La_diosa_y_la_noche_TAPA

 

Editorial Fin de Siglo, Montevideo, 2017, 200 pages.

ISBN : 978-9974-49-893-8

 

Diplômé en sciences politiques et docteur en histoire, chroniqueur dans divers journaux, Jorge Chagas est né à Montevideo en 1957. Participant à des ateliers de littérature depuis 1997, il se fait remarquer en 2002 quand un de ses textes est retenu pour faire partie d’une anthologie où figurent les auteurs uruguayens les plus reconnus, comme Eduardo Galeano, Mario Benedetti, Mario Delgado Aparain… En 2003 il publie son premier roman « Gloria y tormento. La novela de José Leandro Andrade », livre consacré au célèbre footballeur afro-uruguayen qui se rendit célèbre aux jeux olympiques de Paris en 1924. Ce roman a été adapté en spectacle par une « comparsa », groupe carnavalesque, qui obtint un prix pour ce travail en 2009. Par ailleurs co-auteur d’essais, Jorge Chagas allie ses passions pour l’histoire et la littérature en écrivant des romans biographiques comme « La sombra, la novela de Ansina » (2013) ou « El sable roto, la novela del coronel Lorenzo Latorre » (2016) et enfin « La diosa y la noche, la novela de Rosa Luna » (2017) qui a aussi été adapté au théâtre.  

 

Personnage central de ce roman biographique, Rosa Luna, née en 1937, fut une célèbre danseuse de candombé. Vedette du carnaval afro-uruguayen de la fin des années 1950 au début des 1990, mais aussi chanteuse, écrivant ses propres textes, militante des droits de sa communauté, éditorialiste dans la presse, sa mort à l’âge de 56 ans lors d’une tournée au Canada causa une grande émotion dans son pays d’origine, où elle reste encore aujourd’hui une figure emblématique. « Pienso que nunca perdiò la humildad, por eso todos la quieren. »

Pour dresser ce portrait, Jorge Chagas procède par touches, multipliant les points de vues, mêlant enquête et fiction, ce qui donne au roman une dimension chorale et un climat parfois surnaturel. On y croise dès les premières pages deux tambours déambulant dans la rue Isla de Flores du quartier Palermo, leurs instruments sur le dos ils reviennent de l’enterrement de Rosa. Puis, dans un hôpital, un étrange patient amnésique doté d’un extraordinaire don pour la musique. Ensuite c’est une journaliste, Clara Moreira, qui semblerait être une alter-ego de l’auteur, et qui interroge de vieux témoins de l’enfance de Rosa… Ce sont aussi des lettres échangées entre soeurs. Ou encore, Rosa elle même, déjà morte, qui rencontre le diable lequel lui propose un pacte, avant qu’elle arrive face à… rien moins que son créateur… « No iba nunca a la iglesia, pero creia en un Dios en alpargatas » Un dieu qui lui fait la conversation et la confesse en buvant son maté. 

Peu à peu se dessine cette vie. D’abord son enfance dans le « conventillo Mediomundo » vieil immeuble surpeuplé du « Barrio Sur » où s’entassaient principalement des familles noires et les plus pauvres, mais aussi foyer de leur culture.   (Le conventillo Mediomundo et quelques autres seront évacués et détruits dans les années 70-80 à l’époque de la dictature militaire.) Fille d’une lavandière,« La Chunga », mère célibataire de plusieurs enfants, Rosa sera un temps « louée » par son beau-père comme bonne à tout faire dans une famille riche, avant de fuir leur maison. Bien que peu douée au départ, Rosa se révèle ensuite, miraculeusement, comme danseuse de candombé, parcourant les rues des quartiers populaires de Montevideo avec les « comparsas » groupes de tambours qui animent toutes les fêtes, de la saint Balthazar au Carnaval. Elle deviendra « vedette » (en français dans le texte) : dans ce milieu où la concurrence est rude entre les « vedettes », et le succès éphémère, elle fera exception par la durée de sa carrière, son charisme et sa popularité. « El baile de Rosa Luna era como un huracàn que arrastraba todo a su paso. » Les surnoms des rivales de Rosa évoquent presque l’univers des tableaux de Toulouse-Lautrec : la Negra Johnson, la francesa Margot, ou Martha Gularte… Elle sera aussi admirée des plus grands chanteurs de tango de son temps. Un parcours qui ne sera pas sans obstacles pour cette déesse de la nuit qui danse presque nue, à peine vêtue de paillettes et de plumes. Mêlée, de plus, au meurtre d’un proxénète « en legitima defensa » dans le « boliche » Antequera, Rosa Luna est rejetée même par une partie de la communauté noire en quête de respectabilité, qui trouve le candombé trop vulgaire, trop « nègre ». 

Ce roman retrace toute une période de l’histoire de l’Uruguay, et notamment des uruguayens d’origine africaine, à un moment où leur culture, jusqu’alors marginale, va être reconnue et acceptée comme composante de la culture nationale. La popularité de Rosa Luna marque ce moment. (Plus tard, en 2009, le candombé sera classé par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité) 

Jorge Chagas écrit une prose riche, agréable, vivante. J’avais découvert son style il y a quelques semaines en traduisant une de ses nouvelles, et j’ai trouvé le même plaisir à lire ce roman qui va courageusement à rebours des discours antiracistes victimaires et du féminisme puritain, du côté de l'amour de la vie et de la dignité. On finit la lecture conquis par la personnalité de Rosa Luna.   

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