LES LETTRES DE MON TRAPICHE

12 août 2018

« Ficción hereje para lectores castos » de Giovanni Rodriguez. (par Antonio Borrell)

Ficcion hereje

 

Editorial Mimalapalabra, Honduras, 2009, 120 pages. 

ISBN : 9781549958090

Giovanni Rodriguez est né à San Luis dans l’ouest du Honduras en 1980. Il vit à San Pedro Sula, seconde ville du pays. Il est aujourd’hui professeur de littérature à l’Université Nationale Autonome du Honduras. En tant qu’auteur il est très engagé dans la dénonciation du conservatisme et de la corruption dans ce pays. En 2005 et 2007 il publie deux recueils de poésie, il est primé en 2005 au Guatemala et en 2008 en Espagne. En 2009, « Ficción hereje para lectores castos » est son premier roman, réédité plusieurs fois jusqu’en 2017. En 2012 il publie l’essai « Café & Literatura », en 2016 le roman « Los dias y los muertos » et en 2017 un autre roman, « Tercera persona ». En 2015 il a reçu le « Premio Centroamericano y del Caribe de Novela “Roberto Castillo”.

 

MANUSCRIT TROUVE A SAN PEDRO SULA

À la fois roman et pamphlet, « Ficción hereje para lectores castos » est un des ouvrages encore trop peu nombreux qui s’attaquent au fléau que constituent les églises évangéliques en Amérique latine. Il adopte un procédé classique, celui du « manuscrit trouvé », arrivé sous enveloppe anonyme aux mains de l’éditeur, et dont le narrateur lui aussi déclare n’être qu’un témoin proche des faits relatés, sans y avoir participé lui-même. Son récit est présenté comme un hommage à quatre jeunes gens, « hérétiques » héroïques ayant décidé de résister comme ils le pouvaient à la profonde et massive stupidité de leurs concitoyens dévots. « Su fin no era desestabilizar el poder del Cristianismo, tarea casi imposible, considerando los niveles insoportables de alienaciòn y fanatismo que habìa adquirido la sociedad en los ùltimos tiempos, sino simplemente reìrse, divertirse, burlarse hasta donde les fuera posible. » À cette fin, ils iront jusqu’à manigancer l’enlèvement de l’un des plus nuisibles pasteurs du pays, un escroc se faisant appeler « l’Apôtre ».

Les quatre « hérétiques » s’appellent  Alfredo, Ricardo Ernesto, Simon et Wilmerio, et les premiers chapitres vont permettre de comprendre par quels chemins chacun d’entre eux est arrivé à l’athéisme, et comment ils aiment s’amuser en potaches aux dépens des dévots. Comme quand ils se glissent dans la file de ceux qui vont demander la bénédiction d’un pasteur, et  lorsqu’ils la reçoivent, simulent une crise d’hystérie en criant au miracle et sèment le désordre dans l’église. Ou bien lorsqu’ils montent dans un bus en se faisant passer pour des prédicateurs dont ils imitent le discours en le poussant jusqu’au délire sexuel, provoquant la fureur des honnêtes passagers du véhicule.

Wilmerio commence à douter dès l’enfance, ce qui lui vaudra quelques déboires au lycée et à l’université où il étudie la philosophie, quelques déconvenues avec les femmes jusqu’à sa rencontre avec Eugenia. « No sabemos si Wilmerio encontrò en Eugenia esa vocaciòn filosòfica que les exigìa absurdamente a las mujeres o si fue simplemente el enorme tamañode sus senos lo que atrajo su mirada y sus probables fantasìas ya no filosòficas sino sexuales. » . Si la philosophie est le chemin de Wilmerio vers l’athéisme, pour Simon c’est la découverte précoce de la sexualité avec Gladisita qui va l’écarter du droit chemin. Pour Ricardo Ernesto ce sera la rencontre avec une « putain dévote », après avoir été initié à douze ans par une de ses tantes. Pour Alfredo, le journaliste, la perte de la foi viendra un peu plus tard, et encore à la suite d’une rencontre avec une femme. Ces divers chemins les amènent à se rencontrer tous les quatre en se remarquant mutuellement grâce à leur comportement impie dans les églises. Se réunissant régulièrement en un lieu qu’ils appellent « Casa del hereje » ou « Escuela del hereje » ils en viendront à élaborer l’idée d’une action beaucoup plus spectaculaire que leurs blagues de potaches.

Au-delà de la farce, ce livre est une charge impitoyable contre les tares insupportables de la société hondurienne, ultraconservatrice, hypocrite, corrompue, bigote et ignorante, bref plus que mûre pour permettre à une véritable maffia politico-religieuse d’arriver au pouvoir, même par la démocratie. Des tares qui malheureusement affectent un grand nombre de pays du continent, à commencer par le Brésil. « Qué dias tan hermosos aquellos en los que de repente, sin que ningùn politòlogo, teòlogo de la liberaciòn o sociòlogo, sin nadie que pudiera explicar tal fenòmeno, aparecieran unos cincuenta pastores evangélicos como candidatos a diputados para las justas electorales del siguiente año, aun con la conciencia de estar contraviniendo la Constituciòn de la Repùblica » .  

Au delà de la charge, c’est un éloge à la libre pensée, au doute, à l’amour de la vie, du sexe et de la lecture en vertu du principe « màs libros, màs libres ». « Todos esos ilusos que se la pasaban dizque adorando a Dios en las iglesias no podían de ninguna manera ser libres, puesto que toda su experiencia lectora se reducía a la lectura de un solo libro : la Biblia. »

Le Trapiche a rendu compte il y a quelques mois du roman de l’Uruguayen Martin Lasalt , « La entrada al paraiso » qui traitait aussi des évangélistes et des témoins de Jéhovah dans les quartiers populaires, on trouve une évocation des mormons dans « El hermano mayor » de Daniel Mella, autre Uruguayen, et anecdotiquement dans « La Uruguaya » de l’Argentin Pedro Mairal, mais dans l’ensemble le fléau sectaire ne semble pas assez dénoncé dans la littérature latino-américaine, c’est pourquoi ce petit livre de 120 pages denses, antérieur aux autres, est particulièrement bienvenu, et on voudrait qu’il fasse des émules.

