LES LETTRES DE MON TRAPICHE

17 avril 2018

« La composition de la sal » de Magela Baudoin. (par Antonio Borrell)

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Editorial Navona, Barcelone, Espagne, 2017, 120 pages. 

ISBN : 978-84-17181-02-4 

De parents boliviens, Magela Baudoin est née à Caracas au Vénézuela en 1973. Très jeune elle retourne avec sa famille vivre dans le pays d’origine, qu’elle considère aussi comme son pays d’élection. Ses parents lui ayant donné le meilleur conseil pour un choix de vie, et le pire d’un point de vue économique, elle a décidé de leur obéir et « faire ce qui lui plaît ». Ayant toujours voulu se consacrer à l’écriture, elle commence par des études de journalisme et communication, puis passera du reportage et de l’interview à la fiction. Elle est aussi enseignante dans une université de Santa Cruz, capitale de la «basse» Bolivie, à l’est des Andes, aux confins du Brésil, du Paraguay et de l’Argentine. Cette région souvent considérée comme antinomique de la Bolivie des hauts plateaux andins, semble être devenue une pépinière d’écrivains femmes se distinguant dans le domaine de la nouvelle: après Liliana Colanzi l’an dernier, nous découvrons aujourd’hui Magela Baudouin. Elles ont aussi en commun d’avoir déjà vu leurs oeuvres couronnées par des prix prestigieux.

Bibliographie : « Mujeres de costado » (Plural, 2010) réunit des interviews de femmes boliviennes jouant aux limites du journalisme et de la fiction. « El sonido de la H » (Santillana, 2015), a gagné le XVI° prix national du roman Alfaguara en 2014, et « La composición de la sal » (Plural, 2014 et Navona 2017) a reçu le très prestigieux « Premio Iberoamericano de Cuento Gabriel García Márquez » en 2015.

 

Magela Baudoin aime dire qu’elle n’est pas adepte d’une littérature explicite, et que ses textes laissent une grande part d’interprétation au lecteur, avec l’intention avouée de le perturber, le déranger. Si la qualité formelle du style est indéniable, il n’est pas toujours facile d’accrocher à certaines histoires qui manquent un peu de chair. Sur les quatorze textes en cent-vingt petites pages certains laissent donc une impression plus forte que d’autres, et l’on reste parfois sur sa faim. Après avoir découvert l’an passé de talentueuses nouvellistes comme, entre autres, la bolivienne Liliana Colanzi, l’argentine Paula Porroni, et les uruguayennes Fernanda Trìas et Rosario Làzaro Igoa, il se confirme que cette génération de sud-américaines cosmopolites, natives des années 70-80, n’a pas fini de faire parler.

Ce cosmopolitisme s’affirme dès le premier texte « Amor a primera vista » situé à Paris, dans lequel un couple s’engage sur une équivoque lors d’une recherche d’appartement. « La Chica » nous mène à Barcelone pour nous parler d’une autre histoire de couple entre un espagnol et une bolivienne. « La chica habia convencido a Blas de adentrarse en la selva amazònica. Y eso era algo que ninguno de sus amigos podìa creer: Blas navegando en canoa, acompañado de caimanes, mosquitos y flores acuàticas fosforescentes».  D’autres nouvelles sont entièrement situées en Amérique du Sud, notamment « Dragones dormidos » et « Un verdadero milagro » qui nous plongent dans la Bolivie tropicale, chaude, de brousse et de forêt, loin des Andes, comme dans les meilleures pages de Liliana Colanzi. Dans le cas de « Un verdadero milagro » la « chute implicite », qui n’en est pas une, laisse le lecteur en plein suspense…

Dans les nouvelles de Magela Baudoin les relations familiales, surtout entre femmes (comme chez Colanzi ou Porroni), sont conflictuelles voire toxiques : « Qué venenosas pueden ser las expectativas de la gente que te ama ». Mais il peut aussi s’agir d’une mère seule avec de nombreux enfants qui doit faire face aux « bêtises » de l’un d’entre eux : « Solo una madre puede convertir en ternura las maldades de su hijo ».  

« Sonata de verano porteño », un des derniers textes du livre nous plonge dans la vie des étrangers à Buenos Aires, des étudiants et des immigrants, faisant comme un écho à « La ciudad invencible » le court roman de Fernanda Trias déjà commenté par le Trapiche l’an dernier.

A travers ce recueil on découvre en Magela Baudoin une plume à la hauteur des meilleures autres nouvellistes sud-américaines de ce début de siècle, et qui revendique sa préférence pour ce format court. Le livre étant publié en Espagne, il doit être possible de se le procurer grâce à un libraire français.

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31 mars 2018

«Sueño de lobos » d’Abdòn Ubidia (par Antonio Borrell)

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Editorial Txalaparta, Pays Basque, Espagne, 2002, 300 pages

https://www.txalaparta.eus/es/editorial-txalaparta 

(Première édition, Quito, 1986)

ISBN : 84-8136-245-X

 

Abdòn Ubidia est né à Quito, capitale de l’Equateur, en 1944. Ecrivain et critique, il reçoit le prix national de littérature dès son premier livre en 1979. Il a fait partie du mouvement littéraire « tzàntzismo » (les réducteurs de têtes) fondé en 1962 et dissout en 1969, comme bon nombre d’auteurs équatoriens de sa génération qui s’opposaient à la droite dure gouvernant le pays, et se tournaient vers le modèle castriste. Aujourd’hui encore, Abdòn Ubidia se positionne contre la mondialisation libérale. Ses textes sont souvent teintés de fantastique voire de science-fiction. Il a publié des recueils de nouvelles : « Bajo el mismo extraño cielo » (1979), « Divertinventos » (1989), « El Palacio de los espejos » (1996), « La escala humana » (2008) et « Tiempo » (2015). Il est aussi l’auteur de trois romans : « Ciudad de invierno » (1979), « Sueño de lobos » (1986), « La Madriguera » (2004). Il a reçu plusieurs fois les plus prestigieux prix littéraires de son pays.

 

Sergio est un employé de banque qui s’ennuie dans son travail, son mariage, comme avec ses vieux parents. Insomniaque, il cultive son fantasme enfantin d’être un loup-garou. Il rêve d’une vie différente, d’un amour idyllique, ou d’un « coup » qui le rendrait définitivement riche au détriment de la banque. Mais pour y arriver, il lui faudrait des complices qu’il ne peut trouver dans son milieu social, la classe moyenne tristement conformiste, même quand elle se voudrait de gauche, dans le Quito des années 1979-1980 qui retrouve la démocratie après une décennie de dictatures militaires.  

L’aspirant braqueur va donc chercher discrètement ces comparses dans les bas-fonds de la vieille ville coloniale. Dans un de ces quartiers ,« El Aguarico », vit le détestable usurier Don Nacho, propriétaire d’un vieil immeuble où s’exercent diverses activités: un bar-salon de billard nommé « El Guayas », et une officine presque clandestine de prêt sur gages, ainsi qu’une boutique « La Ermelinda ». Don Nacho est entouré d’une famille qu’il déteste, et d’employés qu’il méprise, sans parler de quelques locataires misérables.

