tesoro

 

Editorial Banda Oriental, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN : 978-9974-1-0967-4

 

Carlos Rehermann, né à Montevideo en 1961, architecte de formation, est romancier, dramaturge, musicien et chroniqueur de presse. Il anime aussi des programmes de radio et télévision. Ses oeuvres dramatiques ont été représentées et primées lors de festivals dans divers pays. Francophone, il aime l’architecture romane du midi de la France, et pratique la plongée sous-marine depuis l’enfance.

Bibliographie : « Los días de la luz deshilachada », 1990, Ed. Signos,« El robo del cero Wharton », 1995, Ed. Trilce, « El canto del pato », 2000, Ed. Planeta, « Prometeo y la jarra de Pandora », 2006, Ed. Artefato, « Basura, Solos en el escenario », 2006 , « Dodecamerón », 2008, HUM (Dodecamerón étant considéré par certains critiques comme le meilleur roman uruguayen de ce début de siècle) , « Mapa de la muerte en Obras para un personaje », 2009, « 180 », en 2010, éditorial HUM (qui a déjà été évoqué il y a peu dans le Trapiche), « Tesoro », publié en 2016 a obtenu le prix « Narradores de la Banda Oriental » décerné sur manuscrit

 

LA GLOIRE DE MON PÈRE.

Une « profession de foi » particulièrement pessimiste, voire nihiliste, mais pas dépourvue d’un certain humour noir, ouvre ce roman autobiographique, histoire de nous faire comprendre que l’on ne se fait aucune illusion sur le « sens de la vie » et autres fariboles religieuses ou philosophiques, même à l’heure d’évoquer son enfance et le souvenir d’un père aimé. La lecture de cette première page est déjà un moment fort qui incite à se plonger dans la suite:  « Lo que ocurre es que un día, quizá de pronto, pero más probablemente de manera subrepticia y lenta, resulta evidente que nada tiene sentido. (…) Nada funciona bien o funciona mal; eso deberíamos saberlo, ya que todo se dirige indefectiblemente a la nada. » Pourtant ce livre est aussi un témoignage d’amour et de reconnaissance envers Aquiles, un père « pas comme les autres » qui méprisait l’argent, sans discours ni affectation. Un amour sans réserve malgré une enfance et une jeunesse marquées par la pauvreté qui résultait de cette attitude paternelle, mais aussi et surtout de circonstances extérieures comme les crises économiques et la dictature qui affligea l’Uruguay des années 70 aux années 80. 

Avec « 180 »  et « Dodecameron » Carlos Rehermann avait écrit des romans complexes, cette fois il opte pour la simplicité. L’ouvrage est organisé en une alternance de chapitres numérotés qui racontent les épisodes de cette vie d’enfant et d’adolescent, et d’autres (plus courts et sans numérotation) dont le titre commence toujours par : « Cosas que hacìa Aquiles… » (Ces choses que faisait Aquiles), consacrés aux talents et originalités du père. Il écrivait des romans et des pièces de théâtre qui restaient inédits, il savait convaincre les autres, cuisiner avec rien en temps de famine, danser le tango, éviter de gagner de l’argent…  A mesure qu’on avance dans la lecture, on se dit que cet Aquiles aurait pu dignement figurer dans un roman d’Albert Cossery. 

C’est le récit d’une enfance qui permet aussi au lecteur étranger d’appréhender l’histoire de l’Uruguay dans la seconde moitié du vingtième siècle, du point de vue de ceux qui l’ont subie. Ce sont aussi des souvenirs de lectures qui faisaient rêver, Jules Verne, Emilio Salgari, Victor Hugo, Jacques-Yves Cousteau, ou Robert Sténuit le chasseur de trésors sous-marins. Cet enfant maigre et timide sera souvent confronté à la bêtise des adultes, au sadisme des professeurs d’éducation physique, à la brutalité d’un maître dans une école catholique, à l’infâme hypocrisie d’un collège salésien infesté d’enseignants pédophiles, à l’atmosphère étouffante d’une dictature qui pousse chacun à se montrer vilement conservateur de peur d’être dénoncé, aux menaces d’expulsion de leur logement, puis à l’impossibilité de sortir avec des copains faute d’argent de poche… Heureusement la découverte de la plongée sous-marine, d’abord en piscine, suscitera une grande passion qui développera le corps et surtout enflammera l’imagination. Le masque et les palmes deviendront ses biens les plus précieux, soigneusement entretenus en raison de leur prix élevé. Les efforts financiers des parents pour leur fils sont aussi consacrés à l’apprentissage de l’anglais et du français, malgré le snobisme de l’Alliance Française. Avec l’adolescence, il apprend à jouer de la batterie, fait partie d’un groupe qui se produit dans des fêtes privées, commence à séduire, et découvre l’aventure d’aller camper quelques jours sur une plage du Rio de La Plata, pour plonger et vivre en Robinsons du produit de la chasse sous-marine. L’auteur sait doser avec justesse les émotions: la colère contre les stupides autorités en tous genres et le conformisme du plus grand nombre, l’humour qui est souvent la dernière arme qu’il nous reste face à ces mêmes calamités, la tendresse pour Aquiles, Olga sa mère, et Cristina sa soeur aînée partie vivre en Espagne. Les digressions sont assez nombreuses, car il ne se limite pas à son propre sort, évoquant aussi certains de ses camarades d’enfance, sans perdre de vue que d’autres groupes sociaux en Uruguay furent encore plus durement affectés. 

Le trésor du père, ce sont quelques bouteilles de Riesling 1942 qu’il fit durer jusqu’à la fin de sa vie. Le trésor du fils est un rêve enfoui dans les vases du fond du Rio de La Plata près de Montevideo, depuis le naufrage au dix-huitième siècle du Nuestra Señora de la Luz et de son chargement d’or de contrebande. Ce rêve le pousse même à nager seul depuis le rivage jusqu’au récif qui causa le désastre, pour reconnaître les lieux et mesurer l’ampleur de la tâche. Ce rêve chevillé au corps pendant des années le conduit à se plonger dans les archives d’époque, les livres, les cartes marines, à passer des nuits blanches à concevoir le matériel nécessaire, une barge, un aspirateur à vase… Quant au père, il mourra sans avoir jamais ouvert sa dernière bouteille, celle qu’il gardait « pour une grande occasion », mais laquelle? Un roman que l’on refermera avec une larme à l’oeil, malgré l’avertissement de la première page.

59b5831bc341c