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LES LETTRES DE MON TRAPICHE

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15 juin 2026

« Sobre esta tierra » de Lalo Barrubia (par Antonio Borrell)

Editorial Criatura, Montevideo, 240 pages

ISBN: 978-9915-9697-1-8

 

Lalo Barrubia (la loba rubia) est le nom de plume et de scène de María Del Rosario González, romancière, poète, traductrice et « performeuse », née à Montevideo en 1967, et vivant à Malmö, en Suède, depuis 2001. Elle y est animatrice culturelle pour la jeunesse. Sans être en rupture avec son pays d’origine, elle se considère aussi chez elle en Suède, cultive son bilingüisme et estime faire partie des « auteurs suédois écrivant en langues non-scandinaves ». Elle dit écrire pour témoigner et garder une trace pour l’histoire de sa génération, celle qui avait dix-huit ou vingt ans à la fin des douze années de dictature (1973-1985). Elle qui considère que la musique est sa principale influence littéraire, a écrit plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, ainsi que des romans : « Arena » (2003 et 2017), « Ratas » (2012) a reçu le prix national de littérature en 2014. « Pégame que me gusta » (2009 et 2014) et « Los misterios dolorosos » (2013) et « Rompe la quietud » (2019). Elle partage sa vie entre la Suède et l’Uruguay. « Sobre esta tierra » paru en 2024, est son roman le plus récent a reçu les deux plus importants prix littéraires d’Uruguay en 2025.  

 

Dès la première page on est saisi par l’humour sarcastique et sans complaisance de Lalo Barrubia ! La narratrice est une femme d’origine uruguayenne qui a longtemps vécu dans un pays scandinave et revient au pays alors que commence la pandémie du Covid. Avec très peu de moyens, quelques indemnités provenant du travail qu’elle a quitté en Finlande, elle décide d’acheter une parcelle dans un modeste lotissement près d’une plage à l’est de Montevideo, et d’y construire une maison elle-même. Quelques arpents de sable sous les pins et les eucalyptus pour y édifier un cabane de bois en auto-construction : sans voiture, sans argent, sans expérience, mais avec un excès de conseils de voisins plus ou moins appréciés, et de rares coups de mains des amis.

Cette construction est un combat, le combat d’un corps contre les éléments, contre la fatigue, les blessures, avec l’intelligence et la débrouillardise pour principales ressources. Creuser des trous, planter des pieux, mesurer les alignements, soulever des poutres, négocier avec les fournisseurs… Il y a quelque chose d’herculéen, mais aussi une forme d’ascèse à relever ce défi.

Le livre a bien d’autres dimensions, qui le rendent d’autant plus intéressant. Sans jamais prêcher, il contient toute une réflexion sur la relation au pays natal après l’émigration, sur la modernité, le poids du numérique, de l’IA, et le choix de la marginalité, de la décroissance, de se contenter du strict nécessaire. Sans se donner en exemple. Lalo Barrubia n’a rien d’une militante, elle parle d’une vie réelle, en partie subie, en partie choisie… Elle fait preuve d’un grand scepticisme vis-à-vis de tous les discours théoriques, ce qui la rend bien plus intéressante sans doute qu’un Thoreau.

“existe gente que hunde sus manos en la arena para clavar palos y levantar sobre ellos una casa, (...) gente que mata animales a cuchillo y gente que recoge uvas para tu vino hasta que las manos le quedan azules y llenas de pequeños tajos. No sé si la humanidad podría sobrevivir sin esa interacción con la cruda potencia de la naturaleza”

Le roman prend encore plus de consistance grâce à une « histoire dans l’histoire », à partir du moment où la narratrice en creusant le sable le journal intime en grande partie illisible d’une jeune femme qui vécut quelques années plus tôt sur le même terrain. Peu à peu obsédée par cette disparue elle cherche à en savoir le plus possible, questionnant les voisins qui habitaient déjà là, soupçonnant l’antipathique le plus proche. Le mystère sera résolu d’une façon très surprenante dans les dernières pages.