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01 août 2018

« El hermano mayor » de Daniel Mella. (par Antonio Borrell)

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Editorial HUM, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN: 978-9974-720-61-9

Jeune prodige de la littérature uruguayenne, né à Montevideo en 1976, il s’est fait connaître en publiant son premier roman « Pogo », à l’âge de 21 ans, sous le pseudonyme de Daniel Gorjuh, suivi par « Derretimiento » (1998) et « Noviembre » (2000). Après une longue interruption, il revient à l’édition avec le recueil de nouvelles « Lava » chez HUM en 2013 qui décroche le prestigieux prix « Bartolomé Hidalgo », étant alors le plus jeune auteur ainsi récompensé. Il a été enseignant d’anglais et anime des ateliers d’écriture. En 2016 il publie encore chez HUM le roman « El hermano mayor » et obtient à nouveau le « Bartolomé Hidalgo » en 2017. Il est présent dans diverses anthologies : El vuelo de Maldoror (Aymará, 1997), Líneas Aéreas (Lengua de Trapo, 1999), El descontento y la promesa (Trilce, 2008). Plusieurs de ses livres ont aussi été publiés en Argentine, au Pérou et en Espagne. « El hermano mayor » vient d’être traduit et publié en anglais chez « Charco Press » à Edimbourg. 

 

Ce « frère aîné » n’est autre que le narrateur-auteur de ce roman autofictionnel sans complaisance. Bien qu’il soit clairement dit que ce récit est basé sur un drame survenu dans sa famille à l’été (austral) de l’année 2014, ce réel  perd bientôt toute importance. Le lecteur oublie assez vite de vouloir démêler le « vrai » du « faux », car c’est avant tout un roman, écrit, construit, de manière à former un ensemble homogène, et que l’on accepte comme tel. Le récit n’a rien de nombriliste, car le centre du roman est une absence, une mort, celle du frère, du fils, et tout autour le désarroi d’une famille.

Le procédé le plus remarquable du roman, un peu déconcertant mais réussi, est l’emploi fréquent du futur pour raconter des événements passés, comme pour boucler une boucle, dans laquelle se confondent l’irrémédiable et l’inexorable, une nasse temporelle qui se referme sur la douleur, sans échappatoire. Aucun avenir ne pourra réparer ce qui est arrivé. « Su muerte va a caer un 9 de febrero, para siempre dos dias antes de mi cumpleaños. Alejandra tendrà 31 la madrugada de esa fecha cuya luz jamàs verà y en la que de cuatro hermanos pasaremos a ser tres. »

Alejandro est mort, va mourir, à 31 ans, à l’aube d’un jour de février 2014, au coeur de l’été, foudroyé par un orage dans une guérite de sauveteurs, sur une plage de la région de Rocha, où il passait tous ses étés à surfer. « Por qué a él que le gustaba tanto la vida? Por qué, Ale, cuando hay otros que se pasan quejando de todo? » C’est une bombe qui explose, dont l’onde de choc va frapper tout le monde. C’est l’incrédulité, on envoie des textos à celui dont on vient d’apprendre la mort, en espérant qu’il répondra pour démentir. Et la famille, qui a déjà ses deuils et ses fissures, essaye de résister. Le père et l’un des frères s’en vont identifier le corps et récupérer quelques affaires. Le frère aîné, Daniel, le narrateur, reste avec sa mère. L’attente le replonge dans son passé et dans ses échecs amoureux, sa séparation difficile avec Brenda, « la Negra » dont il a deux jeunes fils, Paco et Juan. Se pose la question angoissante, que faire des enfants dans ce moment, faut-il les protéger ou les confronter à la réalité ? « Capaz que estaba bien que los nenes vivieran la experiencia. Era una muerte, nada del otro mundo. » Le récit baigne dans un constant va et bien entre passé et présent, permettant de dessiner les personnages dans leur complexité, leurs amours, leurs angoisses. L’introspection va là où ça fait mal: drogues, misère sexuelle, pornographie…  Par moments « El hermano mayor » a le même impact sur le moral du lecteur que « Les particules élémentaires » de Houellebecq. A déconseiller si vous êtes enclins aux idées noires.

La mort du jeune frère ramène aux angoisses de mort de ses propres enfants et de sa propre finitude : « Aun cuando todo salga bien, Paco va a dejar de estar en el vientre de su madre, al que nunca va a volver, y eso también es muerte. (…) El mundo entero cambiará de piel cuando nazca Paco, y voy a empezar a pensar en mi propia mortalidad, solo que ahora como alguien que se enchufò a la corriente continua de la propagación de la especie. »  La soeur, Mariela, est renvoyée au souvenir de la perte d’un enfant en bas âges quelques mois plus tôt. Les blessures de chacun sont rouvertes. Les « vieux », les parents du mort, balancent entre le déni, comme la mère, et la culpabilité, comme le père, déjà hanté par une obsession de fin du monde imminente, il va en plus se reprocher d’avoir transmis à ses enfants la passion du surf, dont il fut un pionnier dans le pays. 

Pour l’auteur, la plongée dans ses traumatismes d’enfance, comme la mort de son grand-père, le ramène aussi aux origines de son besoin d’écrire, à son adolescence passée entre drogues et tendances suicidaires, en réaction aux années où ses parents étaient adeptes d’un église mormone, convaincus de faire le bien de leurs enfants avec lesquels ils espéraient vivre éternellement comme le leur promettait la secte. Il revient à ses relations avec ses jeunes frères, à la vocation de musicien, à ses difficiles débuts de vie en couple à Montevideo…

Vient ensuite le jour de l’incinération du corps, où une étrange plume noire est déposée sur le cercueil, puis celui de la dispersion des cendres en mer à La Paloma, par les surfeurs sur leurs planches.

« El hermano mayor » est  livre court mais dense, tout en émotions, un livre qui perturbe et même qui chamboule, plein de détresse, de rock, d’amour, mais une lecture à réserver à ceux qui ont l’optimisme et la joie de vivre chevillés au corps !

 

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21 juillet 2018

« Babel de un hombre » , de Javier Montiel. (par Michel Van Thournout)

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Editions Maclein y Parker, Séville, Espagne, 2017, 110 pages.

ISBN : 978-84-947107-0-4

 

Ecrivain, peintre et psychanalyste, Javier Montiel est né à Maldonado, dans l’est de l’Uruguay en 1986 et s’est fixé dans la capitale à 18 ans. Après des études de psychologie et de psychanalyse il exerce actuellement dans cette ville. Il est aussi un des piliers de la librairie « Purpurea » au centre de Montevideo, où il dispense d’excellents conseils de lectures. « Babel de un hombre » est son premier livre. Il a également un « livre-objet » intitulé « Astrolabio » qui réunit une demi-douzaine de contes comme des lettres sous des enveloppes illustrées. En tant qu’auteur, il se situe dans la veine des « raros » (les bizarres, les étranges) de la littérature uruguayenne comme Felisberto Hernandez ou Mario Levrero. 

