la_procesion_infinita

 

Editorial Anagrama, Barcelona, 2017, 200 pages.

ISBN : 978-84-339-9338-5

 

Diplômé en cinéma et journalisme, docteur en littérature hispano-américaine de l’université d’Austin au Texas après une thèse sur « Los detectives salvajes » de Roberto Bolano, Diego Trelles Paz est un auteur péruvien, né à Lima en 1977.  Il a enseigné dans diverses universités au Pérou et aux Etats Unis. Certains de ses ouvrages sont déjà publiés en français, tout comme celui-ci le sera prochainement. Il est aussi musicien et critique, ayant collaboré à divers médias, revues et anthologies. Il a vécu à Bordeaux et vit à Paris. Il se fait remarquer en 2005 avec son premier roman aux éditions Candaya, « El circulo de los escritores asesinos ». En 2012 son roman « Bioy » , aux éditions Destino, reçoit le prix Francisco Casavella et fait partie des finalistes du prix Romulo Gallegos. En 2017, « La procesiòn infinita » est finaliste du prix Herralde.

« Bioy » est publié en français en 2015 aux éditions Buchet-Chastel, et « La procesiòn infinita » devrait suivre en janvier 2019, traduit par l’écrivain Serge Mestre. Les deux romans sont présentés comme faisant partie d’un futur triptyque dont chaque composante pourra se lire séparément.

 

Il y a environ un an et demi, le Trapiche publiait une chronique du roman péruvien de Martin Roldàn Ruiz, « Generaciòn cochebomba » situé à Lima dans la seconde moitié des années 1980, quand le pays vivait dans un étau entre le terrorisme du « Sentier Lumineux » et la répression d’état. « La procesiòn infinita » vient à point nous raconter l’après, des années 1990 à nos jours, période marquée par le « fujimorisme », du nom du président Fujimori au pouvoir de 1990 à 2000, autre désastre politique qui s’ajouta au « senderisme » avant de l’éliminer au prix d’une répression aveugle qui fit de nombreuses victimes innocentes. Le niveau de corruption atteint par le régime de Fujimori causa une révolte obligeant le président à fuir au Chili et au Japon, mais extradé il fut jugé et condamné à la prison à vie. Malheureusement son clan restant très influent politiquement au Pérou, à travers l’action de sa fille et son fils, il finit par obtenir sa grâce il y a quelques semaines, événement qui confirme la grande actualité de « La procesiòn infinita » et de son intrigue politico-policière.

On pourrait qualifier ce livre de « roman choral » même si certains personnages/narrateurs semblent avoir dès la première partie un rôle plus important. L’auteur a recours à une variété de formes d’expression pour chacun, qui va du monologue intérieur au « demi-dialogue » où l’on peut imaginer que manquent les répliques d’un interlocuteur, (ou bien que celui-ci ne peut que se taire), au plaidoyer « pro domo » ou à la parole d’un patient chez son psychanalyste, mais également au « journal intime », autant de formes adaptées aux divers personnages, et qui concourent à nous faire ressentir l’immense solitude de chacun d’eux. D’autre part, la narration n’est pas chronologique, il y a des allées et venues dans le temps, entre 2000 et 2015, qui demandent une certaine concentration. Et même si au début on saisit mal où va nous mener tout cela, on se laisse volontiers entraîner… L’influence de Roberto Bolaño, dont l’auteur est un spécialiste, est sensible, par la richesse et la complexité de l’intrigue, caractéristique de cette littérature latino-américaine mondialisée, marquée par les émigrations de masse des années 2000 et le brassage des nationalités de ce continent en Europe ou en Amérique du nord…

La première voix est celle de Diego Vargas, surnommé « El Chato », écrivain péruvien vivant à Paris, auteur d’un roman intitulé « Borges » (une sorte d’alter ego de l’ auteur dont le premier roman s’intitule « Bioy »). Diego revient à Lima en 2010 après des années d’absence, et y retrouve Francisco, un ami d’enfance. Tous deux sont de famille aisée, Diego plus politisé, à gauche, et Francisco plus jouisseur, fêtard et affichant un certain cynisme, travaillant dans une banque il est aussi un assidu des discothèques et de la cocaïne. On croise aussi Ezequiel, dit « El Pocho », réfugié en France depuis plus de vingt ans, avec son passé politique trouble et son argot péruvien mêlé d’expressions françaises. (La traduction de ces passages relèvera du tour de force !)

L’intrigue tourne autour de la disparition de Jaime Velàsquez, militant de gauche, victime à la fois de l’infamie du « Sentier Lumineux » et de celle de la répression de la police de Fujimori, et du suicide d'un ami, que Diego tente de comprendre.

Le personnage qui semble détenir certaines clefs est Cayetana, fille d’une employée de maison engrossée et chassée, adoptée par un syndicaliste nommé Richard Herencia devenu le compagnon de sa mère, on la suit dans ses études universitaires, puis dans ses débuts professionnels, de la presse à la banque, dans les années suivant la chute de Fujimori. Elle a une relation d’amitié d’enfance teintée d’homosexualité avec « Chequita », la jeune bonne de sa mère, une autodidacte qui deviendra écrivain. Enfin Mateo, alias « Ken », jeune enseignant universitaire ayant eu une liaison avec Cayetana, vit avec l’obsession de découvrir qui est responsable de la mort de son ami, le disparu Jaime Velàsquez. On croisera aussi quelques personnages secondaires plus ou moins répugnants et corrompus, comme le journaliste Ubaldo, ou un propriétaire de bordels de luxe.

Par le jeu de l’usage des surnoms, l’auteur maintient assez longtemps le doute sur l’identité des protagonistes de certains chapitres, et ce n’est que peu à peu que le lecteur découvre qui était qui, procédé qui fait écho à l’usage des pseudonymes dans la clandestinité par les militants du « Sentier Lumineux ».

Pour Diego, la recherche de la vérité sur ce suicide se confond avec celle d’un déblocage d’écriture, et ce qu’il vit devient peu à peu la matière d’un futur livre, et le dénouement inattendu montre à quel point on passe parfois tout près de grandes révélations sans le savoir…

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