Parmi la faune du billard « El Guayas » se distingue El Gavilàn, petite frappe rêvant de gros coups, trop impulsif et violent pour mener à bien des projets ambitieux, il enrage de ne pas obtenir le soutien de Don Nacho pour s’attaquer à une bijouterie. El Gavilàn est un peu le mac de sa compagne, une demi-prostituée du nom de Maribel. Il y a aussi El Turco Antonio, pauvre type qui a fait deux ans de prison à Guayaquil pour trafic de drogue, un peu mystique, un peu hanté, un peu défoncé, il reste surtout prisonnier du souvenir de Francisca, une trafiquante péruvienne qui l’a séduit, manipulé et trahi, responsable de son séjour en prison. Autre personnage de cette bande, El Patojo est un ancien mouchard du temps de la dictature militaire, devenu un minable chanteur de sérénades. Enfin il y a « El Maestro », peut être le plus « sage » de tous, heureux en ménage, placide indien venu d’un village perdu des Andes, et propriétaire d’un petit atelier de mécanique.

C’est par le biais du Turco Antonio que Sergio va entrer en contact avec ce milieu, non sans mal car Antonio n’arrive pas à convaincre ses amis de l’existence réelle de « el doctor », cet employé de banque anonyme qui leur offre l’opportunité de leur vie. Lorsqu’enfin une première réunion a lieu dans une voiture circulant dans la ville, Sergio essaye de garder secrets son nom, celui de la banque et d’autres détails pouvant le compromettre. Cette attitude suscite la méfiance des autres, et à la seconde réunion, El Gavilàn subtilise le portefeuille de Sergio qui est ainsi démasqué. Lorsque le Turco lui restitue son portefeuille, Sergio comprend qu’il ne peut se fier à ses complices, et renonce à son projet de braquage. Après cette rupture, El Gavilàn tabasse El Turco puis disparaît, le laissant pour mort.

Malheureusement pour Sergio, l’histoire ne s’arrête pas là, et la mécanique qu’il a mis en route va le rattraper… Quelques mois plus tard, alors qu’ils tentent de cambrioler le magasin de prêt sur gages de Don Nacho, El Patojo et El Turco sont surpris par le vieux. Sous la menace d’une arme, ils inventent une série d’excuses qui les amène à révéler le projet de braquage de l’employé de banque. N’étant pas disposé à s’en laisser conter, Don Nacho exige des preuves et leur donne quelques jours pour organiser une rencontre avec Sergio. 

Essayant d’oublier sa vocation de braqueur, celui-ci a repris sa vie nocturne, ses errances de fête en fête et de bar en bar, il a renoué avec Marcela, une vieille amie, ancienne hippie et fumeuse de diverses substance, qui lui a présenté une jeune cousine dont il tombe aussitôt amoureux. C’est en parcourant la ville dans l’espoir de revoir la jeune femme que Sergio apprend que le Turco Antonio est à sa recherche. Il redoute d’abord que ses ex-complices frustrés aient l’intention de le faire chanter, mais Don Nacho veut bel et bien s’emparer des millions de sucres de la banque. Avec le retour d’ El Gavilàn, la bande se reforme et une date est fixée pour le casse, mais bien entendu rien ne se passera comme prévu…

Ni la construction, ni le style ne laissent rien au hasard. Si l’intrigue policière est bien ficelée, le roman va au-delà, en nous plongeant avec réalisme dans divers milieux sociaux et quartiers de Quito, dans des atmosphères souvent nocturnes, jusqu’aux bas-fonds dont les habitants se débattent en rêvant des beaux quartiers et de leurs villas somptueuses. Le récit prend son temps sans ennuyer, car chacun des protagonistes a sa propre histoire, qui lui donne une épaisseur dépassant le simple cliché. Une lecture recommandable, d’autant plus que l’édition espagnole de 2002 doit être accessible par l’intermédiaire d’une librairie française.  

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10 mars 2018

« Bajo la linea de flotación » , de Mario Campaña Avilés (par Antonio Borrell)

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Editorial Point de Lunettes, Séville, Espagne, 2015

ISBN : 978-84-96508-90-3

 

C’est à Guayaquil, la plus grande ville d’Equateur et principal port sur l’océan Pacifique, qu’est né Mario Campaña  Avilés en 1959. D’origine modeste il bénéficie d’une bourse pour faire des études de droit, et devient avocat. Quittant l’Equateur au début des années 1990, il a vécu aux Etats-Unis, en France, en Grande Bretagne, au Mexique, en Uruguay et surtout à Barcelone en Espagne. Il habite aujourd’hui un petit village de Catalogne tout en cultivant encore ses liens avec l’Equateur. Il s’est tourné vers l’écriture, tant de poésie que de fiction ou d’essais. Il est également traducteur, notamment de Mallarmé, et anthologiste de poésie hispano-américaine. Vivant entre l’Equateur et la Catalogne, il dirige depuis 1996 la revue « Guaraguao » consacrée à la culture latino-américaine et publiée à Barcelone. Parmi ses publications récentes : « Pàjaro de nunca volver » (poésie) aux éditions Candaya, et « Una sociedad de señores » (essai). 

 

Ce livre commence comme un roman, qui semble très autobiographique, et nous plonge dans une réalité crue, ce qui en fait un excellent complément à la lecture de « El libro flotante de Caytran Dölphin », de Leonardo Valencia, par lequel le Trapiche avait ouvert ce cycle équatorien. La ville de Guayaquil et les régions avoisinantes y apparaissent dans toute la dureté des rapports sociaux, du climat étouffant, et du conservatisme des mentalités. Les souvenirs d’enfance du narrateur prénommé Gustavo, entre Matavilela, un quartier populaire, et la « finca » des grands-parents à la campagne, où entre cousins on part chasser les oiseaux à la fronde, finissent souvent par de sévères punitions. Surtout lorsque petit garçon le narrateur est surpris à « jouer au docteur » avec la fille des voisins. Religion et répression allaient de pair dans l’Equateur des années 1960. 

« El abuelo alzò el làtigo y lo asestò sobre mi espalda cinco veces. Fueron golpes secos, densos. Me es imposible decir màs. Con cada latigazo pronunciaba fragmentos de la única frase que escuché en aquel acto: Por-qué-usted-le-hace-esto-a-la-niña »

La séparation de ses parents amène l’enfant à vivre une partie de sa vie chez ses grands-parents maternels à Milagro, petite ville proche de Guayaquil où l’on vit de la canne à sucre et de l’ananas. La métropole portuaire sur le fleuve Guayas attire de très nombreux migrants de tout le pays, ils s’y entassent dans des quartiers plus ou moins insalubres mais gardent toujours quelques liens avec leur lieu d’origine.