 

Ce fut une rencontre littéraire des plus providentielles. Une rencontre de deux époques, une rencontre de deux territoires similaires, séparés par la ligne équatoriale et situés presque aux frontières opposées d’une même langue, d’un même continent : Le Mexique des années 50-60 et l’Uruguay des années 2010. D’une part j’ai reçu  par le biais d’une amie un livre d’histoires courtes de la mexicaine Elena Poniatowska intitulé : « De noche vienes », et d’autre part grâce à une rencontre sur Facebook, un livre de contes de l’auteur uruguayen Javier Montiel intitulé « Babel de un hombre y otros relatos ». J’ai eu à ce moment-là l’inspiration de lire les deux livres en même temps, en sautant d’une histoire à l’autre et donc d’un livre à l’autre… Quelle fut ma surprise d’y retrouver des similitudes au niveau de la qualité du récit ainsi qu’au niveau de certaines thématiques très latino-américaines, que sont entre autres le « réalisme-magique », comme ceux des débuts d’Isabel Allende.

C’est en tous les cas ce qui ressort à première vue des récits de Javier Montiel. Mais en y regardant de plus près nous pourrions dire que ce que nous lisons est plutôt une vision psycho-analytique (on y retrouve probablement la formation professionnelle de l’auteur)  d’une vision déformée de la réalité de chaque personnage. Nous pouvons même nous demander si ce n’est pas nous qui, en lisant, percevons leur réalité comme normale et si c’est la nôtre qui est dérangeante/anormale. Cette perception de la réalité qui est constamment analysée et interprétée par notre cerveau (me référant aux recherches scientifiques récentes des pouvoirs cognitifs du cerveau) est bien expliquée par Anil Seth dans le ‘TED-talk’ suivant: https://www.ted.com/talks/anil_seth_how_your_brain_hallucinates_your_conscious_reality. Peut-être est-ce ça la clef à la lecture de chaque conte qui parfois frôle la Science-Fiction ?

Finalement nous pouvons conclure que les contes de E.Poniatowska nous racontent des histoires d’émancipation sociale tandis que les histoires de J.Montiel nous donnent un aperçu d’émancipation d’ordre psycho-mental. En quelque sorte E.Poniatowska aurait pu introduire J.Montiel  avec le conte suivant « Castillo en Francia » où elle écrivit: ‘En realidad lo que llamamos vivir no es más que un acto de la imaginación’… Et en réponse à cela nous avons J.Montiel qui dans son conte « Luis Amador o Babel de un hombre » nous raconte un fait anodin vu par différentes personnes comme entre autres une certaine Sidonie : ‘Sidonie diría que Amador nunca despertó realmente, sino que, por el contrario, ha quedado atado al sueño eterno y ni siquiera lo ha notado’.

Bref, J. Montiel nous projettera entre rêve et réalité :

- D’une visite d’une maison à vendre à un cauchemar en équilibre précaire (‘Casa

en ruinas’)

- D’un portrait parfait et succulent à un meurtre viscéral (’Oleo s/ Tela I’)

- D’une rencontre banale entre amis dans un café à une transformation corporel de

différents états physiques et les embêtements que cela engendre… (‘Estados’)

- D’une réparation banale dans une salle de bains à une intense orgie par une faille

dans l’espace-temps. (‘Azulejo’)

- De la prémonition d’un meurtre parfait à la solitude d’une observation féline.

(‘Soledad’).

- D’une poursuite angoissante à la rencontre de son propre reflet dans un miroir et

l’échange instantané des partenaires reflettés  (ou pas ?). (‘Techos circulares’)

- D’un suicide interminable dû à un arrêt dans l’espace-temps… (‘Caida libre’)

- Et bien plus encore !...

 

En quelque sorte les histoires courtes de J. Montiel son hautement recommandables et vivement une traduction pour le public francophone !

 

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14 juillet 2018

« El síndrome de las ciudades hermosas », de Carolina Cynovich. (par Antonio Borrell)

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Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2015, 125 pages.

ISBN : 978-9974-49-812-9

Nouveau visage de la littérature uruguayenne, Carolina Cynovich est née en 1991 à Montevideo. Après des études en communication audiovisuelle, elle se fait remarquer avec ce premier roman, « El síndrome de las ciudades hermosas ». Elle est aussi l’auteur d’un livre pour la jeunesse « El hombre que da cuerda al mundo »

 

L’histoire se déroule de nos jours à Montevideo, même si la ville n’est que rarement citée. Julian Molina, le narrateur, est un professeur de français qui fréquente le « Dionisio », une sorte de club littéraire et culturel tenu par le vieux Nando. Il entretient une liaison discrète avec Daniela, une de ses étudiantes. Sa vie routinière change le jour où il est embauché pour servir d’interprète lors du  tournage d’un film d’Adam Claasen, un réalisateur culte belgo-hollandais et francophone.

Claasen est réputé pour le soin mis à représenter dans ses films une ville « qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », en utilisant des décors naturels ou artificiels qu’il modifie subtilement par l’ajout d’une porte, d’une fenêtre, généralement des trompe-l’oeil. Le réalisateur se caractérise aussi par le fait qu’il apparait parfois, muet et masqué, à l’arrière-plan de certaines scènes. Ce cinéma étrange réunit des passionnés qui essayent d’en comprendre tout le sens caché, un petit réseau dont les membres s’appellent entre eux les « chercheurs » (buscadores). Julian Molina va découvrir peu à peu les différents métiers du cinéma qui s’exercent sur le tournage, a travers les personnalités de Zimena la décoratrice, ou Pedro Damian, l’assistant-réalisateur, tous admirateurs de Claasen et décidés à mener le film à son terme comme un chef d’oeuvre. 

Mais d’étranges incidents vont se produire. Julian remarque lors des prises qu’une mystérieuse jeune femme passe subrepticement en arrière-plan, sortant d’une porte factice, disparaissant dans une autre, et portant toujours une petite valise. Il s’aperçoit que la même femme est présente dans des films antérieurs de Claasen, sans que son identité soit dévoilée au générique. Un jour il se lance à sa poursuite, arrive à la rejoindre et lui subtilise un petit livre de comptines hollandaises. Sa volonté d’éclaircir se mystère se heurte à l’hostilité de l’équipe du tournage, notamment celle de Pedro Damian, dont on découvre qu’il est depuis longtemps un des « chercheurs » les plus acharnés. Alors Claasen propose à Julian de devenir son interprète personnel, et l’implique dans le film, lui fait confectionner un de ses mystérieux masques par le non moins mystérieux Yetzel.

