LES LETTRES DE MON TRAPICHE

07 mars 2019

"Mi madre soñaba en francés", de Luis Hernán Castañeda. (par Jorge Cuba-Luque)

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Editorial

ISBN :

Luis Hernán Casteñeda est né au Pérou en 1982. Il a publié les romans Casa de Islandia (2004), Hotel Europa (2005), Fotografías de sala (2007), El chamán y la sacerdotisa (2007), El futuro de mi cuerpo (2010), La noche americana (2011), Viaje al norte del verano (2012), La fiesta del humo (2016).  

 

Il est difficile de dire quelle est la première qualité du roman Mi madre soñaba en francés (2018), car il y en plusieurs : la clarté et fluidité de son écriture, le ton désopilant de bon nombre de ses passages, la finesse dans d’autres moments, ou l’histoire elle-même. En tout cas son auteur, le Péruvien Luis Hernán Castañeda montre ici une grande capacité pour déployer une intrigue avec décontraction et intelligence narrative, autrement dit, une grande maturité dans son métier d’écrivain. 

 Le roman raconte l’histoire de Juan, ou plutôt c’est Juan qui la raconte, tout d’abord en rendant compte d’une récente révélation faite par sa mère. Un soir, quand elle était enceinte de lui, elle a failli se suicider. Elle voulait se faire écraser par une voiture en traversant, tard dans la nuit, une autoroute à Lima… Mais à cause l’heure tardive il y avait peu de voitures et la femme rentre chez elle en vie. Un épisode dramatique sans doute, et pour autant Luis Hernán Castañeda évite l’évoquer sur un ton grave et l’exprime de manière presque neutre « Esa mujer embarazada que era mi madre, aunque yo no sea más el bebé que ella llevaba en el vientre, decidió dar  media vuelta y regresar sobre sus pasos ». Et un peu plus loin Juan, le  narrateur, en profite pour parler de l’une de ses passions, l’apprentissage de langues.  

Ainsi, on peut voir Juan installé en Galicia, au nord-ouest de l’Espagne, plus ou moins amoureux de la jeune Estrela et suivant des cours d’allemand, français et portugais en ligne  devant son ordinateur. Un jour il reçoit un appel par Skype d’une tante, sœur de sa mère, résidant dans le Vermont, aux Etats Unis, où elle est mariée à un Américain et a trois enfants, dont une jeune étudiante en fac de Lettres, Stéphanie. 

Une fois Juan en Amérique le roman prend une tournure très drôle voire comique, notamment quand Luis Hernán Castañeda reproduit, séparément, les mails que s’envoient Stéphanie et la Canadienne Adler, une professeure de la fac, les deux jeunes femmes sont unies par une sorte d’amour, d’hystérie et de ridicule… Un écrivain simpliste aurait opté pour créer une histoire d’amour entre Juan et sa cousine mais Castañeda n’a rien de simpliste.  

Et les rêves en français de sa mère ? Et bien, suite à un accident la mère se trouve aussi dans le Vermont en convalescence, invitée par sa sœur. Par la suite, Juan découvrira petit à petit que sa mère, qu’il considérait comme peu cultivée et encore moins intéressée par les langues étrangères,  aimait la poésie et qui plus est, parlait français.  

 Mi madre soñaba en francés   nous présente l’histoire de Juan et l’itinéraire de sa délicieuse dérive, même si c’est une dérive plus o moins sous contrôle, c’est aussi le récit de sa solitude en compagnie ; enfin c’est l’histoire de la découverte de la face cachée de sa mère et sa sensibilité pour la poésie ainsi que pour la langue française. Pas de grandiloquence ni de gravité ; on a ici de la légèreté et de la simplicité, ce qui, en vérité, est un trompe-l’’œil car Luis Hernán Casteñeda cache son jeu en nous donnant un roman fin et riche autant par sa forme que par son contenu : une écriture irréprochable, des personnages attachants et des situations drôles, le tout présenté avec une douce ironie. 

 

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05 mars 2019

"Un montòn de espejos rotos" de Margarita Heinzen. (par Hélène Porcher)

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Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, 2018

ISBN :

 

Margarita Heinzen est née en 1960 à Paysandù dans le centre-ouest de l’Uruguay sur la rive du fleuve du même nom. Ingénieur-agronome de formation, elle a étudié en Uruguay, en Argentine et au Chili et exercé sa profession dans divers pays en Amérique latine et en Afrique. Elle est également enseignante à la Faculté d’Agronomie de Paysandù. Son activité littéraire aboutit à la publication de trois livres : « De las mujeres soles », Rumbo, 2011, puis « La urdimbre y la trama », Rumbo, 2014, sont des recueils de nouvelles, et son premier roman « Un montòn de espejos rotos » , Ediciones Banda Oriental, 2018, a reçu le prix narradores de la Banda Oriental. 

 

Après El Olvido que seremos de Hector Abad Faciolince, un vers de Borges vient une fois de plus inspirer le titre d'un roman sur la mémoire. (Cambridge : « Somos nuestra memoria, somos ese quimérico museo de formas inconstantes, ese montón de espejos rotos. »)

 La narratrice rassemble les fragments de ses souvenirs pour recomposer une année cruciale de sa jeunesse, l'année 1981, celle où elle a quitté son village pour entreprendre à Montevideo des études universitaires, celle où elle a découvert la camaraderie étudiante, le premier émoi amoureux, et surtout celle où elle a pris conscience de l'oppression d'une des pires dictatures militaires du monde.