« Sobre esta tierra » donne à connaître un aspect important de la société uruguayenne, cette catégorie sociale à la fois éduquée et marginale, entre hippie, new age et beatnik qui vit beaucoup sur les rivages du Rio de la Plata et de l’Atlantique, à l’est de Montevideo et jusqu’à Rocha, souvent avec une expérience d’émigration. Lalo Barrubia en fait partie et elle en a fort bien parlé dans son extraordinaire roman « Arena » publié il y a plus de vingt ans. Une œuvre à laquelle « Sobre esta tierra » donne une suite très enrichissante.

Lalo Barrubia fait depuis longtemps partie des autrices uruguayennes qui passionnent le Trapiche, il faudrait vraiment qu’elle soit traduite en France !

 

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29 avril 2026

« La resistencia de los árboles » d’Elida Saidler. (par Antonio Borrell)

Editions Paradiso, Buenos Aires, 2014, 120 pages

ISBN: 978-987-1598-73-1

 

Elida Saidler est née à Buenos Aires en 1964. Elle est médecin et écrivain. Elle a publié un premier recueil de nouvelles sous le titre « La resistencia de los àrboles » en 2012. « Cien palomas muertas », son premier roman, a déjà été commenté par le Trapiche en 2023. Un autre livre est paru fin 2023, sous le titre « La soledad es otro cuerpo » et en 2026, « Vaivén », recueil de poèmes.

 

Dans les neuf histoires de ce recueil, les protagonistes sont souvent confrontés malgré eux à une nature puissante ou au contraire menacée. C’est là que les humains trouvent parfois une occasion de se dépasser, de faire acte de résistance, au risque de finir vaincus. Il est aussi souvent question d’histoires de familles, d’origines ou de fin de vie.

De nuit sur un petit bateau au milieu d’un fleuve immense, Celina une photographe de presse en quête de reconnaissance professionnelle se retrouve avec quelques collectes en quête d’un scoop concernant une sorte de Robinson vivant sur une île.

Perdu dans la pampa qui s’étend à perte de vue, un homme souffrant de migraines ne trouve pas le village où il est invité à une fête mais arrive dans un autre village, désert, où il trouve un hôtel, puis un peu à l’écart un rassemblement autour d’un mystérieux guérisseur.

Dans un quartier périurbain où subsistent de vieilles maisons avec jardins, le béton progresse, des immeubles sont construits, des ouvriers s’activent : c’est là qu’Elvira, une vieille dame que les services sociaux veulent reloger ailleurs, s’attache à un paraiso, un arbre qui fut planté par son mari déjà mort, et qui doit être abattu.

Un homme s’éveille tôt le matin, alité, malade ou blessé ou simplement très vieux, dans une salle d’hôpital qu’il partage avec deux voisins, une jeune femme chargée de sa toilette arrive, une conversation banale s’engage, il évoque ses voyages passés…

Une jeune femme d’une vingtaine d’années, encore étudiante, fait un séjour hors-saison à Quéquen, station balnéaire sur l’Atlantique où sa famille a une maison en bord de mer. Elle replonge dans ses souvenirs d’enfance, les contes que lui lisait sa mère, puis se met à écrire. Cette plongée dans le passé la renvoie à ses origines et au drame des enfants volés sous la dictature argentine. Comment vivre, qui être, quel nom porter, quand on sait qu’on est l’un de ces enfants volés ?

Dans la nouvelle éponyme, « la résistance des arbres » une famille vide sa maison de campagne dans un village que ses habitants ont presque tous déserté. Les parents emballent la vaisselle tandis que les jeunes cousins et amis à peine entrés dans l’adolescence parcourent une dernière fois les lieux où ils passaient leurs vacances à jouer. Un barrage a été construit, l’eau monte lentement et le village va être engloutis. Seuls les arbres vont rester là, ils mourront et leurs silhouettes sans feuilles dépassant de l’eau seront la dernière trace du village.

 

17 avril 2026

« Espinos blancos, fiestas privadas », de Mercedes Estramil. (par Antonio Borrell)

 

Editions HUM, Montevideo, 2024, 120 pages

ISBN : 978-9915-675-92-3

Mercedes Estramil, née à Montevideo en 1965, a fait des études de lettres à la « facultad de humanidades ». Elle est journaliste, collaboratrice des suppléments culturels La Semana, El Dìa, El País Cultural. Primée en 1994 par la ville de Montevideo pour un recueil de poésie « Angél sólido », elle a ensuite publié plusieurs courts romans aux éditions HUM : Hispania Help (2009),  Irreversible (2010),  Rojo (Premio Nacional de Narrativa/EBO-Fundación Lolita Rubial, 1996; HUM, 2011) et son premier recueil de nouvelles Caja negra (HUM, 2014). Son plus récent roman « Washed Tombs», paru chez HUM en 2017, lui a valu le prestigieux prix « Bartolomé Hidalgo » en octobre 2018. En 2019 elle publie « Mordida », en 2022, « Iris play », en 2024, « Espinos blancos, fiestas privadas ».

