EL-HERMANO-MAYOR-tapa-Daniel-Mella

 

Editorial HUM, Montevideo, 2016, 140 pages.

ISBN: 978-9974-720-61-9

Jeune prodige de la littérature uruguayenne, né à Montevideo en 1976, il s’est fait connaître en publiant son premier roman « Pogo », à l’âge de 21 ans, sous le pseudonyme de Daniel Gorjuh, suivi par « Derretimiento » (1998) et « Noviembre » (2000). Après une longue interruption, il revient à l’édition avec le recueil de nouvelles « Lava » chez HUM en 2013 qui décroche le prestigieux prix « Bartolomé Hidalgo », étant alors le plus jeune auteur ainsi récompensé. Il a été enseignant d’anglais et anime des ateliers d’écriture. En 2016 il publie encore chez HUM le roman « El hermano mayor » et obtient à nouveau le « Bartolomé Hidalgo » en 2017. Il est présent dans diverses anthologies : El vuelo de Maldoror (Aymará, 1997), Líneas Aéreas (Lengua de Trapo, 1999), El descontento y la promesa (Trilce, 2008). Plusieurs de ses livres ont aussi été publiés en Argentine, au Pérou et en Espagne. « El hermano mayor » vient d’être traduit et publié en anglais chez « Charco Press » à Edimbourg. 

 

Ce « frère aîné » n’est autre que le narrateur-auteur de ce roman autofictionnel sans complaisance. Bien qu’il soit clairement dit que ce récit est basé sur un drame survenu dans sa famille à l’été (austral) de l’année 2014, ce réel  perd bientôt toute importance. Le lecteur oublie assez vite de vouloir démêler le « vrai » du « faux », car c’est avant tout un roman, écrit, construit, de manière à former un ensemble homogène, et que l’on accepte comme tel. Le récit n’a rien de nombriliste, car le centre du roman est une absence, une mort, celle du frère, du fils, et tout autour le désarroi d’une famille.

Le procédé le plus remarquable du roman, un peu déconcertant mais réussi, est l’emploi fréquent du futur pour raconter des événements passés, comme pour boucler une boucle, dans laquelle se confondent l’irrémédiable et l’inexorable, une nasse temporelle qui se referme sur la douleur, sans échappatoire. Aucun avenir ne pourra réparer ce qui est arrivé. « Su muerte va a caer un 9 de febrero, para siempre dos dias antes de mi cumpleaños. Alejandra tendrà 31 la madrugada de esa fecha cuya luz jamàs verà y en la que de cuatro hermanos pasaremos a ser tres. »

Alejandro est mort, va mourir, à 31 ans, à l’aube d’un jour de février 2014, au coeur de l’été, foudroyé par un orage dans une guérite de sauveteurs, sur une plage de la région de Rocha, où il passait tous ses étés à surfer. « Por qué a él que le gustaba tanto la vida? Por qué, Ale, cuando hay otros que se pasan quejando de todo? » C’est une bombe qui explose, dont l’onde de choc va frapper tout le monde. C’est l’incrédulité, on envoie des textos à celui dont on vient d’apprendre la mort, en espérant qu’il répondra pour démentir. Et la famille, qui a déjà ses deuils et ses fissures, essaye de résister. Le père et l’un des frères s’en vont identifier le corps et récupérer quelques affaires. Le frère aîné, Daniel, le narrateur, reste avec sa mère. L’attente le replonge dans son passé et dans ses échecs amoureux, sa séparation difficile avec Brenda, « la Negra » dont il a deux jeunes fils, Paco et Juan. Se pose la question angoissante, que faire des enfants dans ce moment, faut-il les protéger ou les confronter à la réalité ? « Capaz que estaba bien que los nenes vivieran la experiencia. Era una muerte, nada del otro mundo. » Le récit baigne dans un constant va et bien entre passé et présent, permettant de dessiner les personnages dans leur complexité, leurs amours, leurs angoisses. L’introspection va là où ça fait mal: drogues, misère sexuelle, pornographie…  Par moments « El hermano mayor » a le même impact sur le moral du lecteur que « Les particules élémentaires » de Houellebecq. A déconseiller si vous êtes enclins aux idées noires.

La mort du jeune frère ramène aux angoisses de mort de ses propres enfants et de sa propre finitude : « Aun cuando todo salga bien, Paco va a dejar de estar en el vientre de su madre, al que nunca va a volver, y eso también es muerte. (…) El mundo entero cambiará de piel cuando nazca Paco, y voy a empezar a pensar en mi propia mortalidad, solo que ahora como alguien que se enchufò a la corriente continua de la propagación de la especie. »  La soeur, Mariela, est renvoyée au souvenir de la perte d’un enfant en bas âges quelques mois plus tôt. Les blessures de chacun sont rouvertes. Les « vieux », les parents du mort, balancent entre le déni, comme la mère, et la culpabilité, comme le père, déjà hanté par une obsession de fin du monde imminente, il va en plus se reprocher d’avoir transmis à ses enfants la passion du surf, dont il fut un pionnier dans le pays. 

Pour l’auteur, la plongée dans ses traumatismes d’enfance, comme la mort de son grand-père, le ramène aussi aux origines de son besoin d’écrire, à son adolescence passée entre drogues et tendances suicidaires, en réaction aux années où ses parents étaient adeptes d’un église mormone, convaincus de faire le bien de leurs enfants avec lesquels ils espéraient vivre éternellement comme le leur promettait la secte. Il revient à ses relations avec ses jeunes frères, à la vocation de musicien, à ses difficiles débuts de vie en couple à Montevideo…

Vient ensuite le jour de l’incinération du corps, où une étrange plume noire est déposée sur le cercueil, puis celui de la dispersion des cendres en mer à La Paloma, par les surfeurs sur leurs planches.

« El hermano mayor » est  livre court mais dense, tout en émotions, un livre qui perturbe et même qui chamboule, plein de détresse, de rock, d’amour, mais une lecture à réserver à ceux qui ont l’optimisme et la joie de vivre chevillés au corps !

 

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