Julian continue à poursuivre la jeune femme à la valise, et tombe derrière un décor sur une étrange clinique dont l’unique objet d’étude semble être le psychisme de Claasen. Lorsqu’il arrive enfin à parler à la jeune femme, celle-ci lui demande de l’aider à « sortir ». Mais ses efforts lui valent chaque fois plus d’hostilité de la part de Claasen et de son équipe, qui lui reprochent de mettre le film en danger. Peu à peu les limites entre le réel et l’imaginaire s’estompent. Le basculement dans le fantastique se confirme au chapitre quinze quand Julian se lance à la poursuite de l’inconnue dans un décor de gare reconstitué en trompe l’oeil : « Me hizo olvidar totalmente de que la puerta de la estación había estado pintada en una lámina de madera, y que yo posiblemente ahora estuviera adentro de esa lámina. » 

Qui est la mystérieuse jeune femme ? Quels sont ses liens avec Claasen ? Les réponses viendront et le dénouement réserve une surprise, une sorte d’apothéose pour un cinéaste culte comme Adam Claasen. Ce premier roman de forme très classique se lit avec plaisir. Cette belle écriture fluide  nous fait glisser insensiblement de la réalité à un fantastique subtil et sans esbroufe. Une fois le livre refermé on réalise qu’il y a là matière à un film qu’on irait bien voir un jour.

Carolina-Cynovich

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06 juillet 2018

« No soñarás flores », de Fernanda Trías (par Laurence Holvoet)

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Editorial HUM, Montevideo, 2017, 144 pages.  

ISBN: 978-9974-720-63-3

Auteur cosmopolite et polyglotte, Fernanda Trias est née à Montevideo en 1976. Elle vit aujourd’hui en Colombie où elle est enseignante universitaire, après avoir séjourné notamment en Argentine, en France (boursière de l’UNESCO en 2004), en Allemagne, aux Etats Unis, au Chili… Ses textes ont été publiés dans divers pays hispaniques : « Cuaderno para un solo ojo », « La azotea » y le recueil de nouvelles « El regreso ». Pour “La azotea” elle a reçu le troisième Prix national de Littérature en Uruguay en 2002. « La Ciudad invencible » a déjà été publié en 2013 et 2014 (Espagne et Chili) avant de l’être en Uruguay en 2015. 

 

« No soñarás flores » est un recueil de nouvelles d’abord paru en 2016 chez Laguna Libros en Colombie et puis cher HUM en Uruguay à la fin de l’année dernière. Il m’est parvenu en direct de Montevideo, dédicacé ! J’en ai été très touchée. Mais c’est en arrivant au dernier texte - une nouvelle qui a donné son titre au recueil -  que tout s’est éclairé !

Lorsque j’ai lu la première phrase, « Esta mañana a primera hora compré dos tubos de cinta adhesiva, una tijera y una birome que se desliza rápido por el papel satinado del cuaderno. », j’ai pensé que ces mots me disaient vraiment quelque chose et c’était étrange parce que j’étais bien sûre de ne pas avoir déjà ouvert ces pages-là ! J’ai relu et puis j’ai eu un doute. Je suis allée farfouiller dans les répertoires de mon ordinateur à la recherche d’un texte que j’ai traduit à la fin de l’été dernier pour l’anthologie bilingue de nouvelles uruguayennes à paraître très bientôt aux éditions L’atinoir. Ce texte s’intitulait « Aquel lugar » mais c’était bien le même ! Seul le titre avait changé… « No soñarás flores » Les farceurs !

Donc, voilà. Vous l’avez compris, j’ai déjà eu le plaisir de lire, de relire, de relire et de relire encore, au moins un texte de Fernanda : je l’ai traduit ! Et j’ai aimé ce que j’ai traduit. J’avais également lu « La ciudad invencible » et son ton bien particulier. Les nouvelles de « No soñaras flores » conservent ce ton, cette patte d’écriture. Chaque texte est une sorte de monologue, même si le narrateur n’est pas toujours le protagoniste. Dans chacune des huit nouvelles, c’est un point de vue particulier qui raconte, qui cherche à comprendre, à dénouer les nœuds de situations relationnelles souvent banales mais néanmoins complexes, envahissantes. Avec Fernanda Trías, on explore des thèmes tels que l’isolement, les difficultés liées à la perte, aux différents types de relations interpersonnelles. Elle nous parle aussi de dépendance, d’amitié, d’influence, de vie de couple à tous ses stades, et du temps qui passe. Il n’y a pas de final heureux… ni malheureux. Il nous reste un espace d’introspection. Les nouvelles, les fictions de Fernanda, parlent à notre âme, alors je suppose que chacun sera frappé par des passages très différents.

A titre d’exemple, voici l’une des phrases qui m’a marquée parce qu’elle fait profondément écho en moi :

« Hacía una semana, nomás, había bajado los tres pisos con la valija; tiró de ella hasta el subte, se sentó en el banco de metal y dejó pasar tres o cuatro trenes mientras el frío del banco empezaba a traspasarle el saco de piel y ella seguía llorando, no por tristeza, sino por la rabia de que sus ojos se obstinaran en mirar hacia el puente, esperando que él viniera a buscarla. »

Alors, dites, les éditeurs français, c’est le moment où jamais d’attraper les lecteurs zappeurs en leur offrant plus souvent de beaux et riches textes courts, non ? Une nouvelle par-ci, une nouvelle par-là, en guise de goûter,de pause, d’en-cas ou d’apéro, c’est bon, non ?! Et avec l’Amérique Latine contemporaine, nous n’avons que l’embarras du choix je crois !

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24 juin 2018

"Arena" , de Lalo Barrubia (par Antonio Borrell)

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Editorial Criatura, Montevideo, 2017, 190 pages.

 

ISBN : 978-9974-8634-9-1

Lalo Barrubia (la loba rubia) est le nom de plume et de scène de María Del Rosario González, romancière, poète, traductrice et « performeuse », née à Montevideo en 1967, et vivant à Malmö, en Suède, depuis 2001. Elle y est animatrice culturelle pour la jeunesse. Sans être en rupture avec son pays d’origine, elle se considère aussi chez elle en Suède, cultive son bilingüisme et estime faire partie des « auteurs suédois écrivant en langues non-scandinaves ». Elle dit écrire pour témoigner et garder une trace pour l’histoire de sa génération, celle qui avait  dix-huit ou vingt ans à la fin des douze années de dictature (1973-1985). Elle qui considère que la musique est sa principale influence littéraire, a écrit plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, ainsi que des romans : « Arena » (2003 et 2017) , « Ratas » (2012) a reçu le prix national de littérature en 2014. « Pégame que me gusta » (2009 et 2014) et « Los misterios dolorosos » (2013). 

 

« Sex and drugs and rock’n roll » de Ian Dury pourrait être la bande-son de ce livre, qui fait aussi penser à Kerouac et parfois à Bolaño. 