S'enchâssent les anecdotes de la vie de tous les jours, les discussions politiques, les rappels d'une enfance protégée, les évènements historiques: répression, plébiscite, révoltes, complot avorté… Et, parfois,  surgit un témoignage anonyme relatant un aspect de la terreur quotidienne de ces années-là.

Ecrit avec une simplicité efficace et authentique, ce récit en forme de kaléïdoscope nous dévoile une période tragique de l'Histoire uruguayenne, nous révèle l'emprise de la terreur sur une société  éclatée, et nous montre également l'image d'une jeune fille déchirée entre aveuglement et lucidité, engagement et soumission, héroïsme et culpabilité. 

Ces miroirs brisés du souvenir, la narratrice les rassemble pour les transmettre à ses enfants, pour qu'ils sachent que la liberté insouciante dans laquelle ils vivent n'est pas une norme, mais une conquête toujours menacée.

Un très beau livre, poignant et qui sonne comme un rappel que la démocratie et la liberté ne sont jamais acquises. 

 

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28 février 2019

« El Agua Blanda », de Hugo Fontana. (par Patrick Fornos)

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Editorial HUM, Montevideo, 2017, 150 pages.

ISBN : 978-9974-882-15-7

 

Journaliste et critique littéraire, Hugo Fontana est né à Canelones, Uruguay, en 1955. Il a collaboré à de nombreux médias. Il a publié des livres de fiction et de poésie comme des enquêtes journalistiques, notamment « La piel del otro: la novela de Hector Amodio Pérez » (plusieurs éditions entre 2001 et 2012) consacrée à un personnage controversé du mouvement des Tupamaros, accusé par certains d’avoir livré ses compagnons aux militaires avant de fuir le pays en 1972. Une affaire encore brûlante 45 ans après. Il est aussi l’auteur de l’enquête intitulée « Historias robadas: Beto y Débora, dos anarquistas uruguayos » (2003) sur deux anciens militants anarchistes octogénaires. 

Dans le domaine de la fiction, il a publié des recueils de nouvelles : Liberen a Bakunin (1997), Las historias más tontas del mundo (2001), Oscuros perros (2001) y Quizás el domingo (2003) et divers romans, notamment dans le genre noir/policier : El cazador (1992), Y bésame así (1996), El crimen de Toledo (1999), Veneno (2000, 2007), El príncipe del azafrán (2005), La última noche frente al río (2006), Un mundo sin cielo (2008, Premio Nacional de Literatura 2010) y El noir suburbano (HUM, 2009), Barro y Rubí (2013). El agua blanda (HUM, 2017) est son roman le plus récent. 

 

          Le 28 septembre 1966, un groupe armé composé de 18 militants péronistes détournait un avion de ligne de la compagnie Aerolineas Argentinas pour le faire atterrir de force à Port Stanley, la capitale du très isolé et indéfiniment controversé archipel des Malouines. Une fois au sol, les membres du commando s’emparèrent des premiers curieux qui s’approchèrent de l’appareil (il ne se passait pas grand-chose à Port-Stanley), ils déployèrent sept drapeaux bleu et blanc autour de la piste d’atterrissage (en l’occurrence celle de l’hippodrome, il n’y avait pas non plus d’aéroport à Port Stanley) et proclamèrent dans un communiqué radio que les Malouines étaient argentines. Tant que le gouvernement anglais ne reconnaitrait pas qu’ils étaient en territoire argentin, ils retiendraient les otages. Ça, ce n’est pas de la littérature, c’est ce qui s’est réellement passé. Mais c’est de cette bouffonnerie, parce que cela en fut bien une (moins de 48 heures après la diffusion du pronunciamiento les forces militaires britanniques récupéraient les otages et renvoyaient tout ce petit monde, avec ses drapeaux, à la chambre de justice de Buenos Aires), c’est de cette piètre farce nationaliste que Hugo Fontana s’est inspiré pour servir de schéma narratif à son roman. Agua blanda, en espagnol, cela veut dire "eau douce". El Agua blanda est un doux voyage dans le moi intime d’un homme qui s’est perdu dans les vicissitudes de son existence, et qui va (presque) se retrouver à l‘occasion d’une incursion forcée au large de son quotidien. Julio Lamas est journaliste, il partage sa solitude avec son chat et sa plante grasse. Dans un passé qu’il a laissé s’engloutir on se sait trop quand ni comment, il aurait voulu être romancier (il aime Conrad, Kipling et Graham Greene) mais toute sa production littéraire se limite à tenir la rubrique économique du journal qui le fait vivre. Quand on lui annonce qu’il va devoir « couvrir » un artificieux détournement aérien destiné à dévier l’attention de l’opinion de la crise politique que traverse le pays, il soupire, mais il s’exécute. Pour son grand bonheur et le nôtre. Á Nueva Rovira (c’est le nom de l’endroit où atterrit l’avion) Lamas va découvrir, et nous faire découvrir, un lambeau de terre détaché du monde où l’on se fiche bien mal du cours du CAC 40. Ici, tout ce que les gens ont envie de lire dans le journal ce sont les annonces des naissances, des anniversaires et des mariages. On écoute Rachmaninov en buvant du whisky (et en attendant la période des adultères) sans se préoccuper du vent qui souffle à sa fenêtre. Et on n’a cure non plus de la couleur du drapeau qui flotte au-dessus de sa tête. Á chaque ligne, on sent que Hugo Fontana a la fibre anarchiste. Dans son archipel, qui ressemble comme deux gouttes d’embruns de l’Atlantique à celui des Malouines, il n’y a que des étrangers, personne n’oblige personne à prendre racine et chacun compte bien profiter de son déracinement jusqu’à la fin de ses jours. Dans un style dépouillé, désenchanté et stimulant à la fois comme une brise marine, Hugo Fontana nous dit que notre liberté dépend principalement de nous-mêmes : l’eau est toujours douce sous la tempête, il faut juste savoir la regarder et y songer suavement. C’est ce à quoi s’appliquent les habitants de Nueva Rovira. Mais rien n’est jamais acquis dans les affaires humaines.  Le goût du pouvoir use toujours des mêmes recettes. « Ce qu’on redoute, fait dire Hugo Fontana à l’une des otages, c’est qu’un jour quelqu’un vienne et les embrigade pour réussir à les convaincre de l’importance d’habiter sur cette île, il les fera se sentir orgueilleux de vivre sur un sol où pas un seul arbre ne pousse, à la merci d’un vent de fou, il leur fera croire que les calamars géants qu’ils pêchent sont le symbole de leur force et de leur prospérité éternelle, et rapidement beaucoup d’entre eux seront prêts à charger une arme et à aller tuer d’autres hommes, y compris des hommes de leur propre sang ». Espérons qu’une telle disgrâce, au moins sur l’île imaginaire de Hugo Fontana, n’arrivera jamais.

