9788496601093

Editorial Funambulista, Madrid, 2006, 430 pages.

ISBN : 84-96601-09-9

Leonardo Valencia est né en 1969 à Guayaquil, grand port sur le Pacifique et plus grande ville d’Equateur. D’origine italienne par sa mère, il a aussi vécu au Pérou avant de s’installer à Barcelone en 1998. Il est docteur en littérature de l’Université autonome de Barcelone et Master d’Oxford. Il s’est fait remarquer avec le recueil de nouvelles « La luna nòmada» (1995, 1998, 2004) et son premier roman « El desterrado » (2000), puis « El libro flotante de Caytran Dölphin » en 2006, associé à une expérience narrative en ligne en collaboration avec Eugenio Tisselli : www.libroflotante.net  . En 2008 sont publiés l’essai « El sìndrome de Falcon » et le roman « Kazbek », et en 2014 une étude sur l’oeuvre de l’artiste allemand Peter Mussfeldt, installé en Equateur depuis les années 1960. Leonardo Valencia collabore à divers journaux en Equateur, Espagne, et d’autres pays. Il dirige aussi des formations en écriture créative. En 2017 il publie en Equateur (Editorial Turbina) un essai sur la critique littéraire, « Moneda al aire ».

Même si « Les Lettres de mon Trapiche » est un blog consacré en principe à des livres non traduits en français, nous faisons aujourd’hui une exception car les éditeurs français font si peu de place à la littérature équatorienne que l’initiative prise par « Le Nouvel Attila » mérite d’être encouragée !  Version française aux éditions Le Nouvel Attila, Paris, 2017, 352 pages – 23€.  traduit par Yann Bernal, illustré par Clément Vuillier.  ISBN : 978-2-37100-032-2 

 

LA CITE DES EAUX MOUVANTES

C’est au bord du lac Albano, près de Rome, que le narrateur tente de se défaire du dernier exemplaire d’ «Estuario », le livre de Caytran Dolphin, en le jetant à l’eau sous les yeux d’une petite fille qui joue sur la plage. Puis il regrette son geste et va repêcher l’ouvrage. Il entreprend alors un récit remontant à son adolescence dans la ville de Guayaquil. 

Si Enrique Vila-Matas a dit d’un autre livre de Leonardo Valencia qu’il avait « le charme de l’imprévisible », on pourrait en dire autant du « Livre flottant » car il nous transporte d'abord dans une Guayaquil rêvée, extrêmement différente de ce qu’on peut en connaître. Guayaquil, la vraie, est une cité grouillante, moite, étouffante, corrompue, violente, tandis que celle du roman serait une sorte de Venise tropicale peuplée d’aristocrates et d’esthètes cosmopolites, férus d’arts et de littérature. Et quand une sorte de raz de marée « soft » inonde définitivement les bas quartiers, il ne reste plus que la bonne société et les quartiers résidentiels transformée en îlots où l’on allume de grands feux sur les rivages et l’on parle de poésie… Il y a peut-être quelque chose du roman « Ada » de Nabokov dans le « Livre flottant » car ses personnages semblent évoluer dans un univers parallèle au nôtre, et tellement meilleur. Ce texte est d’autre part plein de nombreuses allusions littéraires, jusqu’aux surnoms de certains personnages qui deviennent des « hommes-livres » semblables à ceux de « Farenheit 451 ».  

Ivàn Romano, le narrateur, est un descendant de juifs séfarades italiens, et ses parents ont émigré vers Guayaquil avec Ivàn et sa soeur Valeria. Ses deux amis d’enfances, Ignacio et Guillermo Fabbre, tous deux poètes, sont d’origine française, et leur mère, née à Toulouse, garde la nostalgie des rives du Canal du Midi. Quand se produit la grand inondation, les habitants du quartier d’Urdesa, devenu une île, forment un « conseil des résidents » qui se réunit dans le luxueux hôtel Albatros pour administrer leur petite « république aristocratique ». Le goût de l’auteur pour la culture française (il est lui même bilingue) transparait dans le roman, avec des personnages qui citent volontiers René Char ou Henri Michaux (lequel voyagea en Equateur dans sa jeunesse) et bien d’autres, et pas seulement des français. On aime cette érudition mais il faut dire aussi que le roman souffre de quelques longues langueurs proustiennes. L’intrigue se déroule lentement, les chapitres sont longs, et on a parfois l’impression de ne pas avancer. 