 

Personnalité très discrète et cependant très présente dans la littérature uruguayenne actuelle, Mercedes Estramil construit une œuvre faite de livres courts, nouvelles ou romans, avec une écriture concise nourrie par une observation impitoyable de l’humanité. Dans ce recueil figurent quinze nouvelles très denses, à chaque fois c’est presque un roman en quelques pages, des vies entières avec leurs secrets, leurs rancœurs, leurs compromissions, leurs trahisons, qui se dénouent parfois tragiquement.

Ismael Cortinas est un jeune homme de classe moyenne, plutôt bon élève et intelligent qui tourne mal après la mort de sa mère, commence à commettre des braquages dans de petits commerces, jusqu’au jour où il tombe sur une gérante qui n’est pas disposée à se laisser faire. Chàvez vient d’hériter d’une petite maison de ses parents : propriétaire d’un camion de vidange de fosses septiques, il est un petit entrepreneur indépendant, alors que son jeune frère, le bon élève est devenu comptable. Il rencontre une voisine qui l’incite à brûler les vieilleries accumulées dans la maison, et le frère arrive… Un homme se souvient d’une longue liaison qu’il a entretenue avec une femme plus âgées que lui, et qui avait commencé pendant la grossesse de son épouse, qui donna naissance à une petite fille handicapée… Une mère ramène sa fille sur le lieu de leurs vacances où s’est noyé son fils, dans l’idée de tirer au clair les circonstances du drame. Un journaliste et critique littéraire accepte d’animer la présentation du dernier livre d’une dame de la haute société, qu’il avait autrefois éreintée, tandis que sa femme part en vacances avec sa meilleure amie, occasion de plusieurs règlements de comptes. Un autre journaliste va interviewer un célèbre écrivain qui vit dans un village perdu, il emmène avec lui sa fille de six ans, rate son rendez-vous, perd sa fille… Un individu au passé chargé observe ses voisins de plage…

Le Trapiche a eu vent d’un projet de publication en France de « Espinos blancos, fiestas privadas », qui rendra cette œuvre enfin accessible aux lecteurs francophones.

 

28 mars 2026

« La gran quemazòn de chanchos » de Martìn Bentancor. (par Antonio Borrell)

Editions +Quiroga, Montevideo, Uruguay, 2023, 20 pages

Pas d’ISBN

En 2021 on écrivait ceci : « Martin Bentancor, est un auteur uruguayen que le Trapiche suit de près. Il est né en 1979 à Los Cerrillos une petite ville du département de Canelones, non loin de Montevideo, au nord-ouest. Il vit encore dans cette région rurale où il exerce l’activité de journaliste et chroniqueur. Il participe aussi à des productions de documentaires. Il a publié quelques recueils de nouvelles : ‘Procesión’ (2009) et ‘El aire de Sodoma’ (2012); ‘El despenador’ (2010) et ‘Montevideo’ (2012) et des romans : ‘La redacción’ (2010), ‘Muerte y vida del sargento poeta’ (2013), ‘El Inglés’  (Estuario 2015, prix national de littérature 2014) et ´La materia chirle del mundo´(2015), dont plusieurs ont été primés en Uruguay. « La Lluvia en el muladar » (Estuario, 2017). « Los colores primarios » éditions Màs Quiroga (2019), et « El fondo del quilombo » (Estuario, 2019). Sa nouvelle « Domination » est traduite en français dans l’anthologie bilingue « Histoires d’Uruguay » aux éditions Latinoir, en 2018. En 2022 c’est le roman «Baumeister».

 

Cette plaquette d’une vingtaine de pages est la réédition d’une nouvelle qui, sous le même titre, était parue dans l’anthologie « Cuentos de la peste » aux éditions Fin de Siglo, en 2020, en pleine pandémie, avec la participation d’un bon nombre d’auteurs uruguayens actuels.