 « Arena » (Sable) brosse le portrait d’une jeunesse uruguayenne rescapée et déboussolée à la sortie de la dictature militaire, dans la seconde moitié des années 1980, entre sexe, drogues et rock’n roll, mais aussi alcool, auto-stop, et plages de la côte atlantique, à la recherche de champignons hallucinogènes dans les pinèdes derrière les dunes. La première phrase du livre suffit à donner le ton : « Se despertó medio que demasiado temprano para la borrachera que traía de la noche anterior. Cuando tomaba coca nunca lograba dormir lo suficiente »

 La construction du récit est à l’image de la vie des personnages: fragmentaire, erratique, centrée à tour de rôle sur divers protagonistes, tantôt à la troisième personne, tantôt à la première, le récit souvent cru ne manque pourtant pas de moments de poésie. Le narrateur des fragments écrits à la première personne est un homme, bien que l’auteur soit une femme, ce qui tord le cou, s’il le fallait encore, à l’idée bizarre selon laquelle il y aurait des écritures « masculines » et « féminines ».

 Le fil conducteur du roman est l’histoire de « Pepe », le narrateur, journaliste débutant, en couple avec Patricia, une enseignante. Souhaitant écrire un article sur ce milieu de marginaux, (punks, rastas, rockers, hippies, paumés, dealers, routards) il va être complètement l’absorbé par celui-ci à cause de sa passion pour « La Potro », une jeune femme libre, infidèle et vagabonde. « Yo lo veìa todo como material literario, carne para una novela, carne jugosa ». La plupart personnages n’ont que des surnoms : Bayo 10, Pachuli, Zulù, Mìstico, la Sole, Matius, el Turupì, des identités qui, à l’image de leurs vies ne rentrent pas dans les normes. Des vies presque sans attaches, (à part peut être le numéro de téléphone d’une mère à Montevideo) entres fêtes et beuveries nocturnes sur les plages…

 Il y a presque quelque chose de post-apocalyptique dans la vie de ces jeunes gens, qui souvent fuient la ville pour vivre comme des Robinsons, des naufragés, sur les dunes et les plages de la région de Rocha, le littoral atlantique, jusqu’à Chuy, la frontière brésilienne, lieu de tous les trafics. Et s’ils rêvent de partir au Brésil, c’est encore pour la défonce, pour fumer à longueur de journée: « Pasamos un rato hablando de drogas, cosa que siempre hacen los que no tienen drogas ni pueden hablar de nada cuando no tienen drogas, y escuchando un casete de Kortatu… »

 La fin de la dictature signifie aussi le retour des exilés, l’arrivée d’étrangers, provocant l’incompréhension de ceux qui n’avaient pas pu partir : « Mientras todos soñábamos con irnos del pais había un montón de gente que llegaba. No entendíamos muy bien a qué volvían pero estábamos encantados de conocerlos, se lo decimos de corazón. Mucho gusto. Por favor contame còmo es Europa. Todo ese mambo del gran viejo mundo. » 

 Un des points forts de l’écriture de Lalo Barrubia est sa poésie, même quand il s’agit de raconter des épisodes triviaux. La première page de la seconde partie est à ce titre particulièrement réussie, en voici quelques lignes, un portrait de « La Potro » :

« No es su silueta ni sus piernas largas, no es el pelo ni el color de sus ojos, ni sus labios gruesos y pálidos, ni sus manos. No es su voz profunda ni sus huecos ni sus pechos infantiles. Es todo, todo su cuerpo y hasta el aire que arrastra cuando se mueve. Ella es su cuerpo, así como es, cansado y hermoso, curtido, extenso. Camina como quien camina mucho; coge como quien coge mucho; se emociona como quien tiene sed y toma agua. Es su cara como pómulos y dientes y malhumores. Es la prueba de lo perecedero, el fruto de la tierra, el dolor de veinte siglos, y el sabor de una piel. Es una mujer envolviendo una pierna en la otra sobre el asiento duro de un vagón de segunda clase, el viento en la cara, la nariz en el campo que se esfuma. Es una despedida ritual un treinta de diciembre. El abrazo final con la adolescencia de colarse de un lado para otro. Una muerte como cualquiera. Lleva toda la tarde saltando por trenes vacíos sin saber a donde va, no tiene a donde ir, no tiene necesidad de ir a alguna parte, solo moverse, bailar, oír la música. Vio pasar calles y pastos y túneles sin grafitis, y campos con vacas y mares de piedra. Solo ver y oír. La pantalla de televisión de un pais està por apagarse. Una mujer y un tren. Y me cuelgo del recuerdo que no tengo. Y me da bronca no haberla perseguido como hubiera hecho ella con su cámara de fotos. Y me da bronca no habérmela cogido en el baño de un tren. »

 L’autre dimension poétique de cette écriture vient de la présence de la nature, souvent dans une sensation de communion, et l’évocation de lieux sauvages, devenus aujourd’hui très touristiques, comme Cabo Polonio ou Valizas (dont se souvient aussi l’argentin Pedro Mairal dans son récent roman « La Uruguaya »). Lalo Barrubia n’oublie pas qu’elle est poète quand elle écrit un roman : « Nos divertimos en verano y en invierno nos queremos morir. Pero no entonces. Entonces solo caminaba por la orilla y me bebìa la sal y el estruendo brillante de la espuma y el olor del verano. » Ou bien encore : « Vagué por un interminable desierto de arena. Un interminable desierto de arena. Un interminable desierto de arena. Un interminable desierto de arena. Busqué mi lìnea fugante, blanca, en la arena negra de la noche. Encontré mis propios ojos vaciados en el cielo negro, corriendo como agua entre las estrellas que formaban diseños mòviles y trazos repentinos y se expendían y se multiplicaban. Vi muchas màs estrellas de las que nadie ha visto nunca, abrazando la luna creciente y blanca. »

A cette époque en Uruguay, c’est le retour à la démocratie, et pourtant quand nos marginaux ont la mauvaise idée de s’aventurer à Punta del Este, station balnéaire très chic, la récente dictature se rappelle à leur souvenir à travers le comportement de la police qui les arrête et les expulse du lieu en raison de leur apparence minable et parce que certains garçons portent des boucles d’oreilles. (Et même sans vouloir toujours tout ramener à Albert Cossery, on ne peut s’empêcher de penser à « La violence et la dérision ») 

Puis c’est l’hiver et le retour à Montevideo, toutes les ruses et astuces de La Potro pour survivre en volant dans les magasins, ou en faisant les fins de marché, surtout celui du dimanche, rue Tristàn Narvaja, une institution de la débrouille uruguayenne qui survit à toutes les crises économiques. De nouvelle réminiscences des années de dictature apparaissent à travers les souvenirs de certains personnages qui ont vécu, avec des yeux et des mentalités d’enfants confiés à des grand-mères, les absences et la clandestinité de parents parfois emprisonnés, ou exilés, ou « disparus »… Pour chacun des ces personnages viendra le moment de faire des choix, ou de subir ceux des autres…

Le Trapiche a déjà rendu compte par le passé d’un roman uruguayen évoquant la même époque et les mêmes milieux, « Adios Diomedes » de Leandro Delgado (publié en 2004 un an après « Arena ») mais avec Lalo Barrubia on est un cran au-dessus dans l’écriture, même si les deux lectures sont complémentaires. On pourrait y ajouter une troisième proposition de lecture, pour changer de pays mais pas d’époque, ce serait « Generaciòn Cochebomba » du péruvien Martin Roldàn Ruiz, qui nous plonge aussi dans les années 85-87 et dans la vie d’une jeunesse malmenée par le terrorisme et la répression, se réfugiant dans le rock, les drogues et la marginalité… 

 

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15 juin 2018

« Rojo » de Mercédes Estramil. (par Hélène Porcher)

 

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Editorial HUM, Montevideo, 2011, 72 pages.