Parmi les traits les plus marquants de cette société ressortent aussi: les mères chargées de nombreux enfants, les pères absents ou se partageant entre plusieurs femmes également chargées d’enfants, l’alcoolisme, la violence, la pauvreté, la délinquance, l’émigration, une accumulation de difficultés dans lesquelles tous se débattent, et dont chacun essaye de se sortir comme il peut. Mais c’est aussi l’amour de la musique et de la danse, les études, et la capacité à toujours rebondir. Le narrateur n’évoque pas seulement son propre sort, mais aussi celui de divers parents, cousins, amis, dont les destins donnent un tableau plus large de l’Equateur entre 1960 et nos jours.

Bien que citadin, mais d’origine paysanne, le jeune homme va connaître la dure vie des plantations de canne à sucre et de bananiers, lorsque pour commencer à gagner sa vie et payer ses études il est embauché dans des équipes de cueilleurs de banane, milieu fermé, très dur et exclusivement masculin. Le fonctionnement presque maffieux du recrutement, l’isolement dans un milieu hostile, l’absence de femmes, produisent une micro-société provisoire, violente, marquée par la prostitution de certains et l’impunité garantie même aux meurtriers, dans l’indifférence de la hiérarchie et des employeurs.

C’est cette immersion dans la société équatorienne de l’époque, dans les classes moyennes inférieures durement touchées par les crises économiques à répétitions qui fait le principal intérêt du livre, faute d’une véritable intrigue qui aurait servi de fil conducteur à la lecture. A mesure qu’on avance, ce qui commençait comme un roman tourne au recueil de souvenirs, ce qui n’empêche que certains chapitres restent très prenants, quand d’autres tendent plus vers l’essai philosophique. 

« Sonaba « No hay cama a’tanta gente », una hermosa canción que narraba un encuentro entre grandes artistas de la música popular, salsa, bolero y merengue, músicos y cantantes, hombres y mujeres, Tito Puente y Celia Cruz, vivos y muertos en el festín, un banquete no platònico sino bailable, « en la casa de David ». Una bella utopia, sin duda muy distinta a las de Europa, las de Moro, Campanella y Bacon, por ejemplo; una utopia festiva y sensual, propia de América Latina. » 

L’expérience de l’émigration est aussi à la source de chapitres intéressants, notamment les épisodes situés à Gêne et Montevideo. Elle produit enfin, avec les années, une certaine distanciation par rapport au pays d’origine.

Le dernier chapitre, « Los indios y nosotros » est particulièrement intéressant car il illustre à quel point l’Equateur est un pays divisé en régions très différentes par leurs cultures et leurs mentalités, combien certains habitants peuvent être étrangers les uns aux autres, notamment entre les métis des plaines côtières ou des villes, et les indigènes des régions andines. « Cuando yo era joven, los habitantes de la Costa sabíamos poco de los indígenas andinos. »  Suit l’évocation du massacre d’une centaine de travailleurs indiens par l’armée dans l’entreprise sucrière Aztra en 1977, et des violentes manifestations qui en résultèrent. Quelques années plus tard il se retrouve un peu par inadvertance au milieu d’une grande marche pacifique des indigènes à Quito, la capitale, début d’un long mouvement qui n’a pas encore porté tous ses fruits. « Después de màs de veinte años de marchas, los indios no terminaban de llegar a nuestra conciencia, que era la misma de antes. Aùn no es tiempo, me digo, aune no es tarde, porque la conciencia despierta sòlo cuando todo ha terminado. »

 

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18 février 2018

« El libro flotante de Caytran Dölphin », de Leonardo Valencia. (par Antonio Borrell)

 

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Editorial Funambulista, Madrid, 2006, 430 pages.

ISBN : 84-96601-09-9

Leonardo Valencia est né en 1969 à Guayaquil, grand port sur le Pacifique et plus grande ville d’Equateur. D’origine italienne par sa mère, il a aussi vécu au Pérou avant de s’installer à Barcelone en 1998. Il est docteur en littérature de l’Université autonome de Barcelone et Master d’Oxford. Il s’est fait remarquer avec le recueil de nouvelles « La luna nòmada» (1995, 1998, 2004) et son premier roman « El desterrado » (2000), puis « El libro flotante de Caytran Dölphin » en 2006, associé à une expérience narrative en ligne en collaboration avec Eugenio Tisselli : www.libroflotante.net  . En 2008 sont publiés l’essai « El sìndrome de Falcon » et le roman « Kazbek », et en 2014 une étude sur l’oeuvre de l’artiste allemand Peter Mussfeldt, installé en Equateur depuis les années 1960. Leonardo Valencia collabore à divers journaux en Equateur, Espagne, et d’autres pays. Il dirige aussi des formations en écriture créative. En 2017 il publie en Equateur (Editorial Turbina) un essai sur la critique littéraire, « Moneda al aire ».

Même si « Les Lettres de mon Trapiche » est un blog consacré en principe à des livres non traduits en français, nous faisons aujourd’hui une exception car les éditeurs français font si peu de place à la littérature équatorienne que l’initiative prise par « Le Nouvel Attila » mérite d’être encouragée !  Version française aux éditions Le Nouvel Attila, Paris, 2017, 352 pages – 23€.  traduit par Yann Bernal, illustré par Clément Vuillier.  ISBN : 978-2-37100-032-2 

 

LA CITE DES EAUX MOUVANTES

C’est au bord du lac Albano, près de Rome, que le narrateur tente de se défaire du dernier exemplaire d’ «Estuario », le livre de Caytran Dolphin, en le jetant à l’eau sous les yeux d’une petite fille qui joue sur la plage. Puis il regrette son geste et va repêcher l’ouvrage. Il entreprend alors un récit remontant à son adolescence dans la ville de Guayaquil. 

Si Enrique Vila-Matas a dit d’un autre livre de Leonardo Valencia qu’il avait « le charme de l’imprévisible », on pourrait en dire autant du « Livre flottant » car il nous transporte d'abord dans une Guayaquil rêvée, extrêmement différente de ce qu’on peut en connaître. Guayaquil, la vraie, est une cité grouillante, moite, étouffante, corrompue, violente, tandis que celle du roman serait une sorte de Venise tropicale peuplée d’aristocrates et d’esthètes cosmopolites, férus d’arts et de littérature. Et quand une sorte de raz de marée « soft » inonde définitivement les bas quartiers, il ne reste plus que la bonne société et les quartiers résidentiels transformée en îlots où l’on allume de grands feux sur les rivages et l’on parle de poésie… Il y a peut-être quelque chose du roman « Ada » de Nabokov dans le « Livre flottant » car ses personnages semblent évoluer dans un univers parallèle au nôtre, et tellement meilleur. Ce texte est d’autre part plein de nombreuses allusions littéraires, jusqu’aux surnoms de certains personnages qui deviennent des « hommes-livres » semblables à ceux de « Farenheit 451 ».  