On y retrouve l’univers de la « Tercera secciòn », région rurale où se déroule l’action de presque tous les livres de Martin Bentancor, dont la plupart ont été lus et commentés par le Trapiche. On y retrouve aussi le personnage trouble du commissaire Lestido.

Un homme arrive un jour en voiture chez une famille de cette région, sans doute un journaliste de Montevideo, enquêtant sur une vieille histoire. Il vient interroger une très vieille dame qui vit avec ses deux filles jumelles célibataires. L’enquête porte sur des évènements survenus en 1958, lors d’une épidémie de peste porcine où furent brûlées des centaines de carcasses accumulées dans un ravin. La mémoire collective évoque l’apparition d’une soucoupe volante la nuit de la grande crémation des cochons, après laquelle le mari de la vieille dame disparut pour toujours. Quel fut le rôle du commissaire Lestido, seul témoin des faits ?

 

24 mars 2026

« Tres novelas cortas y otros relatos » d’Henry Trujillo. (par Antonio Borrell)

Ediciones de la Banda Oriental, Montevideo, 2010, 280 pages

ISBN : 9789974106550

Henry Trujillo est né à Mercedes, dans l’ouest de l’Uruguay, en 1965. Il s’installe à Montevideo à partir de 1981, y fait ses études et devient professeur de sociologie en faculté de droit. Auteur de nouvelles et collaborateur du supplément culturel du quotidien El País, il se fait remarquer en 1993 avec le court roman (ou novella) intitulé « Torquator ». Suivent « El Vigilante » (1996), « La Persecución » (1999), « Ojos de caballo » (2004) (prix du ministère de la culture), « Tres buitres » (2007). Il est considéré aujourd’hui comme un maître du suspense et du roman policier en Uruguay, et certaines de ses œuvres ont été adaptées au cinéma et à la télévision.

 

Cette édition réunit trois romans courts, voire très courts, déjà publiés, et quelques nouvelles, donnant en un seul volume un bon aperçu de l’œuvre d’Henry Trujillo. Les récits se situent dans l’Uruguay des années post-dictature (les personnages de policiers ou ex-policiers y ont donc un profil inquiétant en raison de leur passé récent), tant à Montevideo que dans de petites villes de l’intérieur du pays.

« Torquator » : Lors d’un voyage nocturne en autocar dans le nord du pays, en route vers la frontière brésilienne, une jeune passagère du nom de Cecilia raconte à son voisin l’histoire arrivée quelques années plus tôt à Yolanda, une jeune femme de Montevideo. Yolanda habite avec sa mère tétraplégique dans un appartement d’un immeuble insalubre, et travaille dans une usine pour survivre. Une existence désespérante sous la coupe d’une malade tyrannique. Elle reçoit des lettres anonymes signées « Torquator ». Il ne s’agit pas de menaces, plutôt de propositions ou de promesses. Elle les ignore, puis fait un signalement à la police. Ce qui lui vaut la visite chez elle d’un homme en uniforme, mais est-ce vraiment un policier ? Une collègue de travail essaye de lui présenter un homme, il est bizarre. La relation avec la mère malade ne fait que se dégrader. Une nouvelle lettre lui fixe un rendez-vous en ville, tard le soir, elle y va et ne trouve personne mais à son retour elle découvre sa mère morte dans son lit, égorgée. Elle est la première suspecte. Arrivera-t-elle à être innocentée, qui a tué sa mère, qui est Torquator, quel est le lien entre Yolanda et Cecilia ? En moins de 80 pages l’auteur installe l’angoisse, la paranoïa et un suspense hitchcockien !

« El Vigilante » : Le personnage principal est veilleur de nuit dans une installation industrielle à la périphérie de la ville, il mène une vie routinière et solitaire (on apprendra plus tard qu’il a été policier et a mené des interrogatoires sous la dictature). Une nuit il remarque le manège d’une voiture au bord d’un étang proche de là, et découvre que les parties d’un corps découpé ont été dissimulées au bord de l’eau dans des sacs poubelles. Au lieu de donner l’alerte, il commence sa propre enquête, identifie Antonio, propriétaire de la voiture et veut le faire chanter. Un quiproquo sur la nature du crime et sur l’identité de la victime rend l’affaire de plus en plus complexe. Rosanna, la fille d’Antonio, affronte le maître chanteur, essaye de le convaincre que la supposée victime est simplement partie pour Buenos Aires (mais alors qui est en morceaux dans les sacs ?). Jour après jour c’est une sorte de partie d’échecs ou de poker menteur qui se joue entre deux intelligences retorses, à coup de fausses preuves et de mensonges sur fond de motivations obscures. Que veut vraiment le vigile ? Que défend vraiment Rosanna, quels sont les secrets de cette famille ? Là encore, à peines 60 pages suffisent à nouer une intrigue étouffante !

