouvernement anglais ne reconnaitrait pas qu’ils étaient en territoire argentin, ils retiendraient les otages. Ça, ce n’est pas de la littérature, c’est ce qui s’est réellement passé. Mais c’est de cette bouffonnerie, parce que cela en fut bien une (moins de 48 heures après la diffusion du pronunciamiento les forces militaires britanniques récupéraient les otages et renvoyaient tout ce petit monde, avec ses drapeaux, à la chambre de justice de Buenos Aires), c’est de cette piètre farce nationaliste que Hugo Fontana s’est inspiré pour servir de schéma narratif à son roman. Agua blanda, en espagnol, cela veut dire "eau douce". El Agua blanda est un doux voyage dans le moi intime d’un homme qui s’est perdu dans les vicissitudes de son existence, et qui va (presque) se retrouver à l‘occasion d’une incursion forcée au large de son quotidien. Julio Lamas est journaliste, il partage sa solitude avec son chat et sa plante grasse. Dans un passé qu’il a laissé s’engloutir on se sait trop quand ni comment, il aurait voulu être romancier (il aime Conrad, Kipling et Graham Greene) mais toute sa production littéraire se limite à tenir la rubrique économique du journal qui le fait vivre. Quand on lui annonce qu’il va devoir « couvrir » un artificieux détournement aérien destiné à dévier l’attention de l’opinion de la crise politique que traverse le pays, il soupire, mais il s’exécute. Pour son grand bonheur et le nôtre. Á Nueva Rovira (c’est le nom de l’endroit où atterrit l’avion) Lamas va découvrir, et nous faire découvrir, un lambeau de terre détaché du monde où l’on se fiche bien mal du cours du CAC 40. Ici, tout ce que les gens ont envie de lire dans le journal ce sont les annonces des naissances, des anniversaires et des mariages. On écoute Rachmaninov en buvant du whisky (et en attendant la période des adultères) sans se préoccuper du vent qui souffle à sa fenêtre. Et on n’a cure non plus de la couleur du drapeau qui flotte au-dessus de sa tête. Á chaque ligne, on sent que Hugo Fontana a la fibre anarchiste. Dans son archipel, qui ressemble comme deux gouttes d’embruns de l’Atlantique à celui des Malouines, il n’y a que des étrangers, personne n’oblige personne à prendre racine et chacun compte bien profiter de son déracinement jusqu’à la fin de ses jours. Dans un style dépouillé, désenchanté et stimulant à la fois comme une brise marine, Hugo Fontana nous dit que notre liberté dépend principalement de nous-mêmes : l’eau est toujours douce sous la tempête, il faut juste savoir la regarder et y songer suavement. C’est ce à quoi s’appliquent les habitants de Nueva Rovira. Mais rien n’est jamais acquis dans les affaires humaines.  Le goût du pouvoir use toujours des mêmes recettes. « Ce qu’on redoute, fait dire Hugo Fontana à l’une des otages, c’est qu’un jour quelqu’un vienne et les embrigade pour réussir à les convaincre de l’importance d’habiter sur cette île, il les fera se sentir orgueilleux de vivre sur un sol où pas un seul arbre ne pousse, à la merci d’un vent de fou, il leur fera croire que les calamars géants qu’ils pêchent sont le symbole de leur force et de leur prospérité éternelle, et rapidement beaucoup d’entre eux seront prêts à charger une arme et à aller tuer d’autres hommes, y compris des hommes de leur propre sang ». Espérons qu’une telle disgrâce, au moins sur l’île imaginaire de Hugo Fontana, n’arrivera jamais.

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