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11 janvier 2019

« Cementerio Norte » de Rodolfo Santullo. (par Michel Van Thournout)

 

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Editorial Estuario, Montevideo, 2018, 120 pages.

ISBN: 978-9974-882-27-0

 

Uruguayen, né à Mexico en 1979, Rodolfo Santullo est scénariste de bandes dessinées, mais aussi auteur de romans noirs, parfois en collaboration avec l’écrivain Martin Bentancor, que les lecteurs attentifs du Trapiche connaissent déjà. Santullo a aussi travaillé comme journaliste et comme éditeur de BD, animateur d’ateliers et découvreur de talents. En tant que scénariste, il a notamment publié divers romans graphiques: Dengue (2012) et Los últimos días del Graf Spee (2008; 2013), tous deux dessinés par Matías Bergara; El oro del Zar (avec Marcos Vergara, 2015); Zitarrosa (avec Max Aguirre, 2012; 2015). Comme auteur de polar : Perro come perro (nouvelles; Artefato, 2006; Llanto de mudo, 2012), Las otras caras del verano (roman avec Martín Bentancor; Amuleto, 2008); Cementerio Norte (roman; Trilce, 2009 et Estuario 2018); Sobres Papel Manila (roman; Estuario, 2010); Aquel viejo tango (roman avec Martín Bentancor; Estuario, 2011); El último adiós (roman, Banda Oriental 2013), Matufia (roman, Premio Nacional de Narrativa, 2013; Estuario, 2014) et Luces de neón (roman; Estuario, 2016).

 

Imaginez-vous un cimetière au beau milieu d’un quartier qui au crépuscule a une réputation douteuse : à l’entrée se trouve une maisonnette qui sert de bureau à l’administrateur et c’est l’hiver. Au milieu des tombes et des caveaux se trouve une bicoque un peu délabrée : le lieu de résidence du gardien.

Tout à l’air tranquille à l’intérieur de l’enclos, mais les résidents peu enclins à bouger se font voler leur identité (le cuivre qui forme les noms !) et cela au grand dam des descendants/survivants qui se plaignent. 

Voilà en grandes lignes le décor où se situe cette histoire et où nous allons voir débouler plusieurs policiers qui vont s’installer chez le gardien pour faire des rondes de nuit pour essayer de surprendre les voleurs sur le fait…

Vous y découvrirez des tranches de vie -gaies et/ou tristes-, il y aura des présomptions, il y aura des poursuites, il y aura des coups de feu, et … il y aura même des fantômes…

Nous y retrouverons aussi un chien nommé « tumba » (tombe) :

      El Tanka del Cementerio Norte

Le chien noir,                                  Tumba Tumba el perro

Âme errante du cimetière               Alma del cementerio

Vieux témoin du lieu                       Testigo viejo

Trois policiers se trouvent              Tres agentes unidos

Aux trousses d’un vol de métal      Al perseguir ladrones

 

Une histoire qui se lit facilement pleine d’humour et d’humanité.

Très recommandable !

 

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08 décembre 2018

« Casa en ninguna parte » , d’Horacio Cavallo. (par Antonio Borrell)

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Editorial Criatura, Montevideo, 2018, 160 pages.

ISBN : 978-9974-8686-0-1

  

Personnage discret et attachant, Horacio Cavallo né à Montevideo en 1977, est à la fois poète, auteur de textes de tango, de nouvelles et de romans, aussi bien pour les adultes que  pour la jeunesse, dont : « Oso de trapo » (2008), « Fabril » (2010), « El silencio de los pájaros », recueil de nouvelles (2013), « Invencion tardia » (2015). Ses textes sont publiés dans diverses revues d’Amérique latine, et quelques anthologies. La ville de Montevideo et le ministère uruguayen de la culture lui ont décerné plusieurs prix. Il lui arrive aussi d’être chanteur-interprète. En 2018 son premier roman « Oso de trapo » est réédité aux éditions HUM, et un nouvel opus « Casa en ninguna parte » parait chez l’éditeur Criatura. S’y ajoutent des albums pour la jeunesse, en collaboration avec des illustrateurs. Sa nouvelle « Les cendres du père » est publiée en français dans l’anthologie « Histoires d’Uruguay » aux éditions Latinoir (Marseille). 