« La Persecución » : Claudia, la narratrice, est née dans la petite ville ennuyeuse et conformiste de Mercedes. Sa mère est sage-femme, son père est parti. Élève d’un lycée de bonnes sœurs elle ne supporte pas leur moralisme étouffant, et lorsqu’elle tombe amoureuse d’une de ses camarades de classe, c’est le scandale de trop. Elle n’a pas seize ans quand elle arrive à convaincre sa mère de la laisser partir pour Montevideo où elle sera jeune fille au pair chez Alicia, qui a un bébé et un mari, tout en continuant ses études dans un lycée de la capitale. Un jour dans le bus elle a un coup de foudre pour une inconnue et, n’osant se déclarer, elle la suit pour savoir qui elle est, où elle vit, où elle travaille. Quand elles se croisent à nouveau dans le bus, elle l’aborde, et l’inconnue lui offre un exemplaire des « Fleurs du mal » de Baudelaire. Ce don est à l’origine d’un quiproquo sur l’identité de l’inconnue. Cherchant toujours à en savoir plus, Claudia va rencontrer plusieurs personnes de l’entourage de la supposée Andrea, dont deux frères qui se disputent son amour, et d’autres membres de sa famille et son entourage. À l’aveugle et à force d’élucubration, Claudia se retrouve mêlée à une situation inextricable que ses maladresses ne font que compliquer encore plus. Surtout que des gens très louches et très violents cherchent aussi « Andrea » avec qui ils ont des comptes à régler. L’adolescente amoureuse et imaginative déclenche sans le vouloir des catastrophes dans lesquelles elle risque d’être broyée à son tour !

Ces trois romans ont en commun d’accrocher le lecteur, de la plonger dans une ambiance angoissante parmi des personnages aux motivations obscures, égo, cupidité, conflits familiaux… On tourne vite les pages à la recherche d’explications et d’un dénouement impossible à deviner. La réputation d’Henry Trujillo comme maître du genre n’est pas usurpée. Étrangement, la lecture de ces histoires a éveillé en moi des réminiscences des romans d’Ernesto Sabato, sans doute à cause des relations complexes et tendues entre les personnages, porteurs de lourds secrets. (Une rapide recherche sur cette idée sur internet a confirmé mon intuition : j’ai trouvé un article qui propose le même rapprochement, signé par Raul Caplan, professeur uruguayen de littérature de l’université de Grenoble : les grands esprits se rencontrent ! )

https://journals.openedition.org/amerika/1908?lang=fr

 

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26 février 2026

« Saturno » d’Eduardo Halfon. (par Antonio Borrell)

Editions Jekyll & Jill, Saragosse, 2017, 60 pages

ISBN : 978-84-945940-4-5

Eduardo Halfon est né en 1971 au Guatemala, dans une famille juive et cosmopolite avec des origines en Pologne, au Moyen Orient, qui a émigré ensuite aux États-Unis, il a fait des études universitaires dans les deux pays. Cette errance et les questionnements sur l’identité qui en résultent sont un thème central de ses livres. Il vit actuellement à Berlin. Mathématicien et ingénieur de formation, il découvre la littérature vers ses trente ans. Il est l’auteur de plusieurs romans déjà traduits en plusieurs langues dont le français. Il est titulaire de plusieurs prix littéraires dont le prix national de littérature au Guatemala et le Médicis étranger en France en 2024 Ses livres disponibles en français, pour la plupart aux éditions La Table Ronde sont : « Un fils comme un autre », « Signor Hoffman et le boxeur polonais », « Cancion », « Deuils », « Tarentule »…

 

« Saturno » c’est le dieu Saturne, celui qui dévore ses enfants. Ce texte réédité en 2017 est extrait du premier livre de l’auteur, publié en 2003. Il a été publié en France en édition bilingue chez Verdier, et devrait reparaître en 2026 chez La Table Ronde. En soixante pages, c’est un réquisitoire, celui d’un fils qui interpelle son père en le vouvoyant. Un fils qui reproche à son père sa froideur, sa distance, son mépris, même dans la façon de lui envoyer de l’argent. L’absence de communication, d’empathie, d’amour semble avoir marqué leur relation depuis toujours. Aucun souvenir plaisant n’est évoqué !