ISBN : 978-9974-687-47-9

 

Mercedes Estramil, née à Montevideo en 1965, a fait des études de lettres à la « facultad de humanidades ». Elle est journaliste, collaboratrice des suppléments culturels La Semana, El Dìa, El País Cultural. Primée en 1994 par la ville de Montevideo pour un recueil de poésie « Angél sòlido », elle a ensuite publié plusieurs courts romans aux éditions HUM : Hispania Help (2009),  Irreversible (2010),  Rojo (Premio Nacional de Narrativa/EBO-Fundación Lolita Rubial, 1996; HUM, 2011) et son premier recueil de nouvelles Caja negra (HUM, 2014). Son plus récent roman « Washed Tombs» est encore paru chez HUM en 2017.  

La première de couverture annonce la couleur : le sujet traité sera une partie de carte, donc un jeu et des joueurs. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, sauf que la partie de carte n’est ici qu’un prétexte. Mais plantons le décor qui pourrait être celui d’une pièce de théâtre : un salon, une table des chaises et des amis, toujours les mêmes qui se plient depuis de longues années à un même rituel, sans doute hebdomadaire, celui d’un jeu de cartes, la canasta faisant la part belle au « comodìn », au joker, qui prend bien sûr un double sens tout au long du roman. Les amis, Colorado (simple référence à la couleur rouge du cœur et du carreau ou clin d’œil à la formation politique uruguayenne plutôt à droite ?), Dutra, Ariel, et Paulino… La partie commence, mais on se rend vite compte que le livre prend immédiatement la forme d’un conte cruel et satyrique. 

Une comédie humaine se joue entre les quatre personnages qui sont analysés à la loupe, sans concession aucune et avec un humour décapant. Dans le jeu, il y a les perdants les gagnants et le rapport de force s’installe, même si chacun fait comme si l’enjeu en était dérisoire. Comme dit l’auteur la boîte de pandore est ouverte et le dessous sombre des relations amicales est révélé au fil des parties. Le dominant, le gagnant, toujours humble et profil bas, le bon perdant qui garde le sourire, ceux de l’empire du milieu… Frustration, jalousie, faux semblants, détestation secrète tout cela derrière la façade d’une amitié sans faille tissée tout au long de ces années par le rituel de ce que l’on peut considérer comme un jeu de dupes, un jeu de cartes truquées que le comodín, le joker observe de son air sardonique. Seul élément extérieur à ce cercle fermé, le téléphone qui résonne parfois, mais qui même s’il est le vecteur d’une mauvaise nouvelle susceptible d’interrompre la partie, ne dérange pas l’ordre établi… et la partie continue jusqu’à la cassure finale, la dispersion du groupe et le rideau qui tombe sur cette comédie de mœurs écrite avec une plume trempée dans un vitriol mêlé de tendresse, car ces personnages sont tout simplement humains… 

On trouve avec plaisir dans l’écriture de Mercedes Estramil des ressemblances avec l’auteur espagnol Javier Tomeo: thème, plume incisive, psychologie des personnages et humour implacable.

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02 juin 2018

« Guía para un universo » de Natalia Mardero (par Antonio Borrell)

 

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Editorial Estuario, Montevideo, 2016, 100 pages.

Illustrations d’Eduardo Barreto.

ISBN: 978-9974-720-56-5

 

Née à Montevideo en 1975, Natalia Mardero est diplômée en communication sociale, et journaliste. Elle publie de la littérature depuis le début des années 2000, et notamment de la S.F.  En 2001, « Posmonauta » , en 2004 (réédition en 2016), « Guía para un universo », puis en 2012, « Gato en el ropero y otros haikus », et 2014, « Cordón Soho », roman déjà commenté il y a quelques mois dans « Les Lettres de mon Trapiche ». Elle a participé à plusieurs anthologies. Elle est aussi DJ à ses heures, et tient un blog intitulé : « Madonna es mi madrina ».

 

C’est une oeuvre de jeunesse, publiée en 2004 et rééditée en 2016. Aux confins de la science-fiction, de la poésie et d’une fantaisie à la Lewis Caroll, ce « Guide pour un univers » tresse deux fils narratifs : d’une part des chapitres intitulés « Diario de viaje » et numérotés, racontant les voyages interstellaires d’une narratrice qui reste anonyme, d’autre part des chapitres qui s’intercalent entre les précédents et portent en général le nom d’une planète extraordinaire qui y est décrite, comme une escale. C’est donc une sorte de « Guide du routard galactique » à l’uruguayenne, où l’on ressent également une influence de Ray Bradbury, ou de Swift. Les nombreuses illustrations d’Eduardo Barreto donnent un air de livre pour enfants, mais c’est une lecture pour tous les âges, riche d’une imagination débridée, et qui ne se laisse enfermer dans aucun genre. Les chapitres sont très courts et peuvent souvent se lire indépendamment des autres, comme des micro-récits ou des contes poétiques.

Parmi les escales proposées par ce guide, on retient notamment la planète « Lemon Pie » dont la surface est recouverte de meringue, ou « Plato Elefante », en forme d’assiette géante reposant sur le dos de deux éléphants, habitée par les hialpes, des souris géantes très élégantes et bien élevées qui adorent faire du vélo. Il y a aussi « Malvinas II » la planète des Argentins, et la planète des morts, habitée par tous les terriens défunts, et « Dermis » dont la surface semble faite de peau humaine, sous toutes ses formes, la planète « Ginkee » dont les habitants changent de couleur selon leurs émotions… Il y a « Retrolandia » la planète des antiquaires et des marchés aux puces, et « Fowoh » si lointaine que ses habitants ne reçoivent encore que les émissions télévisées de la Terre des années 1980 et se passionnent pour Madonna et Lady Di… Il y a encore bien d’autres mondes étranges et on laissera le lecteur y faire son itinéraire en lui conseillant juste d’éviter la « planète paradis » dont la perfection est si parfaite qu’elle est insupportable pour les terriens et les rend fous ! Une lecture rapide pour passer un moment divertissant. 

