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Editorial HUM, Montevideo, 2010, 170 pages.

ISBN : 978-9974-687-42-4

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine. 

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM, « Tesoro », publié en 2016 a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » 

 

Voilà un livre étrange, qui, dans le bon sens du terme, ne ressemble à rien de connu, bousculant allègrement les genres et les formes: science-fiction, roman noir et humour avec une bonne dose de digressions ironiques, de cynisme et de sexe, sans complaisance. C’est aussi une sorte de roman à tiroirs, jalonné de très brèves histoires secondaires (argumentos), supposément des extraits d’un autre livre, lu par le narrateur, jusqu’au dernier « argumento » qui finit par se confondre avec l’histoire principale ! 

Le caractère déconcertant de cette oeuvre fait que tout compte-rendu de lecture relève du défi. L’érudition de l’auteur tant sur des sujets scientifiques que littéraires ou philosophiques, et sa capacité à mener le lecteur par des détours complexes sans perdre le fil de sa pensée, n’y sont pas pour rien. 

Une nuit d’orage, dans une ville indéterminée (on sait juste qu’il y a une baie où se trouve une raffinerie, ce n’est que peu à peu au cours du livre que d’autres indices feront penser à Montevideo, sans que cette précision prenne beaucoup d’importance) un homme prépare son sac à dos pour quitter son appartement, fuir peut être quelque chose, tandis qu’un chien énorme gratte à sa porte. L’atmosphère est irréelle, cauchemardesque, malgré une digression amusante sur le marketing des rasoirs. Ce narrateur détaille le contenu de son bagage jusqu’au titre des trois livres qu’il emportera, et ce n’est qu’au bout d’une douzaine de pages que l’on devine qu’il y a un cadavre dans la salle de bains. Les stratagèmes qu’il envisage par la suite pour le faire disparaître donnent bien vite à penser qu’il est le meurtrier. Dès lors l’intrigue ne repose plus sur l’habituelle question « qui a tué ? », mais plutôt sur « comment s’en débarrasser ?», point de départ de quelques réflexions sur les différents courants du roman policier.

Notre « héros » sans morale et sans nom n’a pas la partie facile, son projet de fuite étant contrarié par le fait qu’il doit servir de cobaye dans un projet scientifique. Il s’agit de reproduire l’expérience de Stratton, dans laquelle le sujet est équipé en permanence d’encombrantes lunettes renversantes à 180 degrés, qui lui font voir le haut en bas et la droite à gauche, le cerveau étant sensé compenser soudain cette inversion au bout de quelques jours. Cette situation handicapante va l’obliger à être accompagné de ses collègues du laboratoire pendant une bonne partie de ses journées et de ses nuits, alors que sa libido impérieuse ne faiblit pas et que le cadavre est toujours dans la salle de bain, à l’intérieur d’un conteneur plein de chaux vive. Il enchaine les aventures avec Verònica, une de ses collègues, et Susana, la serveuse rencontrée dans un restaurant. Hanté par les pleurs d’un bébé invisible et convaincu que des yeux surnuméraires se forment sur son visage, il semble basculer dans la folie…

Presque au moment où sa vision bascule à 180 degrés pour revenir à la normale, une perquisition policière aboutit à la découverte du cadavre (du moins le croit-on), et c’est alors le récit qui subit lui aussi une sorte de virage à 180: la seconde partie du livre nous ramène presque au début. Le narrateur, qui semble s’enfoncer dans son délire, explique alors que sa vie prend de l’avance sur le reste de l’humanité, et qu’il vit tout deux fois, la première en avance, la seconde en phase avec ses contemporains, le décalage ne cessant de s’agrandir. Le film repasse donc avec quelques différences, dont le récit détaillé du meurtre d’Alicia, et aussi de longs passages de la première partie remis dans une autre perspective, procédé qui tient un peu du « Rayuela » de Cortàzar et du « Quatuor d’Alexandrie » de Durrell. Bien entendu, cette réécriture-relecture fait apparaitre des différences avec la première version, ce qui invite le lecteur à revenir par moments en arrière pour s’assurer qu’il avait bien lu. Le dernier quart du livre est un crescendo dans la folie, jusqu’au dernier chapitre qui explose en trois récits parallèles écrits en trois colonnes, sans que l’auteur semble jamais perdre le contrôle de sa construction !

Un roman expérimental pour des lecteurs amateurs de sensations fortes !

  

Quelques citations donnent une idée du ton sarcastique qui domine ce roman : 

« Desde hace algunos años es casi imposible conseguir libros que no hayan recibido algún premio »

« -Qué tenés en ese tanque en el baño?

   - El cadàver de mi novia

   (…)

   - A todas las metés en un tanque con cal cuando te aburrís ?

    - Si yo llegara a aburrirme de vos, preferirías otra cosa ? »

«  La muerte tiene la ventaja de terminar con situaciones confusas y molestas. Se trata, en todo caso, de decidir la muerte de quién. Opté por Alicia, naturalmente. »

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