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Editorial Point de Lunettes, Séville, Espagne, 2015

ISBN : 978-84-96508-90-3

 

C’est à Guayaquil, la plus grande ville d’Equateur et principal port sur l’océan Pacifique, qu’est né Mario Campaña  Avilés en 1959. D’origine modeste il bénéficie d’une bourse pour faire des études de droit, et devient avocat. Quittant l’Equateur au début des années 1990, il a vécu aux Etats-Unis, en France, en Grande Bretagne, au Mexique, en Uruguay et surtout à Barcelone en Espagne. Il habite aujourd’hui un petit village de Catalogne tout en cultivant encore ses liens avec l’Equateur. Il s’est tourné vers l’écriture, tant de poésie que de fiction ou d’essais. Il est également traducteur, notamment de Mallarmé, et anthologiste de poésie hispano-américaine. Vivant entre l’Equateur et la Catalogne, il dirige depuis 1996 la revue « Guaraguao » consacrée à la culture latino-américaine et publiée à Barcelone. Parmi ses publications récentes : « Pàjaro de nunca volver » (poésie) aux éditions Candaya, et « Una sociedad de señores » (essai). 

 

Ce livre commence comme un roman, qui semble très autobiographique, et nous plonge dans une réalité crue, ce qui en fait un excellent complément à la lecture de « El libro flotante de Caytran Dölphin », de Leonardo Valencia, par lequel le Trapiche avait ouvert ce cycle équatorien. La ville de Guayaquil et les régions avoisinantes y apparaissent dans toute la dureté des rapports sociaux, du climat étouffant, et du conservatisme des mentalités. Les souvenirs d’enfance du narrateur prénommé Gustavo, entre Matavilela, un quartier populaire, et la « finca » des grands-parents à la campagne, où entre cousins on part chasser les oiseaux à la fronde, finissent souvent par de sévères punitions. Surtout lorsque petit garçon le narrateur est surpris à « jouer au docteur » avec la fille des voisins. Religion et répression allaient de pair dans l’Equateur des années 1960. 

« El abuelo alzò el làtigo y lo asestò sobre mi espalda cinco veces. Fueron golpes secos, densos. Me es imposible decir màs. Con cada latigazo pronunciaba fragmentos de la única frase que escuché en aquel acto: Por-qué-usted-le-hace-esto-a-la-niña »

La séparation de ses parents amène l’enfant à vivre une partie de sa vie chez ses grands-parents maternels à Milagro, petite ville proche de Guayaquil où l’on vit de la canne à sucre et de l’ananas. La métropole portuaire sur le fleuve Guayas attire de très nombreux migrants de tout le pays, ils s’y entassent dans des quartiers plus ou moins insalubres mais gardent toujours quelques liens avec leur lieu d’origine.

Parmi les traits les plus marquants de cette société ressortent aussi: les mères chargées de nombreux enfants, les pères absents ou se partageant entre plusieurs femmes également chargées d’enfants, l’alcoolisme, la violence, la pauvreté, la délinquance, l’émigration, une accumulation de difficultés dans lesquelles tous se débattent, et dont chacun essaye de se sortir comme il peut. Mais c’est aussi l’amour de la musique et de la danse, les études, et la capacité à toujours rebondir. Le narrateur n’évoque pas seulement son propre sort, mais aussi celui de divers parents, cousins, amis, dont les destins donnent un tableau plus large de l’Equateur entre 1960 et nos jours.

Bien que citadin, mais d’origine paysanne, le jeune homme va connaître la dure vie des plantations de canne à sucre et de bananiers, lorsque pour commencer à gagner sa vie et payer ses études il est embauché dans des équipes de cueilleurs de banane, milieu fermé, très dur et exclusivement masculin. Le fonctionnement presque maffieux du recrutement, l’isolement dans un milieu hostile, l’absence de femmes, produisent une micro-société provisoire, violente, marquée par la prostitution de certains et l’impunité garantie même aux meurtriers, dans l’indifférence de la hiérarchie et des employeurs.

C’est cette immersion dans la société équatorienne de l’époque, dans les classes moyennes inférieures durement touchées par les crises économiques à répétitions qui fait le principal intérêt du livre, faute d’une véritable intrigue qui aurait servi de fil conducteur à la lecture. A mesure qu’on avance, ce qui commençait comme un roman tourne au recueil de souvenirs, ce qui n’empêche que certains chapitres restent très prenants, quand d’autres tendent plus vers l’essai philosophique. 

« Sonaba « No hay cama a’tanta gente », una hermosa canción que narraba un encuentro entre grandes artistas de la música popular, salsa, bolero y merengue, músicos y cantantes, hombres y mujeres, Tito Puente y Celia Cruz, vivos y muertos en el festín, un banquete no platònico sino bailable, « en la casa de David ». Una bella utopia, sin duda muy distinta a las de Europa, las de Moro, Campanella y Bacon, por ejemplo; una utopia festiva y sensual, propia de América Latina. » 

L’expérience de l’émigration est aussi à la source de chapitres intéressants, notamment les épisodes situés à Gêne et Montevideo. Elle produit enfin, avec les années, une certaine distanciation par rapport au pays d’origine.

Le dernier chapitre, « Los indios y nosotros » est particulièrement intéressant car il illustre à quel point l’Equateur est un pays divisé en régions très différentes par leurs cultures et leurs mentalités, combien certains habitants peuvent être étrangers les uns aux autres, notamment entre les métis des plaines côtières ou des villes, et les indigènes des régions andines. « Cuando yo era joven, los habitantes de la Costa sabíamos poco de los indígenas andinos. »  Suit l’évocation du massacre d’une centaine de travailleurs indiens par l’armée dans l’entreprise sucrière Aztra en 1977, et des violentes manifestations qui en résultèrent. Quelques années plus tard il se retrouve un peu par inadvertance au milieu d’une grande marche pacifique des indigènes à Quito, la capitale, début d’un long mouvement qui n’a pas encore porté tous ses fruits. « Después de màs de veinte años de marchas, los indios no terminaban de llegar a nuestra conciencia, que era la misma de antes. Aùn no es tiempo, me digo, aune no es tarde, porque la conciencia despierta sòlo cuando todo ha terminado. »

 

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