Ivàn Romano, le narrateur, est un descendant de juifs séfarades italiens, et ses parents ont émigré vers Guayaquil avec Ivàn et sa soeur Valeria. Ses deux amis d’enfances, Ignacio et Guillermo Fabbre, tous deux poètes, sont d’origine française, et leur mère, née à Toulouse, garde la nostalgie des rives du Canal du Midi. Quand se produit la grand inondation, les habitants du quartier d’Urdesa, devenu une île, forment un « conseil des résidents » qui se réunit dans le luxueux hôtel Albatros pour administrer leur petite « république aristocratique ». Le goût de l’auteur pour la culture française (il est lui même bilingue) transparait dans le roman, avec des personnages qui citent volontiers René Char ou Henri Michaux (lequel voyagea en Equateur dans sa jeunesse) et bien d’autres, et pas seulement des français. On aime cette érudition mais il faut dire aussi que le roman souffre de quelques longues langueurs proustiennes. L’intrigue se déroule lentement, les chapitres sont longs, et on a parfois l’impression de ne pas avancer. 

Ce n’est pas spolier le lecteur que de dire qu’au bout du quatrième chapitre on apprend que Guillermo Fabbre et Caytran Dolphin, l’auteur d’ « Estuario », ne seraient qu’une seule et même personne. Une grande part du roman relate la remémoration par Ivàn de son amitié avec les deux frères, et surtout avec Ignacio, le plus jeune, tandis que Guillermo/Caytran a disparu après la publication d’ « Estuario », le fameux « livre flottant » qui déplait à tous ceux qui ont connu Guillermo et se sentent visés par ses allusions, sur fond de rivalité amoureuse entre les frères pour Valéria, la soeur d’Ivan. La plupart des exemplaires du livre ont donc disparu à leur tour, mais de nombreux extraits en sont cités.

Lorsque le « conseil des résidents » demande à Ignacio de participer à une expédition de plongeurs sous-marins dans les quartiers submergés de la ville, celle-ci prend la tournure d’une plongée dans le passé, dans la mémoire, autant que d’une aventure réelle. A son retour Ignacio reste mystérieux sur ce qu’il a vécu et découvert… Pendant ce temps les bonnes familles d’Urdesa s’inquiètent de voir leurs jardins piétinés par un nombre croissant de fidèles venant d’autres îles visiter une église qui a échappé à l’inondation.  

Les flux et reflux du récit entre passé et présent donnent une impression de flottement (volontaire ?) dans l’intrigue, on a parfois du mal à situer les épisodes entre avant et après l’inondation. Au chapitre 10, après un nouveau crochet par le lac Albano, on revient à la Guayaquil d’avant la submersion quand, à bord de leur canot à rame, les trois jeunes gens parcouraient les chenaux naturels pollués (esteros) qui la sillonnent, accédant à des quartiers populeux, et s’encanaillant au contact de leur population. Caytran étant l’aîné, il reçoit en cadeau de son père un puissant canot à moteur, et devient ami d’El Perro, étrange personnage issu d’El Guasmo, un des quartiers les plus pauvres, mais lecteur de Miller, Nin et Bukowski… De son côté, Ignacio se plonge dans les livres français de la bibliothèque de sa mère, occasion pour l’auteur d’un nouvel hommage à notre littérature. Par la suite El Perro et Caytran organisent une imposture pour rafler tous les prix d’un concours de poésie, avec la complicité d’Ignacio, meilleur poète de la petite bande: sans doute un des épisodes les plus amusants du livre. C’est ensuite la vie de Pepe Estrada, un de leurs amis, jeune acteur brillant, qui est brisée par un accident de voiture d’où il sort très handicapé, au point de finir par se suicider. Valeria part étudier en France, revient, renoue avec les frères, alors qu’Ignacio commence à être un poète reconnu… 

La famille est frappée par diverses maladies: Ignacio est hémophile, la mère française devient folle, le père meurt d’un cancer, laissant Caytran dans la position du chef de famille. Mais au retour d’une course-croisière aux îles Galapagos organisée par le Yacht-Club, Caytràn semble égarer volontairement son bateau dans les bras de l’estuaire du Guayas, et disparaît…

« Los pocos rastros de Caytran flotaban como un archipiélago denso e innavegable »

Bientôt le disparu se rappelle au souvenir de son frère et de ses amis. C’est d’abord une lettre à Valeria, puis la parution d’ »Estuario » qui rend Ignacio furieux. C’est alors que s’insinue un doute sur l’identité du véritable auteur d’ «Estuario », tandis que les militaires venus du continent prennent le contrôle de la cité inondée, mettant fin à la petite république du « conseil des résidents »… L’heure de l’exil pour Ivàn, après un ultime face à face avec Ignacio.

 Voilà un roman abordé avec une grande curiosité, voire avec enthousiasme, et une sympathie pour le profil d’un auteur équatorien « afrancesado », un intérêt pour cette idée d’une Guayaquil post-cataclysmique, mais dont les longueurs m’ont un peu refroidi. Heureusement dans les six derniers chapitres il y a un regain de rythme et d’intrigue. On en sort avec la curiosité de lire d’autres livres du même auteur.

«Fue a buscar el libro. Al entregármelo, no quise abrirlo ni revisarlo. Sus páginas parecían las plumas de un viejo pájaro gastado que ha atravesado mares y continentes en demasiadas migraciones y que de pronto descubre que serán innecesarias en el próximo invierno porque ya no habrá un próximo invierno

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01 février 2018

« La procesiòn infinita », de Diego Trelles Paz. (par Antonio Borrell)

 

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Editorial Anagrama, Barcelona, 2017, 200 pages.

ISBN : 978-84-339-9338-5

 

Diplômé en cinéma et journalisme, docteur en littérature hispano-américaine de l’université d’Austin au Texas après une thèse sur « Los detectives salvajes » de Roberto Bolano, Diego Trelles Paz est un auteur péruvien, né à Lima en 1977.  Il a enseigné dans diverses universités au Pérou et aux Etats Unis. Certains de ses ouvrages sont déjà publiés en français, tout comme celui-ci le sera prochainement. Il est aussi musicien et critique, ayant collaboré à divers médias, revues et anthologies. Il a vécu à Bordeaux et vit à Paris. Il se fait remarquer en 2005 avec son premier roman aux éditions Candaya, « El circulo de los escritores asesinos ». En 2012 son roman « Bioy » , aux éditions Destino, reçoit le prix Francisco Casavella et fait partie des finalistes du prix Romulo Gallegos. En 2017, « La procesiòn infinita » est finaliste du prix Herralde.

« Bioy » est publié en français en 2015 aux éditions Buchet-Chastel, et « La procesiòn infinita » devrait suivre en janvier 2019, traduit par l’écrivain Serge Mestre. Les deux romans sont présentés comme faisant partie d’un futur triptyque dont chaque composante pourra se lire séparément.