 

Ce roman tisse deux histoires dans chacune des quelles la tension va crescendo jusqu’à une crise violente. L’alternance est rigoureuse entre chapitres pairs et impairs jusqu’au moment où les deux lignes de récit vont se rencontrer, car certains personnages sont présents dans les deux récits et surtout, le lieu est le même, à deux ans d’écart, et c’est le moins coupable qui va payer le prix fort. Dans ce huis-clos, l’angoisse monte peu à peu, et divers indices matérialisent petit à petit le lien entre les deux histoires, comme une initiale gravée sur une table, ou un téléphone, perdu dans l’une et retrouvé dans l’autre… 

Quelque part dans les profondeurs de l’Uruguay rural, à quelques kilomètres du village le plus proche, par une route de terre, se trouve une maison presque abandonnée. A bord d’une vieille camionette un coupleEduardo et Laura, et leur fille de cinq ans, Clara, viennent s’y installer, fuyant la ville. Le couple vit en crise constante, leur fille souffre d’un retard mental et l’on apprend bientôt qu’ils ont perdu une fille aînée, adolescente, renversée par un bus alors qu’elle traversait la rue en regardant son smartphone. Traumatisé, Eduardo a décidé de fuir la ville et les téléphones pour vivre dans ce lieu perdu afin de protéger Clara d’un accident semblable à celui de sa soeur. Paranoïaque il tient sa femme et sa fille recluses, et lui seul va de temps en temps au village en se grimant de façon à ne pas être reconnu, ce qui intrigue Laura, qu’il finit aussi par priver de son téléphone…

La maison appartient au vieux Manucho, propriétaire d’un garage un peu minable qui, deux ans plutôt, avait exigé que ses employés viennent y passer un week-end avec lui. Eduardo était alors un de ces employés, avec Pilo et David, qui se haïssaient. Après une soirée autour de l’asado et de nombreux verres de whisky, l’envie avait surgi d’aller embaucher au village une prostituée à se partager. Eduardo, déjà père de famille, et refusant de participer, ne jouant alors qu’un rôle de chauffeur. La dispute constante entre Pilo et David au sujet d’un smartphone dérobé, la veulerie des autres, l’abus d’alcool et le climat de violence auront des conséquences dramatiques pour Alicia, la jeune prostituée. Habilement mené, le récit finit par faire ressurgir ce passé dans le présent d’un Eduardo obsédé par la protection de Laura et Clara.

L’écriture d’Horacio Cavallo est très pointilliste, comme filmée souvent en plan serré, sur une attitude, une moue, des cheveux collés par la sueur, un mot, un silence. Ses personnages sont des gens simples avec des vies difficiles. En cela le roman fait penser aux nouvelles de « El silencio de los pájaros », mais on y trouve plus de dureté, peut être est-ce un signe de maturité de l’auteur, certaines scènes de sexe sont crues, les rapports entre les personnages sont complexes et conflictuels, Horacio Cavallo s’affirme et se confirme.

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07 décembre 2018

"El cerco de Lima" d'Oscar Colchado Lucio. (par Jorge Cuba-Luque)

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Grupo Editorial Mesa Redonda, Lima, 2013, 129 pages.

ISBN : 9786124091582 

 

Oscar Colchado Lucio est né à Lima, en 1947. Il a publié les recueils de nouvelles Del mar a la ciudad (1981), Cordillera Negra (1985), le roman Rosa Cuchillo (1997) parmi d’autres ouvrages. Le roman El cerco de Lima est paru en 2013.

Il n’est pas fréquent que le corpus littéraire d’un pays se nourrisse des événements politiques et sociaux récents et soit en même temps accueilli par les lecteurs avec intérêt et admiration pour la qualité de son écriture et le reflet dans lequel ils se reconnaissent. Cela a été le cas au Pérou pour le « roman de la violence politique », c’est-à-dire les différents fictions littéraires représentant les faits et les conséquences de la violente insurrection du mouvement maoïste Sentier Lumineux et la riposte militaire de l’état péruvien, ainsi que les dramatiques conséquences pour les populations civiles, dans les campagnes aussi bien que dans les villes tout au long des années 1980 et le début de la décennie suivante. Dans « El cerco de Lima » Oscar Colchado Lucio retrace le destin de trois habitants de la capitale péruvienne « encerclée » par l’imminence d’un attentat terroriste, trois personnages qui pourraient bien être des échantillons sociaux :  un agent de la police anti-terroriste, un militant du Sentier Lumineux et un prédicateur. L’auteur tisse une toile réaliste dans laquelle l’agent fait une filature, le militant est engagé dans une action subversive et le prédicateur prêche une parole apocalyptique. Une ambiance d’insécurité, d’exclusion sociale, de précarité et de mal-être traverse cette histoire racontée à travers la perspective des trois personnages principaux, ce qui donne à « El cerco de Lima » une vision globale parfaitement vraisemblable ainsi que des profils psychologiques et sociaux extraits directement des années du sanglant affrontement entre le Sentier Lumineux et les forces de l’état péruvien. Mais le réalisme déployé par Colchado Lucio  va au-delà de la chronique récente de l’histoire politique péruvienne car « El cerco de Lima » est avant tout un roman, une reconstruction de la réalité dont le support est le langage, cet espagnol du Pérou avec lequel l’auteur montre certaines rue de Lima et ses bidonvilles, la personnalité de l’agent anti-terroriste et ses collègues avec lesquels il exécute  une mission d’infiltrations dans une cellule senderista ; le prédicateur, dont le discours religieux paraît évoquer la géopolitique et la science-fiction, et, en plus, il assure avoir rencontré Jésus-Christ en personne. Nous avons aussi, évidement, le militant, dont on apprend l’origine de son engagement au parti et sa participation à des actes terroristes. Composé de deux chapitres précédés d’une sorte de prologue et suivis d’un épilogue, les pages de « El cerco de Lima » ont la pertinence d’éviter tout parti-pris, et de distinguer ses personnages entre bons et méchants.  Oscar Colchado Lucio a largement réussi à élaborer différents destins que se croisent en trouvent souvent la mort, au milieu d’une ville, d’un pays au bord de l’abime politique et social.