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31 mai 2018

« Los geranios », d’Ana Solari (par Laurence Holvoet)

 

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Casa editorial HUM, Montevideo, 2014, 108 pages.

ISBN : 978-9974-699-83-0

 

L’Uruguayenne Ana Solari (Montevideo,1957) est une touche-à-tout : écrivaine, dramaturge, musicienne, journaliste et professeure d’université. Elle a obtenu plusieurs bourses d’écriture de prestige et parmi elles, celles de la Fondation Guggenheim en 2000, de la Fondation Rockefeller en 2004 et de la Fondation Bogliasco en 2005. Elle a même reçu une bourse de la République de Chine Populaire en 2007 pour aller étudier le chinois à Pékin. Tout au long de sa vie, elle a composé et combiné ses différents arts, écriture, musique et même illustration et calligraphie. La Casa Editorial HUM, son éditeur actuel, met en avant dans sa biographie quelques uns de ses titres : Zack (1993), Tarde de compras (1997), Scottia (2002), etc. Elle a déjà publié une petite vingtaine d’ouvrages.

 

Cette courte histoire est, somme toute, banale. Une jeune femme qui dès le premier chapitre nous est présentée comme paumée entre alcool et sexe, vit avec sa mère, qui perd peu à peu son autonomie, et sa sœur, perpétuelle amoureuse un peu caractérielle. Progressivement, on découvre que les trois femmes vivent ensemble, comme figées dans le temps : il y a vingt ans, le mari et père les a plantées là sans explication. Depuis, chacune à sa manière, elles ruminent le pourquoi du comment et oublient un peu de vivre leurs propres histoires, leur propre vie.

Le récit est porté par un narrateur qui développe le point de vue de cette jeune femme dont les pensées un peu désordonnées nous sont exposées.

L’écriture d’Ana Solari est nette, chaque détail donné vient enrichir le tableau, mais il n’y a pas de digression si ce n’est celles qui jaillissent de l’esprit de la protagoniste principale. L’auteure dit avoir voulu d’abord écrire des nouvelles et puis s’être rendue compte qu’elles formaient finalement un récit cohérent. C’est ainsi que l’on distingue nettement une diversité des thèmes abordés : la culpabilité, le manque de rêves, la paresse, les relations familiales, le libre arbitre, etc.

Extrait d’un encart paru dans El Observador (Uruguay) le 25/07/2014 :

« Le récit d’Ana Solari s’inscrit dans un « réalisme sale » qu’elle cultive depuis son premier livre « Cuentos de diez minutos ».

La journaliste et professeure de littérature Alicia Torres le décrit ainsi : « Les personnages nous semblent sortir d’un film ou d’une nouvelle brève nord-américaine. La voix d’un narrateur invisible adopte la perspective de la protagoniste, une jeune fille rebelle et paradoxale, qui à travers le sexe et la boisson essaye de surmonter la trahison du père qui l’a abandonnée. Avec une sœur au cœur d’artichaut, une mère inefficace et un fiancé pas très présentable, la modeste tragédie familiale, imaginée et déroulée avec talent par l’auteure, s’autorise des étincelles d’humour ainsi qu’un soupçon de beauté qui incitent à penser que les choses méritent d’être regardées autrement ».

A découvrir, vraiment !

 

 

Deux morceaux choisis :

p. 22

- On a bien vécu ensemble, je veux que tu le saches.

- Je le sais maman.

- Il s’est fatigué, c’est tout. Il s’est fatigué d’être entouré de femmes.

- Je le sais maman.

- C’est sûr qu’il s’en est bien tiré. C’était un homme intelligent, adroit, bon. C’est ça qu’il était : un homme bon.

- C’était peut-être un homme juste ?

- Et comment veux-tu que je le sache ?

- Je croyais que l’on savait ça dans un couple.

La mère lui attrapa la main et l’écarta de sa tête.

- Tu sais bien que je n’aime pas que tu me caresses la tête.

Si tuer n’était pas puni par la loi, elle déploierait une énorme créativité, un incroyable talent pour la faire disparaître de la face de la Terre, de la galaxie, de l’univers. Mais non, la voix de la loi est là, l’autorité pure et dure, qui assure la saine cohabitation humaine. Elle allume la radio. Elle regarde par la fenêtre. Le temps se couvre. Faites qu’il pleuve et que la pluie chasse un peu la chaleur qui l’empêche de dormir la nuit. Il reste encore du temps avant la nuit. Trop. Une mélodie collante comme l’air chaud s’écoule de la radio. Qui peut donc danser avec cette chaleur ? Non, elle n’ira pas chez Jakob, même pas pour le ventilateur au plafond, ni pour les bières fraîches dans le frigo, ni pour l’escalier en bois. Elle restera là, près de la radio, comme si elle était en train de mourir, peu à peu, en pleine conscience. D’abord la vue, puis l’odorat, et après le goût. On sait que l’ouïe est le dernier truc qui reste. Ensuite les jambes deviennent lourdes, et puis les bras. On ne sent déjà plus ses mains. Un peu le poignet. Elle aurait dû enlever sa montre. Il est trop tard. Et puis c’est l’estomac qui cesse de fonctionner, les intestins, et puis elle ne sait plus quoi, et enfin le cœur. Son cœur cesse-t-il de fonctionner ? 

 

p. 39

- Qu’y a-t-il ?

- Je veux me marier avec toi.

C’est sûr, elle a mal entendu, ou alors elle est encore en plein milieu d’un cauchemar. Elle l’ignore et commence à boire son café. Si c’est un cauchemar, elle se réveillera vite, il n’y aura ni café, ni biscuit au chocolat, ni un Jakob si matinal dans la cuisine. Le café est bon, et elle pense que pour un café onirique, cauchemardesque, il est meilleur qu’il en avait l’air. Bon, c’est sa première expérience de café à l’intérieur d’un rêve, alors ça n’a pas non plus beaucoup de sens de s’y arrêter ou d’y consacrer plus d’attention. Mais une fois son café terminé, elle voit que Jakob est toujours là, qu’il n’a pas bougé d’un centimètre, ce qui est assez étrange parce que dans les rêves les choses se passent très vite, elle bouge d’un endroit à un autre sans vraiment de sens logique. Ce doit être un type de rêve différent. Elle doit faire attention à ce qu’elle mange, c’est certainement quelque chose qui est mal passé.

- Tu as entendu ce que je t’ai dit ?

La voix est trop proche pour que ce soit un rêve.

- Je pensais que j’étais dans un  cauchemar, excuse-moi. Qu’est-ce que tu disais ?