 

Il y a environ un an et demi, le Trapiche publiait une chronique du roman péruvien de Martin Roldàn Ruiz, « Generaciòn cochebomba » situé à Lima dans la seconde moitié des années 1980, quand le pays vivait dans un étau entre le terrorisme du « Sentier Lumineux » et la répression d’état. « La procesiòn infinita » vient à point nous raconter l’après, des années 1990 à nos jours, période marquée par le « fujimorisme », du nom du président Fujimori au pouvoir de 1990 à 2000, autre désastre politique qui s’ajouta au « senderisme » avant de l’éliminer au prix d’une répression aveugle qui fit de nombreuses victimes innocentes. Le niveau de corruption atteint par le régime de Fujimori causa une révolte obligeant le président à fuir au Chili et au Japon, mais extradé il fut jugé et condamné à la prison à vie. Malheureusement son clan restant très influent politiquement au Pérou, à travers l’action de sa fille et son fils, il finit par obtenir sa grâce il y a quelques semaines, événement qui confirme la grande actualité de « La procesiòn infinita » et de son intrigue politico-policière.

On pourrait qualifier ce livre de « roman choral » même si certains personnages/narrateurs semblent avoir dès la première partie un rôle plus important. L’auteur a recours à une variété de formes d’expression pour chacun, qui va du monologue intérieur au « demi-dialogue » où l’on peut imaginer que manquent les répliques d’un interlocuteur, (ou bien que celui-ci ne peut que se taire), au plaidoyer « pro domo » ou à la parole d’un patient chez son psychanalyste, mais également au « journal intime », autant de formes adaptées aux divers personnages, et qui concourent à nous faire ressentir l’immense solitude de chacun d’eux. D’autre part, la narration n’est pas chronologique, il y a des allées et venues dans le temps, entre 2000 et 2015, qui demandent une certaine concentration. Et même si au début on saisit mal où va nous mener tout cela, on se laisse volontiers entraîner… L’influence de Roberto Bolaño, dont l’auteur est un spécialiste, est sensible, par la richesse et la complexité de l’intrigue, caractéristique de cette littérature latino-américaine mondialisée, marquée par les émigrations de masse des années 2000 et le brassage des nationalités de ce continent en Europe ou en Amérique du nord…

La première voix est celle de Diego Vargas, surnommé « El Chato », écrivain péruvien vivant à Paris, auteur d’un roman intitulé « Borges » (une sorte d’alter ego de l’ auteur dont le premier roman s’intitule « Bioy »). Diego revient à Lima en 2010 après des années d’absence, et y retrouve Francisco, un ami d’enfance. Tous deux sont de famille aisée, Diego plus politisé, à gauche, et Francisco plus jouisseur, fêtard et affichant un certain cynisme, travaillant dans une banque il est aussi un assidu des discothèques et de la cocaïne. On croise aussi Ezequiel, dit « El Pocho », réfugié en France depuis plus de vingt ans, avec son passé politique trouble et son argot péruvien mêlé d’expressions françaises. (La traduction de ces passages relèvera du tour de force !)

L’intrigue tourne autour de la disparition de Jaime Velàsquez, militant de gauche, victime à la fois de l’infamie du « Sentier Lumineux » et de celle de la répression de la police de Fujimori, et du suicide d'un ami, que Diego tente de comprendre.

Le personnage qui semble détenir certaines clefs est Cayetana, fille d’une employée de maison engrossée et chassée, adoptée par un syndicaliste nommé Richard Herencia devenu le compagnon de sa mère, on la suit dans ses études universitaires, puis dans ses débuts professionnels, de la presse à la banque, dans les années suivant la chute de Fujimori. Elle a une relation d’amitié d’enfance teintée d’homosexualité avec « Chequita », la jeune bonne de sa mère, une autodidacte qui deviendra écrivain. Enfin Mateo, alias « Ken », jeune enseignant universitaire ayant eu une liaison avec Cayetana, vit avec l’obsession de découvrir qui est responsable de la mort de son ami, le disparu Jaime Velàsquez. On croisera aussi quelques personnages secondaires plus ou moins répugnants et corrompus, comme le journaliste Ubaldo, ou un propriétaire de bordels de luxe.

Par le jeu de l’usage des surnoms, l’auteur maintient assez longtemps le doute sur l’identité des protagonistes de certains chapitres, et ce n’est que peu à peu que le lecteur découvre qui était qui, procédé qui fait écho à l’usage des pseudonymes dans la clandestinité par les militants du « Sentier Lumineux ».

Pour Diego, la recherche de la vérité sur ce suicide se confond avec celle d’un déblocage d’écriture, et ce qu’il vit devient peu à peu la matière d’un futur livre, et le dénouement inattendu montre à quel point on passe parfois tout près de grandes révélations sans le savoir…

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18 janvier 2018

« El zambullidor », de Luis Do Santos. (par Antonio Borrell)

 

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« El zambullidor », de Luis Do Santos.  (par Antonio Borrell)

 

Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2017, 90 pages.

ISBN : 978-9974-49-912-6

 

Luis Do Santos est né en 1967 dans un village au milieu des champs de canne à sucre au bord du fleuve Uruguay dans le département d’Artigas, à l’extrême nord-ouest du pays, loin de Montevideo. Cette région qui s’enfonce comme un coin entre le nord de l’Argentine et le sud du Brésil est la plus tropicale et la plus déshéritée de l’Uruguay, très différente des rivages du Rio de La Plata. Il vit depuis de longues années à Salto, autre ville sur le fleuve, un peu plus en aval. (Salto est aussi la ville natale du grand nouvelliste Horacio Quiroga et de la jeune Rosario Lazaro Igoa, dont le Trapiche a déjà évoqué le recueil « Peces mudos »). Luis Do Santos est déjà l’auteur d’un recueil, « Tras la niebla » et d’un roman, « La ùltima frontera » publié à Salto en 2008, et a contribué à diverses anthologies. (Encore inédit, « El zambullidor » avait été remarqué lors d’un concours en 2014). Il est aussi auteur de chansons et de textes pour les « murgas », ces groupes satiriques typiques du carnaval uruguayen

 

La lecture de la quatrième de couverture (évoquant le fleuve,  le nord du pays, sa société rurale et la vie difficile des habitants de cette région frontalière) fait revenir en mémoire « Viralata », le roman écrit en portugnol par Fabian Severo, dont le Trapiche avait rendu compte il y a un an. En ouvrant le livre, on tombe sur une citation de « Viralata » mise en exergue, et l’on se sent tout fier de sa sagacité ! Mais à la différence de Fabian Severo, Luis Do Santos écrit en espagnol, un espagnol riche de tout un vocabulaire local, surtout quand il s’agit de faune et de flore car la nature est omniprésente dans ce livre. C’est une belle prose chargée de poésie avec une touche de réalisme magique qui vient à point car tout fleuve est hanté par ses noyés, tout fleuve brasse des légendes dans ses rapides et ses remous.

Le livre commence un jour de crue où les habitants du rivage, affolés, recherchent désespérément un corps. Enfin arrive « el zambullidor », « le plongeur », l’homme qui a le don de retrouver les noyés, en jetant sur l’eau quelques fleurs du jasmin béni de son jardin. Le narrateur est un garnement de neuf ans, le fils du « zambullidor », qui assiste à la scène caché dans les branches d’un arbre. Avec son ami Emilio, ils font les quatre-cents coups, toujours à la recherche d’un bêtise ou d’une aventure, qui finissent en général par une raclée mémorable. C’est que la vie est dure sur ces rivages, les familles sont nombreuses et la tendresse n’est pas de mise ! Le père, homme maigre et taiseux, plonge souvent, et toujours en apnée, pour placer et entretenir les tuyaux des pompes qui alimentent les systèmes d’irrigation. La mère a fort à faire pour s’occuper de sa maison et de toute sa progéniture, ainsi que des nombreux animaux qui partagent leur vie.