Ce n’est pas spolier le lecteur que de dire qu’au bout du quatrième chapitre on apprend que Guillermo Fabbre et Caytran Dolphin, l’auteur d’ « Estuario », ne seraient qu’une seule et même personne. Une grande part du roman relate la remémoration par Ivàn de son amitié avec les deux frères, et surtout avec Ignacio, le plus jeune, tandis que Guillermo/Caytran a disparu après la publication d’ « Estuario », le fameux « livre flottant » qui déplait à tous ceux qui ont connu Guillermo et se sentent visés par ses allusions, sur fond de rivalité amoureuse entre les frères pour Valéria, la soeur d’Ivan. La plupart des exemplaires du livre ont donc disparu à leur tour, mais de nombreux extraits en sont cités.

Lorsque le « conseil des résidents » demande à Ignacio de participer à une expédition de plongeurs sous-marins dans les quartiers submergés de la ville, celle-ci prend la tournure d’une plongée dans le passé, dans la mémoire, autant que d’une aventure réelle. A son retour Ignacio reste mystérieux sur ce qu’il a vécu et découvert… Pendant ce temps les bonnes familles d’Urdesa s’inquiètent de voir leurs jardins piétinés par un nombre croissant de fidèles venant d’autres îles visiter une église qui a échappé à l’inondation.  

Les flux et reflux du récit entre passé et présent donnent une impression de flottement (volontaire ?) dans l’intrigue, on a parfois du mal à situer les épisodes entre avant et après l’inondation. Au chapitre 10, après un nouveau crochet par le lac Albano, on revient à la Guayaquil d’avant la submersion quand, à bord de leur canot à rame, les trois jeunes gens parcouraient les chenaux naturels pollués (esteros) qui la sillonnent, accédant à des quartiers populeux, et s’encanaillant au contact de leur population. Caytran étant l’aîné, il reçoit en cadeau de son père un puissant canot à moteur, et devient ami d’El Perro, étrange personnage issu d’El Guasmo, un des quartiers les plus pauvres, mais lecteur de Miller, Nin et Bukowski… De son côté, Ignacio se plonge dans les livres français de la bibliothèque de sa mère, occasion pour l’auteur d’un nouvel hommage à notre littérature. Par la suite El Perro et Caytran organisent une imposture pour rafler tous les prix d’un concours de poésie, avec la complicité d’Ignacio, meilleur poète de la petite bande: sans doute un des épisodes les plus amusants du livre. C’est ensuite la vie de Pepe Estrada, un de leurs amis, jeune acteur brillant, qui est brisée par un accident de voiture d’où il sort très handicapé, au point de finir par se suicider. Valeria part étudier en France, revient, renoue avec les frères, alors qu’Ignacio commence à être un poète reconnu… 

La famille est frappée par diverses maladies: Ignacio est hémophile, la mère française devient folle, le père meurt d’un cancer, laissant Caytran dans la position du chef de famille. Mais au retour d’une course-croisière aux îles Galapagos organisée par le Yacht-Club, Caytràn semble égarer volontairement son bateau dans les bras de l’estuaire du Guayas, et disparaît…

« Los pocos rastros de Caytran flotaban como un archipiélago denso e innavegable »

Bientôt le disparu se rappelle au souvenir de son frère et de ses amis. C’est d’abord une lettre à Valeria, puis la parution d’ »Estuario » qui rend Ignacio furieux. C’est alors que s’insinue un doute sur l’identité du véritable auteur d’ «Estuario », tandis que les militaires venus du continent prennent le contrôle de la cité inondée, mettant fin à la petite république du « conseil des résidents »… L’heure de l’exil pour Ivàn, après un ultime face à face avec Ignacio.

 Voilà un roman abordé avec une grande curiosité, voire avec enthousiasme, et une sympathie pour le profil d’un auteur équatorien « afrancesado », un intérêt pour cette idée d’une Guayaquil post-cataclysmique, mais dont les longueurs m’ont un peu refroidi. Heureusement dans les six derniers chapitres il y a un regain de rythme et d’intrigue. On en sort avec la curiosité de lire d’autres livres du même auteur.

«Fue a buscar el libro. Al entregármelo, no quise abrirlo ni revisarlo. Sus páginas parecían las plumas de un viejo pájaro gastado que ha atravesado mares y continentes en demasiadas migraciones y que de pronto descubre que serán innecesarias en el próximo invierno porque ya no habrá un próximo invierno

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