- Je suis venu te demander en mariage, mais je n’aurais jamais cru que ce serait si compliqué.

- Ce n’est pas compliqué, c’est stupide.

Alors Jakob prend sa tasse et boit une gorgée, deux, trois, cinq, jusqu’au bout, presque sans respirer. Puis il grignote un biscuit, machinalement.

- J’ai une bague dans ma poche, attends.

Les personnes maladroites ne devraient pas se mettre dans des situations aussi débiles. Poser le biscuit dans l’assiette, essuyer sa main pleine de vieux chocolat, la mettre dans sa poche et en ressortir la maudite bague, c’était clairement presque impossible à faire pour Jakob. Durant quelques minutes, son front – à lui – s’est couvert de sueur et son estomac – à elle – s’est contracté, et, enfin, il y est arrivé. C’était là, un petit paquet enveloppé dans un horrible papier rose, avec un ruban doré, et qui était resté si longtemps dans sa poche qu’on aurait dit le dernier gâteau à la crème d’un paquet écrabouillé par une meute de gamins.

Jakob le lui tend et puis s’agenouille devant elle. Est-ce que par hasard il était devenu complètement fou ?

- Qu’est-ce que tu fais ?

- A force de le répéter, je vais finir par oublier pourquoi je suis là. Veux-tu te marier avec moi ?

En fait, tout ceci s’est réellement transformé en cauchemar. Elle tremble à la seule pensée que sa mère puisse entrer maintenant, chargée de patates, de salades et de tomates, qu’elle laisserait rouler par terre dans la cuisine en voyant la scène. Et ne parlons pas de sa sœur. Oui, c’est un cauchemar, le pire de tous. »

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24 mai 2018

« Nadie recuerda a Mlejnas », de Ramiro Sanchiz. (par Antonio Borrell)

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Editorial Reina Negra, Buenos Aires, 2010, 100 pages.

ISBN : 978-987-26503-0-8 

Ramiro Sanchiz, né à Montevideo en 1978, est un auteur hyperactif et prolifique qui a commencé à publier en 1994 dans diverses revues de science-fiction d’Argentine et d’Uruguay. Auteur de nombreux romans et nouvelles, mais aussi journaliste et critique. Il a été aussi enseignant et guitariste de rock, et s'affirme fan de Dylan et Bowie, sans parler de nombreuses autres passions et curiosités. Ses principales références dans la SF sont Phillip K. Dick et H.P. Lovecraft. Son œuvre abondante et difficile à classer s’organise livre après livre comme une sorte d’arbre des possibles aux ramifications complexes, multiples uchronies et variantes autour de la vie ou des vies alternatives du personnage Federico Stahl qui pourrait être une sorte d’alter-ego de l’auteur, jusqu’à un certain point… (Pourtant les livres peuvent se lire dans le désordre.) 

 

Ce texte très court fait partie du « projet Stahl », où il occupe une place précise dans l’arbre des possibles, sur une branche différente des deux livres déjà évoqués dans « Les Lettres de mon Trapiche », les romans « La vista desde el puente » et « Verde », comme on peut l’observer sur ce diagramme.

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L’intrigue de « Nadie recuerda a Mlejnas » est centrée sur Jon et Rex, les deux amis musiciens de Federico Stahl, présents dans plusieurs autres romans et nouvelles de cette oeuvre composite en constante évolution. Cette fois, Stahl, qui est l’auteur d’une « Histoire de la science-fiction uruguayenne » (mais Ramiro Sanchiz a aussi publié un livre sous ce titre) découvre par l’intermédiaire d’une amie l’existence d’un duo rock dénommé « Space Glitter », dont la musique est inspiré par la SF. Il décide de quitter Montevideo pour Las Piedras, petite ville de l’intérieur du pays, afin d’y rencontrer les musiciens, puis il y reste bloqué en raison d’une grève des transports. Contraint de passer la nuit chez les deux rockers qu’il découvre aussi un peu dealers, Stahl est convié à un mystérieux rituel nocturne pendant lequel Rex va « passer un pacte avec le diable ». Mais d’abord, les musiciens vont lui présenter un personnage un peu inquiétant, Alastair Lestrange, obscur auteur de SF que Stahl n’a pas jugé utile de mentionner dans son livre…

Le texte, moins de cent pages mais d’une seule traite, est dense et truffé d’allusions littéraires et de références à la culture rock et musicale en général (inévitablement Dylan et Bowie sont cités), mêlant le réel et l’imaginaire à tel point qu’il est difficile de les distinguer. Il est possible de situer le récit dans la deuxième moitié des années 2000 à partir de certaines dates mentionnées, mais on perçoit au passage que cet univers n’est pas le nôtre, que l’histoire s’y est déroulée différemment: par exemple la dictature des années 70 aurait abouti à une guerre civile en Uruguay, tandis qu’en Argentine certains musiciens, aujourd’hui très connus dans notre réalité, auraient été assassinés par les militaires. Par ailleurs on apprend que l’Uruguay a participé à la guerre des Malouines en soutenant la Grande Bretagne ! On croise aussi le souvenir de l’écrivain Emilio Scarone, mentor de Federico Stahl, qui fait écho à la relation entre Mario Levrero et Ramiro Sanchiz. Pour le lecteur européen qui n’a pas toutes les clefs culturelles nécessaires à la compréhension totale du texte, il reste la sensation de passer parfois à côté de l’humour et des clins d’oeil de l’auteur (peut être aussi des règlements de comptes), ce qui titille la curiosité mais n’arrête pas la lecture. 

Le rituel occultiste, teinté de Lovecraft, va donc se dérouler dans une vieille usine abandonnée des environs de Las Piedras, impliquant Alastair, Jon, Rex et la médium Valeria, mais Federico n’est autorisé à en voir qu’une partie. À la fin, Rex, armé d’une sorte de canne magique va s’aventurer dans un énorme tuyau métallique proche de l’usine, « La Boca » qui semble être l’accès à d’autres univers. C’est alors que Stahl perd conscience sous l’effet d’une drogue absorbée au début du rituel (le voyage sous l’effet de drogues est une des constantes des oeuvres de Ramiro Sanchiz). Lorsqu’il revient à lui, Rex est aussi de retour de son aventure dans « La Boca », une expérience impossible à raconter. Tandis qu’ils retournent à Las Piedras dans la voiture déglinguée d’Alastair Lestrange, celui ci leur raconte une histoire qu’il aurait écrit des années plus tôt et dont l’argument rappelle étrangement « L’Aleph » de Borges. La sensation d’être au carrefour de réalités multiples est alors à son comble… Mais tout cela ne serait-il finalement qu’une vaste supercherie ?

Ce petit livre est peut être une des meilleurs portes d’accès au multivers des oeuvres de Ramiro Sanchiz.

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