Les deux jeunes garçons sont compagnons de jeux, de pêches, et de rêves quand il partent à la recherche du trésor caché d’un fameux contrebandier d’antan. Faute de bateau, ils empruntent la barque d’un pêcheur du voisinage et frôlent la catastrophe, ce qui leur vaudra encore une terrible punition. Quand le narrateur se met à voir le fantôme de son grand-père, puis à lui parler, et que celui-ci lui suggère les bêtises les plus folles, il devient la bête noire de tout le voisinage. Il faudra l’amitié d’Emilio pour que le fantôme cesse de se mêler de leur vie. C’est à ce moment aussi qu’ils adoptent le chiot Titan, seul rescapé d’une portée promise à la noyade. Et pour se lancer dans de nouvelles aventures les garçons décident de construire leur propre barque. Malheureusement les parents d’Emilio quittent la région et cette amitié lui est arrachée.

Plus tard, c’est la rencontre avec Pedro Martinidad, le pêcheur-contrebandier auquel la rumeur prête plusieurs meurtres. Après des débuts difficiles, le garçon apprendra auprès de lui tous les secrets du fleuve. Mais la mort de Titan, puis de Martinidad seront de nouvelles déchirures. Ne sachant plus que faire de ce fils, ses parents l’envoient quelques mois chez une sévère grand-mère, de l’autre côté de la frontière brésilienne, occasion de nouvelles amitiés et aventures. D’autres épisodes suivront : celui de l’oncle amnésique retombé en enfance, celui du cinéma du village et ses films projetés sur un drap dans un hangar, puis l’affrontement avec le père…

Ce roman, très court, accroche tout de suite le lecteur. Horacio Quiroga n’est pas loin, avec ces histoires de fleuves et de serpents mortels, et on pense aussi parfois à Tom Sawyer et Huckleberry Finn sur les rives du Mississippi. On a rarement ce sentiment, en découvrant un livre publié quelques semaines auparavant, d’assister à l’irruption d’un auteur dont on voudrait déjà lire l’oeuvre suivante ! 

LuisDoSantos

 

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17 janvier 2018

« Tesoro », de Carlos Rehermann. (par Antonio Borrell)

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Editorial Banda Oriental, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN : 978-9974-1-0967-4

 

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Francophone, il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine depuis l’enfance.

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM (qui a déjà été évoqué il y a peu dans le Trapiche), « Tesoro », publié en 2016 a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » décerné sur manuscrit

 

LA GLOIRE DE MON PÈRE.

Une « profession de foi » particulièrement pessimiste, voire nihiliste, mais pas dépourvue d’un certain humour noir, ouvre ce roman autobiographique, histoire de nous faire comprendre que l’on ne se fait aucune illusion sur le « sens de la vie » et autres fariboles religieuses ou philosophiques, même à l’heure d’évoquer son enfance et le souvenir d’un père aimé. La lecture de cette première page est déjà un moment fort qui incite à se plonger dans la suite:  « Lo que ocurre es que un día, quizá de pronto, pero más probablemente de manera subrepticia y lenta, resulta evidente que nada tiene sentido. (…) Nada funciona bien o funciona mal; eso deberíamos saberlo, ya que todo se dirige indefectiblemente a la nada. » Pourtant ce livre est aussi un témoignage d’amour et de reconnaissance envers Aquiles, un père « pas comme les autres » qui méprisait l’argent, sans discours ni affectation. Un amour sans réserve malgré une enfance et une jeunesse marquées par la pauvreté qui résultait de cette attitude paternelle, mais aussi et surtout de circonstances extérieures comme les crises économiques et la dictature qui affligea l’Uruguay des années 70 aux années 80. 

Avec « 180 »  et « Dodecameron » Carlos Rehermann avait écrit des romans complexes, cette fois il opte pour la simplicité. L’ouvrage est organisé en une alternance de chapitres numérotés qui racontent les épisodes de cette vie d’enfant et d’adolescent, et d’autres (plus courts et sans numérotation) dont le titre commence toujours par : « Cosas que hacìa Aquiles… » (Ces choses que faisait Aquiles), consacrés aux talents et originalités du père. Il écrivait des romans et des pièces de théâtre qui restaient inédits, il savait convaincre les autres, cuisiner avec rien en temps de famine, danser le tango, éviter de gagner de l’argent…  A mesure qu’on avance dans la lecture, on se dit que cet Aquiles aurait pu dignement figurer dans un roman d’Albert Cossery. 

C’est le récit d’une enfance qui permet aussi au lecteur étranger d’appréhender l’histoire de l’Uruguay dans la seconde moitié du vingtième siècle, du point de vue de ceux qui l’ont subie. Ce sont aussi des souvenirs de lectures qui faisaient rêver, Jules Verne, Emilio Salgari, Victor Hugo, Jacques-Yves Cousteau, ou Robert Sténuit le chasseur de trésors sous-marins. Cet enfant maigre et timide sera souvent confronté à la bêtise des adultes, au sadisme des professeurs d’éducation physique, à la brutalité d’un maître dans une école catholique, à l’infâme hypocrisie d’un collège salésien infesté d’enseignants pédophiles, à l’atmosphère étouffante d’une dictature qui pousse chacun à se montrer vilement conservateur de peur d’être dénoncé, aux menaces d’expulsion de leur logement, puis à l’impossibilité de sortir avec des copains faute d’argent de poche… Heureusement la découverte de la plongée sous-marine, d’abord en piscine, suscitera une grande passion qui développera le corps et surtout enflammera l’imagination. Le masque et les palmes deviendront ses biens les plus précieux, soigneusement entretenus en raison de leur prix élevé. Les efforts financiers des parents pour leur fils sont aussi consacrés à l’apprentissage de l’anglais et du français, malgré le snobisme de l’Alliance Française. Avec l’adolescence, il apprend à jouer de la batterie, fait partie d’un groupe qui se produit dans des fêtes privées, commence à séduire, et découvre l’aventure d’aller camper quelques jours sur une plage du Rio de La Plata, pour plonger et vivre en Robinsons du produit de la chasse sous-marine. L’auteur sait doser avec justesse les émotions: la colère contre les stupides autorités en tous genres et le conformisme du plus grand nombre, l’humour qui est souvent la dernière arme qu’il nous reste face à ces mêmes calamités, la tendresse pour Aquiles, Olga sa mère, et Cristina sa soeur aînée partie vivre en Espagne. Les digressions sont assez nombreuses, car il ne se limite pas à son propre sort, évoquant aussi certains de ses camarades d’enfance, sans perdre de vue que d’autres groupes sociaux en Uruguay furent encore plus durement affectés. 

