Ficcion hereje

 

Editorial Mimalapalabra, Honduras, 2009, 120 pages. 

ISBN : 9781549958090

Giovanni Rodriguez est né à San Luis dans l’ouest du Honduras en 1980. Il vit à San Pedro Sula, seconde ville du pays. Il est aujourd’hui professeur de littérature à l’Université Nationale Autonome du Honduras. En tant qu’auteur il est très engagé dans la dénonciation du conservatisme et de la corruption dans ce pays. En 2005 et 2007 il publie deux recueils de poésie, il est primé en 2005 au Guatemala et en 2008 en Espagne. En 2009, « Ficción hereje para lectores castos » est son premier roman, réédité plusieurs fois jusqu’en 2017. En 2012 il publie l’essai « Café & Literatura », en 2016 le roman « Los dias y los muertos » et en 2017 un autre roman, « Tercera persona ». En 2015 il a reçu le « Premio Centroamericano y del Caribe de Novela “Roberto Castillo”.

 

MANUSCRIT TROUVE A SAN PEDRO SULA

À la fois roman et pamphlet, « Ficción hereje para lectores castos » est un des ouvrages encore trop peu nombreux qui s’attaquent au fléau que constituent les églises évangéliques en Amérique latine. Il adopte un procédé classique, celui du « manuscrit trouvé », arrivé sous enveloppe anonyme aux mains de l’éditeur, et dont le narrateur lui aussi déclare n’être qu’un témoin proche des faits relatés, sans y avoir participé lui-même. Son récit est présenté comme un hommage à quatre jeunes gens, « hérétiques » héroïques ayant décidé de résister comme ils le pouvaient à la profonde et massive stupidité de leurs concitoyens dévots. « Su fin no era desestabilizar el poder del Cristianismo, tarea casi imposible, considerando los niveles insoportables de alienaciòn y fanatismo que habìa adquirido la sociedad en los ùltimos tiempos, sino simplemente reìrse, divertirse, burlarse hasta donde les fuera posible. » À cette fin, ils iront jusqu’à manigancer l’enlèvement de l’un des plus nuisibles pasteurs du pays, un escroc se faisant appeler « l’Apôtre ».

Les quatre « hérétiques » s’appellent  Alfredo, Ricardo Ernesto, Simon et Wilmerio, et les premiers chapitres vont permettre de comprendre par quels chemins chacun d’entre eux est arrivé à l’athéisme, et comment ils aiment s’amuser en potaches aux dépens des dévots. Comme quand ils se glissent dans la file de ceux qui vont demander la bénédiction d’un pasteur, et  lorsqu’ils la reçoivent, simulent une crise d’hystérie en criant au miracle et sèment le désordre dans l’église. Ou bien lorsqu’ils montent dans un bus en se faisant passer pour des prédicateurs dont ils imitent le discours en le poussant jusqu’au délire sexuel, provoquant la fureur des honnêtes passagers du véhicule.

Wilmerio commence à douter dès l’enfance, ce qui lui vaudra quelques déboires au lycée et à l’université où il étudie la philosophie, quelques déconvenues avec les femmes jusqu’à sa rencontre avec Eugenia. « No sabemos si Wilmerio encontrò en Eugenia esa vocaciòn filosòfica que les exigìa absurdamente a las mujeres o si fue simplemente el enorme tamañode sus senos lo que atrajo su mirada y sus probables fantasìas ya no filosòficas sino sexuales. » . Si la philosophie est le chemin de Wilmerio vers l’athéisme, pour Simon c’est la découverte précoce de la sexualité avec Gladisita qui va l’écarter du droit chemin. Pour Ricardo Ernesto ce sera la rencontre avec une « putain dévote », après avoir été initié à douze ans par une de ses tantes. Pour Alfredo, le journaliste, la perte de la foi viendra un peu plus tard, et encore à la suite d’une rencontre avec une femme. Ces divers chemins les amènent à se rencontrer tous les quatre en se remarquant mutuellement grâce à leur comportement impie dans les églises. Se réunissant régulièrement en un lieu qu’ils appellent « Casa del hereje » ou « Escuela del hereje » ils en viendront à élaborer l’idée d’une action beaucoup plus spectaculaire que leurs blagues de potaches.

Au-delà de la farce, ce livre est une charge impitoyable contre les tares insupportables de la société hondurienne, ultraconservatrice, hypocrite, corrompue, bigote et ignorante, bref plus que mûre pour permettre à une véritable maffia politico-religieuse d’arriver au pouvoir, même par la démocratie. Des tares qui malheureusement affectent un grand nombre de pays du continent, à commencer par le Brésil. « Qué dias tan hermosos aquellos en los que de repente, sin que ningùn politòlogo, teòlogo de la liberaciòn o sociòlogo, sin nadie que pudiera explicar tal fenòmeno, aparecieran unos cincuenta pastores evangélicos como candidatos a diputados para las justas electorales del siguiente año, aun con la conciencia de estar contraviniendo la Constituciòn de la Repùblica » .  

Au delà de la charge, c’est un éloge à la libre pensée, au doute, à l’amour de la vie, du sexe et de la lecture en vertu du principe « màs libros, màs libres ». « Todos esos ilusos que se la pasaban dizque adorando a Dios en las iglesias no podían de ninguna manera ser libres, puesto que toda su experiencia lectora se reducía a la lectura de un solo libro : la Biblia. »

Le Trapiche a rendu compte il y a quelques mois du roman de l’Uruguayen Martin Lasalt , « La entrada al paraiso » qui traitait aussi des évangélistes et des témoins de Jéhovah dans les quartiers populaires, on trouve une évocation des mormons dans « El hermano mayor » de Daniel Mella, autre Uruguayen, et anecdotiquement dans « La Uruguaya » de l’Argentin Pedro Mairal, mais dans l’ensemble le fléau sectaire ne semble pas assez dénoncé dans la littérature latino-américaine, c’est pourquoi ce petit livre de 120 pages denses, antérieur aux autres, est particulièrement bienvenu, et on voudrait qu’il fasse des émules.

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