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01 décembre 2018

« Lolas », de Flor Canosa. (par Antonio Borrell)

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Editorial El Cuervo, La Paz, Bolivie, 2015, 120 pages.

ISBN : 978-99974-833-8-6

Flor Canosa est née à Buenos Aires en octobre 1978. Elle y vit encore aujourd’hui. A six ans elle découvre son premier clavier, celui d’une vieille machine à écrire. Depuis, elle écrit. Après des études de cinéma et audiovisuel, en particulier scénario et montage, elle a participé à diverses productions, de la télénovela au film indépendant. Elle est aussi enseignante dans les mêmes disciplines à l’Université de Buenos Aires. Si elle conserve de nombreux manuscrits dans son disque dur, « Lolas » est son premier roman publié, après avoir gagné le prix « Equis » du roman, par l’éditeur bolivien « El Cuervo » en 2015. En 2017, son second roman s’intitule « Bolas », chez l’éditeur Zona Borde (Buenos Aires).

Juli, l’héroïne et narratrice de « Lolas » est une divorcée sans enfant, qui vivote du métier de vendeuse d’un magasin de lingerie. Elle a gardé de son mariage le studio un peu minable où elle habite et une paire de prothèses mammaires imposantes. Mais quelques années après leur séparation, son ex-mari se manifeste à nouveau par l’intermédiaire d’un avocat lui donnant un mois pour rembourser les implants dont il estime être le propriétaire, facture à l’appui. Passé le délai d’un mois, elle se trouverait contrainte, soit de renoncer à son appartement, soit de subir la « saisie » chirurgicale des prothèses. « Todos los mamìferos tenemos tetas que cumplen diferentes funciones. La funciòn que cumplen las mìas es complicarme la vida. »

Outre l’originalité de cette situation de départ, le roman accroche dès les premières pages par la qualité de l’écriture et l’humour décapant, entrainant le lecteur qui a très vite renoncé  à ses objections sur la vraisemblance. Après tout, ne vivons nous pas dans un monde procédurier et obsédé par l’argent ? Mais de l’argent, justement, Juli n’en a pas, et sa soeur mariée et mère de plusieurs enfants s’étant débinée, il va falloir trouver rapidement cette somme importante. « Tocar fondo es tener que devolverle las tetas a tu ex. » Refusant de vendre l’appartement ou de recourir à la prostitution comme à la vente de drogue, elle cherche une solution originale. Alors qu’elle avait été une épouse fidèle, elle a collectionné les aventures depuis son divorce, et décide de partir à la recherche de tous ces amants afin de les mettre « a posteriori » à contribution pour le sauvetage de ces seins dont ils ont bien profité eux aussi !

« … intento comprender si me puse tetas por un hombre, por todos los hombres, o por mí. Si lo hice por aburrimiento o por deseo. Si fue un regalo para mi ex-marido o para el espejo. Si las tengo para que alguien me las mire o por el placer de sentirme otra. Siempre fui generosa con mis tetas… »

Grâce à Facebook elle se met en quête et retrouve leurs traces. Flor Canosa, ouvertement addicte à ce réseau social, sait certainement de quoi elle parle quand elle décrit cette chasse à l’homme. La suite est une série de portraits sans complaisance de tous ces « ex », ceux qui profiteraient bien de l’occasion pour en reprendre un petit coup, celui qui est resté éperdument amoureux, celui dont elle se demande comment elle a pu, le radin, le moraliste, le paumé, traités à la fois avec humour et sensibilité. Malgré les contributions consenties par certains, la tirelire où s’accumule l’argent de la « rançon » des prothèses ne se remplit pas assez vite.

C’est alors que réapparait Pedro, son premier amour, celui qui l’avait connue avant qu’elle ait de gros seins. En rupture amoureuse et à la rue, il s’installe chez elle, dort par terre dans un sac de couchage, fait le ménage et la vaisselle, et Juli ne sait plus comment s’en débarrasser, car il supporte stoïquement toutes ses vexations. Elle continue son infructueuse quête d’argent et rencontre un nouvel homme, le parfait séducteur, à qui elle n’ose raconter son drame…

Juli réunira-t-elle l’argent à temps ? Sauvera-t-elle ses seins du bistouri vengeur ? Et qui de Pedro ou Mauro sera l’élu ? On ne vous dévoilera pas ici le final surprenant, et très courageux, de cette histoire. Encore un roman sud-américain qui a échappé à la sagacité des éditeurs français, et même des éditrices féministes !  Au boulot !