Le trésor du père, ce sont quelques bouteilles de Riesling 1942 qu’il fit durer jusqu’à la fin de sa vie. Le trésor du fils est un rêve enfoui dans les vases du fond du Rio de La Plata près de Montevideo, depuis le naufrage au dix-huitième siècle du Nuestra Señora de la Luz et de son chargement d’or de contrebande. Ce rêve le pousse même à nager seul depuis le rivage jusqu’au récif qui causa le désastre, pour reconnaître les lieux et mesurer l’ampleur de la tâche. Ce rêve chevillé au corps pendant des années le conduit à se plonger dans les archives d’époque, les livres, les cartes marines, à passer des nuits blanches à concevoir le matériel nécessaire, une barge, un aspirateur à vase… Quant au père, il mourra sans avoir jamais ouvert sa dernière bouteille, celle qu’il gardait « pour une grande occasion », mais laquelle? Un roman que l’on refermera avec une larme à l’oeil, malgré l’avertissement de la première page.

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07 janvier 2018

« La materia chirle del mundo », de Martin Bentancor. (par Antonio Borrell)

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 Ediciones Llanto de mudo, Còrdoba, Argentine, 2015, 80 pages.

 ISBN : 978-987-3778-52-0

Martin Bentancor est né en 1979 à Los Cerrillos une petite ville du département de Canelones, non loin de Montevideo, au  nord-ouest. Il vit encore dans cette région rurale où il exerce l’activité de journaliste et chroniqueur. Il participe aussi à des productions de documentaires. Il a publié quelques  recueils de nouvelles : ‘Procesión’ (2009) et ‘El aire de Sodoma’ (2012); ‘El despenador’ (2010) et ‘Montevideo’ (2012) et des romans : ‘La redacción’ (2010), ‘Muerte y vida del sargento poeta’ (2013), ‘El Inglés’  (Estuario 2015, prix national de littérature 2014) et ´La materia chirle del mundo´(2015), dont plusieurs ont été primés en Uruguay. Enfin, « La Lluvia en el muladar » (Estuario, 2017). Les textes de Martin Bentancor sont généralement situés dans sa région d’origine, « la tercera secciòn » dont il fait un territoire littéraire un peu à la manière d’un autre auteur uruguayen actuel, Gustavo Espinosa avec sa ville, Treinta-y-tres, au nord-est du pays. Le souvenir de Faulkner et de Yoknapatawpha plane sur ces auteurs bien enracinés, mais dont les branches portent loin.

 

 LES « BLUES BROTHERS » DE LA TERCERA SECCION.

 

Petite explication du titre: le mot « chirle » est un américanisme qui peut vouloir dire « inconsistant », ou « friable » ou « insaisissable », comme le temps, comme notre vie et tout ce qui s’enfuit avec elle.

 Ce court roman, à première vue très local et baignant dans la culture rurale et le folklore, n’en a pas moins un côté universel qui peut toucher chacun de nous, car il évoque les émerveillements de l’enfance, les souvenirs partagés, la transmission entre générations à travers la musique populaire, celle que les parents écoutaient à la radio et que les enfants devenus grands veulent continuer à chanter et partager. Dans ce cas précis il s’agit des chansons d’un duo argentin des années 60-70, les frères Abel et Victor Visconti, qui connut en son temps une grande notoriété dans les pays du Rio de La Plata. 

Autobiographie ou autofiction ? Quoi qu’il en soit le narrateur s’appelle comme l’auteur, Martin Bentancor, et vit dans une région rurale de l’intérieur de l’Uruguay où il a grandi. Et même s’il a dû s’en éloigner quelques années, le lien reste fort, comme le souvenir de ses lectures d’enfant, ou de ces tranches de pâte de coing sur un morceau de pain que sa mère préparait pour le goûter. Il advient que ce Martin, pour une période bénie de seize mois de sa vie, reçoit comme un don du ciel la voix de Victor Visconti, qui lui est confiée en personne par le « corps astral » du chanteur tant admiré de son enfance. Se sentant alors investi d’une mission, Martin part à la recherche de son cousin Fernando le guitariste, pour reconstituer le duo des Visconti et organiser une tournée d’hommage dans toute la région. Il y a un côté « Blues Brothers » dans cette histoire qui ne manque pas de saveur…

Le roman tresse plusieurs fils correspondant à des époques différentes de la vie du narrateur, et à chaque fil correspond un sous-titre qui revient régulièrement : « Bajo el laurel » correspond à des souvenirs d’enfance, « Dìas de huelga » raconte sa recherche du cousin Fernando en vue de former le duo, alors que celui-ci est engagé dans une grève d’ouvriers agricoles, et « La ùltima actuaciòn » relate des épisodes de la tournée. 

Dans cet univers paysan de « gauchos », de tracteurs et de bétaillères, les nouveaux « Visconti » du vingt-et-unième siècle vont se produire de fête des récoltes en radio locale jusqu’à « la ùltima actuaciòn » lors de la fête d’une école rurale, a l’issue de laquelle se jouera une partie de « truco » (jeu de carte typique de l’Uruguay) qui finit par tourner à la bagarre générale dans l’obscurité d’une grange, et à la fuite des artistes en voiture par une route traversant la pampa sous la lune…

En résumé une lecture fort recommandable, pleine d’action, d’humour et de nostalgie, qui mériterait bien l’attention d’un éditeur français.

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04 janvier 2018

« Ecuador », de Diego de Avila. (par Antonio Borrell)

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Estuario editora, Montevideo, 2017, 110 pages.

ISBN : 978-9974-720-54-1

Diego de Ávila est né en 1984 à Maldonado, ville du sud-est de l’Uruguay. Il vit à Montevideo depuis 2002. Il a participé au projet « Milcuernos », revue littéraire mensuelle gratuite. Il a organisé diverses rencontres artistiques ou performances (Droguen al poeta, Mundial de poesìa, Mercado Negro) et fait partie d’un collectif d’édition, « Editorial Mental », ainsi que de projets cinématographiques. Il a publié des recueils de poésie : Bagre japonés (2010) et Piedra del sol de noche (2011). Certains de ses textes apparaissent dans des anthologies et revues au Venezuela, et au Brésil entre autres

 

Pour qui s’intéresse autant à la littérature uruguayenne qu’à la littérature équatorienne ce titre, « Ecuador », pique évidemment la curiosité : on attend de découvrir ce regard d’un pays sur l’autre. Mais il faudra un peu de patience car si le livre est court, le voyage en Equateur n’est évoqué que dans la troisième partie.

C’est encore un livre inclassable, écrit à la première personne, qui tient tout à la fois du journal intime, de la poésie, du souvenir d’enfance et de l’onirisme, de façon très imbriquée et un peu déroutante. A mesure que l’on avance dans cette écriture un peu surréaliste, revient à la mémoire un autre poète proche du surréalisme, Henri Michaux, qui fit lui aussi un voyage en Equateur dans les années 1920, dont il publia le récit sous le même titre « Ecuador ». Difficile de dire s’il y a une réelle ressemblance entre les écritures de ces deux auteurs, mais la coïncidence est amusante. « Mais où est il donc ce voyage ? », écrivait Michaux, et c’est un peu ce que se demande le lecteur de Diego de Avila pendant la traversée des premières parties de son « Ecuador ».

