Mlejnas

 

Editorial Reina Negra, Buenos Aires, 2010, 100 pages.

ISBN : 978-987-26503-0-8 

Ramiro Sanchiz, né à Montevideo en 1978, est un auteur hyperactif et prolifique qui a commencé à publier en 1994 dans diverses revues de science-fiction d’Argentine et d’Uruguay. Auteur de nombreux romans et nouvelles, mais aussi journaliste et critique. Il a été aussi enseignant et guitariste de rock, et s'affirme fan de Dylan et Bowie, sans parler de nombreuses autres passions et curiosités. Ses principales références dans la SF sont Phillip K. Dick et H.P. Lovecraft. Son œuvre abondante et difficile à classer s’organise livre après livre comme une sorte d’arbre des possibles aux ramifications complexes, multiples uchronies et variantes autour de la vie ou des vies alternatives du personnage Federico Stahl qui pourrait être une sorte d’alter-ego de l’auteur, jusqu’à un certain point… (Pourtant les livres peuvent se lire dans le désordre.) 

 

Ce texte très court fait partie du « projet Stahl », où il occupe une place précise dans l’arbre des possibles, sur une branche différente des deux livres déjà évoqués dans « Les Lettres de mon Trapiche », les romans « La vista desde el puente » et « Verde », comme on peut l’observer sur ce diagramme.

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L’intrigue de « Nadie recuerda a Mlejnas » est centrée sur Jon et Rex, les deux amis musiciens de Federico Stahl, présents dans plusieurs autres romans et nouvelles de cette oeuvre composite en constante évolution. Cette fois, Stahl, qui est l’auteur d’une « Histoire de la science-fiction uruguayenne » (mais Ramiro Sanchiz a aussi publié un livre sous ce titre) découvre par l’intermédiaire d’une amie l’existence d’un duo rock dénommé « Space Glitter », dont la musique est inspiré par la SF. Il décide de quitter Montevideo pour Las Piedras, petite ville de l’intérieur du pays, afin d’y rencontrer les musiciens, puis il y reste bloqué en raison d’une grève des transports. Contraint de passer la nuit chez les deux rockers qu’il découvre aussi un peu dealers, Stahl est convié à un mystérieux rituel nocturne pendant lequel Rex va « passer un pacte avec le diable ». Mais d’abord, les musiciens vont lui présenter un personnage un peu inquiétant, Alastair Lestrange, obscur auteur de SF que Stahl n’a pas jugé utile de mentionner dans son livre…

Le texte, moins de cent pages mais d’une seule traite, est dense et truffé d’allusions littéraires et de références à la culture rock et musicale en général (inévitablement Dylan et Bowie sont cités), mêlant le réel et l’imaginaire à tel point qu’il est difficile de les distinguer. Il est possible de situer le récit dans la deuxième moitié des années 2000 à partir de certaines dates mentionnées, mais on perçoit au passage que cet univers n’est pas le nôtre, que l’histoire s’y est déroulée différemment: par exemple la dictature des années 70 aurait abouti à une guerre civile en Uruguay, tandis qu’en Argentine certains musiciens, aujourd’hui très connus dans notre réalité, auraient été assassinés par les militaires. Par ailleurs on apprend que l’Uruguay a participé à la guerre des Malouines en soutenant la Grande Bretagne ! On croise aussi le souvenir de l’écrivain Emilio Scarone, mentor de Federico Stahl, qui fait écho à la relation entre Mario Levrero et Ramiro Sanchiz. Pour le lecteur européen qui n’a pas toutes les clefs culturelles nécessaires à la compréhension totale du texte, il reste la sensation de passer parfois à côté de l’humour et des clins d’oeil de l’auteur (peut être aussi des règlements de comptes), ce qui titille la curiosité mais n’arrête pas la lecture. 

Le rituel occultiste, teinté de Lovecraft, va donc se dérouler dans une vieille usine abandonnée des environs de Las Piedras, impliquant Alastair, Jon, Rex et la médium Valeria, mais Federico n’est autorisé à en voir qu’une partie. À la fin, Rex, armé d’une sorte de canne magique va s’aventurer dans un énorme tuyau métallique proche de l’usine, « La Boca » qui semble être l’accès à d’autres univers. C’est alors que Stahl perd conscience sous l’effet d’une drogue absorbée au début du rituel (le voyage sous l’effet de drogues est une des constantes des oeuvres de Ramiro Sanchiz). Lorsqu’il revient à lui, Rex est aussi de retour de son aventure dans « La Boca », une expérience impossible à raconter. Tandis qu’ils retournent à Las Piedras dans la voiture déglinguée d’Alastair Lestrange, celui ci leur raconte une histoire qu’il aurait écrit des années plus tôt et dont l’argument rappelle étrangement « L’Aleph » de Borges. La sensation d’être au carrefour de réalités multiples est alors à son comble… Mais tout cela ne serait-il finalement qu’une vaste supercherie ?

Ce petit livre est peut être une des meilleurs portes d’accès au multivers des oeuvres de Ramiro Sanchiz.

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