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03 novembre 2018

« La diosa y la noche, la novela de Rosa Luna », de Jorge Chagas. (par Antonio Borrell)

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Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2017, 200 pages.

ISBN : 978-9974-49-893-8

 

Diplômé en sciences politiques et docteur en histoire, chroniqueur dans divers journaux, Jorge Chagas est né à Montevideo en 1957. Participant à des ateliers de littérature depuis 1997, il se fait remarquer en 2002 quand un de ses textes est retenu pour faire partie d’une anthologie où figurent les auteurs uruguayens les plus reconnus, comme Eduardo Galeano, Mario Benedetti, Mario Delgado Aparain… En 2003 il publie son premier roman « Gloria y tormento. La novela de José Leandro Andrade », livre consacré au célèbre footballeur afro-uruguayen qui se rendit célèbre aux jeux olympiques de Paris en 1924. Ce roman a été adapté en spectacle par une « comparsa », groupe carnavalesque, qui obtint un prix pour ce travail en 2009. Par ailleurs co-auteur d’essais, Jorge Chagas allie ses passions pour l’histoire et la littérature en écrivant des romans biographiques comme « La sombra, la novela de Ansina » (2013) ou « El sable roto, la novela del coronel Lorenzo Latorre » (2016) et enfin « La diosa y la noche, la novela de Rosa Luna » (2017) qui a aussi été adapté au théâtre.  

 

Personnage central de ce roman biographique, Rosa Luna, née en 1937, fut une célèbre danseuse de candombé. Vedette du carnaval afro-uruguayen de la fin des années 1950 au début des 1990, mais aussi chanteuse, écrivant ses propres textes, militante des droits de sa communauté, éditorialiste dans la presse, sa mort à l’âge de 56 ans lors d’une tournée au Canada causa une grande émotion dans son pays d’origine, où elle reste encore aujourd’hui une figure emblématique. « Pienso que nunca perdiò la humildad, por eso todos la quieren. »

Pour dresser ce portrait, Jorge Chagas procède par touches, multipliant les points de vues, mêlant enquête et fiction, ce qui donne au roman une dimension chorale et un climat parfois surnaturel. On y croise dès les premières pages deux tambours déambulant dans la rue Isla de Flores du quartier Palermo, leurs instruments sur le dos ils reviennent de l’enterrement de Rosa. Puis, dans un hôpital, un étrange patient amnésique doté d’un extraordinaire don pour la musique. Ensuite c’est une journaliste, Clara Moreira, qui semblerait être une alter-ego de l’auteur, et qui interroge de vieux témoins de l’enfance de Rosa… Ce sont aussi des lettres échangées entre soeurs. Ou encore, Rosa elle même, déjà morte, qui rencontre le diable lequel lui propose un pacte, avant qu’elle arrive face à… rien moins que son créateur… « No iba nunca a la iglesia, pero creia en un Dios en alpargatas » Un dieu qui lui fait la conversation et la confesse en buvant son maté. 

Peu à peu se dessine cette vie. D’abord son enfance dans le « conventillo Mediomundo » vieil immeuble surpeuplé du « Barrio Sur » où s’entassaient principalement des familles noires et les plus pauvres, mais aussi foyer de leur culture.   (Le conventillo Mediomundo et quelques autres seront évacués et détruits dans les années 70-80 à l’époque de la dictature militaire.) Fille d’une lavandière,« La Chunga », mère célibataire de plusieurs enfants, Rosa sera un temps « louée » par son beau-père comme bonne à tout faire dans une famille riche, avant de fuir leur maison. Bien que peu douée au départ, Rosa se révèle ensuite, miraculeusement, comme danseuse de candombé, parcourant les rues des quartiers populaires de Montevideo avec les « comparsas » groupes de tambours qui animent toutes les fêtes, de la saint Balthazar au Carnaval. Elle deviendra « vedette » (en français dans le texte) : dans ce milieu où la concurrence est rude entre les « vedettes », et le succès éphémère, elle fera exception par la durée de sa carrière, son charisme et sa popularité. « El baile de Rosa Luna era como un huracàn que arrastraba todo a su paso. » Les surnoms des rivales de Rosa évoquent presque l’univers des tableaux de Toulouse-Lautrec : la Negra Johnson, la francesa Margot, ou Martha Gularte… Elle sera aussi admirée des plus grands chanteurs de tango de son temps. Un parcours qui ne sera pas sans obstacles pour cette déesse de la nuit qui danse presque nue, à peine vêtue de paillettes et de plumes. Mêlée, de plus, au meurtre d’un proxénète « en legitima defensa » dans le « boliche » Antequera, Rosa Luna est rejetée même par une partie de la communauté noire en quête de respectabilité, qui trouve le candombé trop vulgaire, trop « nègre ». 