La première, « Los meses verdaderos », est une sorte de voyage immobile du narrateur dans une maison face à la mer, où on l’imagine enfermé pour écrire, et après cette affirmation,  « Yo nunca sueño » , l’essentiel du texte rapporte des rêves, avec tout ce que cela suppose d’incohérences et de surprises, dans une suite paragraphes parfois très brefs, ou de phrases isolées. La deuxième partie, « Una ascenciòn catòlica », est sous le signe du souvenir d’enfance, réel ou imaginaire on s’y perd parfois, et de l’évocation du père qui fait surgir des images terribles car celui-ci fut soldat : « Una sola vez en la mesa familiar dijo sollozando con literatura que jamàs  hablarìa de ciertas cosas que recordaba: el màs hermoso cuerpo de mujer que vio en su vida colgado de un alambre ». Suivent d’autres paragraphes apparement décousus, où l’on rencontre des chiens suicidaires, ou des souvenirs de voyage en camion-stop à travers l’Argentine et la Bolivie…

Quand on arrive enfin à « Ecuador » on sait qu’il ne faudra pas s’attendre à un reportage très factuel. Même s’il apparaît quelque fois une date entre parenthèses, ce sont encore des instantanés, de brèves rencontres, des lieux : Quito, Baños, le volcan Tungurahua, Puerto Misahualli en Amazonie, traversés lors d’un voyage avec quelques amis… On reste un peu sur sa faim, et c’est encore un point commun avec l’ « Ecuador » de Michaux. 

La dernière partie du livre, « Me explicaron mi vida hablando de literatura » est composée de quelques poèmes, suivis d’une dizaine de photos pleine page en noir et blanc.  

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02 janvier 2018

« La entrada al paraíso », de Martin Lasalt. (par Antonio Borrell)

 

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Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, 2015, 140 pages.

ISBN : 978-9974-1-0927-8

 

Martin Lasalt est né à Montevideo en 1977, et sa première vocation fut celle de peintre. A l’adolescence il se tourne vers l’écriture, puis fera des études de graphisme, de communication, de beaux-arts (option cinéma) tout en participant à des ateliers d’écriture et des projets collectifs sur les deux rives du Rio de La Plata. Les lecteurs du Trapiche se souviennent peut-être qu’il y a presque un an nous avions particulièrement apprécié « Pichis » (2016), son second livre publié. Il semble confirmé que « Pichis » sera prochainement publié en français et le Trapiche se flatte d’y être un peu pour quelque chose. L’année 2017 a été plutôt bonne pour Martin Lasalt avec la publication de son troisième livre « La subversiòn de la lluvia » et un nouveau roman encore inédit qui reçoit un prix du ministère uruguayen de la culture.  

« La entrada al paraiso », est son premier roman, paru en 2015 après avoir reçu le prix « Narradores de la Banda Oriental » attribué sur manuscrit. 

 

Déjà, la lecture de « Pichis » nous avait montré combien Martin Lasalt s’intéresse à des sujets délaissés par un bon nombre d’auteurs de son pays, notamment le sort des plus défavorisés et marginalisés, qui existent encore en Uruguay, bien que ce pays soit souvent considéré comme le moins inégalitaire du continent. Dans « Pichis » il usait des registres de la satire, de l’humour et du fantastique, et dans « La entrada al paraiso » il est plus réaliste et analyse finement les relations complexes entre les personnages. L’auteur ne se complait pas dans le misérabilisme, la narration est sobre et juste. Le texte est écrit tout d’une traite, sans découpage en chapitres, avec parfois des « flash-back », sans pour autant égarer le lecteur.

Il y a d’abord un jeune couple, Matilde et Sergio, qui se disloque depuis la disparition inexpliquée de leur bébé. Autour d’eux tournent notamment Sonia, mère de Matilde, et Raquel, une retraitée habitant le quartier. On est en hiver, dans les lointaines banlieues semi-rurales de Montevideo, dont les habitants parcourent chaque jour de grandes distances dans de vieux bus chinois bondés, où par moments s’invitent des vendeurs à la sauvette de bonbons ou de mouchoirs en papiers, et de piteux artistes qui grattent tant bien que mal des chansons brésiliennes sur leur guitare, à moins que la radio déverse à plein tubes une « cumbia villera » de bas étage. Sergio est vaguement maçon sur des chantiers, Matilde fait de la couture et parfois des ménages chez des familles aisées, tous deux sont à la dérive, sans pouvoir faire leur deuil, ni trouver aucun espoir…

 Un des traits les plus intéressants de ce roman, est qu’il aborde un sujet important et trop souvent ignoré dans la littérature: le fléau social que sont les diverses sectes, églises évangéliques et témoins de Jéhovah, qui depuis quelques décennies se sont abattues sur l’Amérique latine, en particulier sur les quartiers populaires. Leur emprise est désormais une menace pour la liberté et la démocratie (Brésil, Guatemala…), et il est à craindre que certains de ces groupes deviennent aussi dangereux dans le nouveau monde que les islamistes le sont dans l'ancien.

 Le roman montre comment, sous couvert de compassion chrétienne, ce jeune couple en détresse devient une proie pour le groupe évangélique de son quartier, et surtout Matilde qui a déjà vécu, à travers sa mère, toute son enfance sous la coupe des Témoins de Jéhovah, avant de prendre ses distances à l’adolescence. Sergio est athée (ce qui ne l’empêchera pas de consulter une voyante à l’occasion) et malgré sa bonne volonté envers sa jeune femme il ne supportera pas de fréquenter les évangéliques, ce qui contribue encore plus à la rupture du couple. Lorsque Matilde rejoint l’église évangélique, Sonia qui est restée chez les Témoins supporte mal ce changement, mais le vieux conflit latent entre mère et fille va arriver à son paroxysme. Sonia ayant probablement été victime d’abus de son grand-père pendant l’enfance, on comprend que cette blessure l’a aussi rendue fragile et a fait d’elle une proie facile pour la secte.

Certaines pages consacrées à ces évangéliques toujours tirés à quatre épingles, arrosés d’eau de Cologne, débordants de bonté et de piété, ou aux tristes et gris Témoins de Jéhovah, et à tous ces béats confits dans leur bêtise, leurs certitudes et leurs frustrations sexuelles ne manquent ni d’humour, ni de justesse ! 

Enfin, Raquel, cette veuve qui voudrait passer pour plus riche qu’elle n’est, et s’amuse à se faire présenter des catalogues de croisières dans les agences de voyages, sans jamais partir, cette solitaire qui vit avec deux gros chiens est une cliente des travaux de couture de Matilde à qui elle rend de fréquentes visites, s’immisçant elle aussi dans le drame familial jusqu’à la révélation finale, annoncée dès les premières lignes du livre…

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