Ce roman retrace toute une période de l’histoire de l’Uruguay, et notamment des uruguayens d’origine africaine, à un moment où leur culture, jusqu’alors marginale, va être reconnue et acceptée comme composante de la culture nationale. La popularité de Rosa Luna marque ce moment. (Plus tard, en 2009, le candombé sera classé par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité) 

Jorge Chagas écrit une prose riche, agréable, vivante. J’avais découvert son style il y a quelques semaines en traduisant une de ses nouvelles, et j’ai trouvé le même plaisir à lire ce roman qui va courageusement à rebours des discours antiracistes victimaires et du féminisme puritain, du côté de l'amour de la vie et de la dignité. On finit la lecture conquis par la personnalité de Rosa Luna.   

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24 octobre 2018

« Caja negra » de Mercedes Estramil (par Laurence Holvoet)

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Editorial HUM, Montevideo, 2014, 120 pages.

ISBN :  978-9974-699-91-5

Mercedes Estramil, née à Montevideo en 1965, a fait des études de lettres à la « facultad de humanidades ». Elle est journaliste, collaboratrice des suppléments culturels La Semana, El Dìa, El País Cultural. Primée en 1994 par la ville de Montevideo pour un recueil de poésie « Angél sòlido », elle a ensuite publié plusieurs courts romans aux éditions HUM : Hispania Help (2009),  Irreversible (2010),  Rojo (Premio Nacional de Narrativa/EBO-Fundación Lolita Rubial, 1996; HUM, 2011) et son premier recueil de nouvelles Caja negra (HUM, 2014). Son plus récent roman « Washed Tombs» est encore paru chez HUM en 2017 et vient de recevoir le prix « Bartolomé Hidalgo » 2018. 

 

Hélène Porcher nous en a déjà dit pas mal sur Mercedes Estramil, à propos de deux de ses courts romans :  « Rojo » et « Hispania help ».

Ici, avec « Caja negra », nous avons affaire à un petit recueil de nouvelles, onze textes pour 120 pages. On y découvre une écriture précise, et un humour des situations très grinçant. Les récits de Mercedes Estramil se situent résolument dans le monde contemporain et urbain.

Par exemple :

Description des passagers d’un avion, des liens qui existent entre eux, extrapolation et élucubration sur le sens des choses, sur les motivations de chacun.

Une baleine échouée sur la plage d’une station balnéaire, une mère de famille en vacances et fatiguée de son rôle qui part dans des divagations mentales et qui s’échafaude des vies complémentaires où elle va même jusqu’à rencontrer des extraterrestres.

L’usage des sms dans la vie des couple, ou comment monter un business lucratif en surfant sur cette vague envahissante.

Un homme témoin du suicide d’une femme perd le goût à la vie. Sa femme s’en désole et va jusqu’à haïr la morte.

Un couple part faire une croisière qui a pour thème « vous n’allez pas aussi mal que vous ne le pensez ». Et pour cause, une partie des passagers sont des handicapés et des estropiés de la vie…

Une fille paumée dans sa vie décide de se glisser dans une histoire. Elle y sème bien évidemment la zizanie.

Etc.

Chaque situation est brossée presque à la manière d’un tableau. Il y a d’une part les faits et de l’autre les élucubrations, les scénarios élaborés de toutes pièces par le mental foisonnant des protagonistes. On sent que l’auteure elle-même doit avoir une très riche vie intérieure. C’est assez jubilatoire en fait !

 

Traduction d'un extrait de la nouvelle intitulée : « El corazon de Rebeca Linares » :

« La première affaire de Yorick, c’est Hudson qui l’avait prise en charge, un employé modèle, de ceux qui ne tombent jamais malades et qui ne demandent pas d’augmentation. Si nous l’avions baptisé Hudson, c’était en référence au fleuve et parce qu’il ne nous a jamais donné son vrai nom. En la remettant en perspective, c’était une affaire simple, de celles qui faisaient que notre entreprise de messagerie factice pouvait même paraître respectable. Il ne s’agissait que de répondre aux messages téléphoniques de la dernière copine en date de Yorick. On en connaît tous un rayon sur la tendance des femmes à envoyer des messages, et on sait à quel point une relation (amoureuse, amicale, professionnelle, religieuse, etc.) peut devenir critique lorsque ces messages ne reçoivent pas de réponse, ou que l’on y répond avec retard, à contrecœur, sans le baiser final, ou par un Ok trop froid. L’idée de Magnum était géniale et humanitaire. On nous transférait les messages selon les arrangements passés avec chacun de nos clients, et les spécifications précises rendaient impossible la moindre erreur. Quel besoin a donc un cadre supérieur de répondre aux messages sans intérêt que lui envoie sa femme vingt fois par jour ? On sait que ces messages n’expriment JAMAIS rien d’important. On n’informe pas d’une mort, d’une naissance, ou d’un business à plusieurs millions par sms. L’épouse du cadre supérieur était invariablement satisfaite après plusieurs « oui ma chérie », « excellent, quelle bonne idée », « pour l’instant je suis en réunion, mais on en parle ce soir », « moi aussi je t’aime », « bisous ». »

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17 octobre 2018

« El Auto », de Carlos Rehermann. (par Antonio Borrell)

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Editorial Random House, Montevideo, 2015, 120 pages.

ISBN : 978-9974-732-61-2

 

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Francophone, il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine depuis l’enfance.

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM (qui a déjà été évoqué il y a peu dans le Trapiche), puis « El Auto » en 2015 chez Penguin Random House, et « Tesoro », publié en 2016 qui a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » décerné sur manuscrit

 

ROUTE 5.

La route 5 est celle qui traverse l’Uruguay du nord au sud par le milieu, entre Rivera, à la frontière brésilienne, et Montevideo, la capitale. L’Uruguay est un petit pays, comparé à ses énormes voisins (Argentine et Brésil), sans hautes montagnes ou grands obstacles, on le traverse assez facilement à l’ère de l’automobile. L’auteur indique même le kilométrage correspondant à chaque chapitre. Mais l’essentiel d’un voyage est dans ses surprises et sa dimension initiatique, et de ce côté le narrateur ne sera pas déçu. Ce livre est donc à première vue un « road novel » comme on peut les aimer, avec sa part de dépaysement, mais les deux ouvrages de Carlos Rehermann déjà lus par le Trapiche nous ont montré comment cet auteur manie un mélange d’humour noir, de dérision, de cynisme, d’ironie et de désespoir qui fait sa signature. 

L’histoire commence à Rivera, au nord du pays, ville frontière ne faisant qu’une avec Santana do Livramento, sa soeur siamoise brésilienne. Alejo Murillo, un jeune homme de Montevideo, ayant quelques ambitions littéraires, est venu là sur la convocation d’une avocate pour prendre possession d’un petit héritage laissé par son oncle : sept-mille dollars en liquide, divers objets tels que des postes de radio et un appareil photo de marque, et surtout l’auto, une vieille Volkswagen Coccinelle qui n’a pas roulé depuis dix ans. C’est une longue journée qui commence, car il y a diverses formalités à accomplir, un garagiste à voir, autant d’occasions de croiser divers personnages, comme le notaire Olivera, fils illégitime de son oncle, mais principal héritier de sa fortune, ou l’avocate déjeunant au restaurant avec son mari… « La comida era mala y cara, y el servicio no podìa ser peor. El camarero sufrìa un syndrome comùn en su gremio: era sordo y ciego. Lograr llamarle la atenciòn requerìa unos esfuerzos gimnàsticos extraordinarios. » Le même jour à Rivera est organisé un grand défilé de gauchos à cheval, lequel finit dans un bain de crottin et d’urine, occasion de quelques sarcasmes bien sentis sur les gauchos et l’honnêteté supposément congénitale des gens de la campagne.

Quand vient enfin le moment de quitter Rivera pour Montevideo, l’après-midi est déjà bien avancée, mais Alejo espère encore faire toute la route avant minuit. Juste en sortant de la ville il manque de renverser l’avocate dans un quartier où elle ne semblerait rien avoir à faire… En route il ne résiste pas à faire un crochet par le village de Tranqueras, berceau de la famille. Arrivant au crépuscule il découvre l’endroit étrangement calme et désert, alors que pour le lecteur c’est l’occasion de découvrir quelques anecdotes scabreuses de l’histoire familiale, certaines ignorées même d’Alejo qui traverse au pas ce village fantôme comme si ses ancêtres le regardaient passer, cachés derrières leurs persiennes.

Au retour sur la route principale il fait nuit noire et le temps est orageux: éclairs et tonnerre sur la pampa. Sur la route déserte, ne croisant que de temps en temps d’énormes camions  chargés de troncs d’eucalyptus, Alejo subit de violentes averses, et son essuie-glace défectueux l’oblige par moments à s’arrêter. Sa traversée du pays dans la nuit se trouve compromise. La soirée déjà bien avancée, il arrive à Tacuarembò, et se met à la recherche d’un garagiste, puis d’un restaurant, rencontre un mendiant et reprend son errance nocturne tout en méditant sur la condition d’écrivain, arrivant à cette conclusion bien digne de Rehermann : « Toda escritura con sentido es una nota de suicidio. » Une nouvelle averse et il frôle l’accident grave. Lorsqu’il arrive à la ville de Paso de los Toros, il est résigné à chercher un endroit ou dormir le reste de la nuit. Egaré dans de petites rues obscures, inquiet à l’idée de se faire voler les sept-mille dollars cachés dans sa ceinture, il se dirige d’abord vers un hôtel borgne, puis fait la rencontre d’un étrange auto-stoppeur qui le convainc de l’emmener.

Ils reprennent donc la route en direction de Durazno quand l’inconnu, Miguel Pruss, propose à Alejo d’aller avec lui participer à un « sabbat », une célébration de la création de l’homme et de la femme, qui doit se tenir dans une grande propriété en pleine pampa. « No son orgias. Bueno, seguro que para algunos son orgias. Pero no. Son unas celebraciones muy vivificantes… » Alejo se laisse convaincre, et le voyage bascule dans une sorte de paisible fantasmagorie au cours de laquelle il croisera à nouveau l’énigmatique avocate de Rivera… Le jour venu, reprenant la route de Montevideo, il vivra encore une rencontre déstabilisante, lui révélant ses préjugés de classe, avec un enfant d’un quartier misérable qu’il charge d’aller lui acheter de l’essence… 

Au-delà des anecdotes des différentes étapes de ce voyage, les nombreuses digressions philosophiques, scientifiques ou culturelles, et les pointes d’humour sombre propres à l’auteur font toute l’originalité de ce court roman qui nous fait traverser l’Uruguay de nuit et sous la pluie, complètement à contre-courant des clichés et du folklore. Des trois ouvrages de cet auteur déjà moulus par le Trapiche, celui-ci semble être le meilleur candidat à une traduction en français. 

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