Le fils parti à l’étranger pour faire des études de lettres entrecoupe son réquisitoire de nombreuses références à des suicides d’écrivains, ou de pères et de fils d’écrivains célèbres de la littérature du monde entier. C’est un inventaire impressionnant qui est déroulé avec force détails, donnant l’impression que la condition d’auteur est une malédiction à laquelle nul n’échappe.

Ce petit livre dérangeant plonge le lecteur dans l’inquiétude et la perplexité, de nombreuses questions surgissent mais celle qui domine est de savoir à quel point l’histoire est autobiographique. Heureusement il semblerait qu’il ne le soit pas vraiment. On en sort quand même avec une curiosité pour le reste de l’œuvre d’Eduardo Halfon. La pile des lectures en retard va encore s’alourdir !

 

 

24 février 2026

« Señales de Nosotros », de Lina Meruane. (par Antonio Borrell)

Editions Altamarea, Madrid, 2025, 65 pages

ISBN : 978-84-10435-06-3

Née en 1970 au Chili, Lina Meruane a grandi sous la dictature de Pinochet, à partir de 1973 jusqu’aux années 1990. Dès ses premières publications, elle est remarquée même par Roberto Bolaño. Actuellement enseignante en littérature dans une université de New York. Deux de ses romans sont traduits en français aux éditions Grasset : « Un regard de sang » (2018) et « Système nerveux » (2020).

 

Ce texte réunit les souvenirs d’enfance de Lina Meruane sous la dictature, jusqu’à l’adolescence et la prise conscience progressive. Écrit à la première personne du pluriel, il remet en question l’innocence d’une génération trop jeune pour avoir pu s’opposer de quelque manière à l’oppression, et la dernière page, après une soudaine illumination, donne à ce « nous » un sens beaucoup plus large, celui de tout un pays et plus seulement d’un milieu social restreint et plus ou moins protégé.

La narratrice, fille de médecins peu politisés, évoque sa scolarité dans un « collège anglais » prestigieux de Santiago (fréquenté même par un petit-fils du dictateur), où se côtoient des enfants des classes moyennes-supérieures et de l’aristocratie. C’est un milieu qui vit dans le déni, qui préfère ne pas voir la répression, les disparitions, les fuites à l’étranger, les suicides, ou veut croire que ceux à qui cela arrive l’ont mérité d’une façon ou d’une autre. Rien n’est simple, car il y a des personnes issues des catégories supérieures qui étaient liées au gouvernement socialiste d’Allende, renversé, voire aux groupes d’extrême-gauche. Certaines personnes sont désignées uniquement par une initiale, ce qui laisse penser que tout est vrai.

Dans les années 80, la crise économique frappe même les classes moyennes, les obligeant à se serrer la ceinture, et certains n’arrivant plus à payer ce collège privé disparaissent à leur tour de la vie de la narratrice : déchus, ils vont dans les lycées privés.

Le ton est incisif, sans complaisance envers soi-même, ni sa famille, plein d’une sévérité que le lecteur ne partage pas forcément. Les paragraphes sont courts et percutants et le texte se lit comme il est écrit, d’une seule traite, sans découpage en chapitres.

C’est une lecture qui complètera utilement celle d’ouvrages que le Trapiche a déjà évoqués, comme  « Mala onda »  d’Alberto Fuguet, et « Las malas juntas »  de José Leandro Urbina.

 

22 février 2026

« Mundo anclado » d’Alejandro Espinosa Fuentes (par Antonio Borrell)

Editorial  Nitro-Press, Mexico, Mexique, 2024, 370 pages

ISBN : 9786078805419

Editorial Contrabando, Valencia, Espagne, 2023, 370 pages

ISBN : 978-84-126899-5-2

 

Alejandro Espinosa Fuentes est né à Mexico en 1991. Romancier, poète, essayiste et critique, il a fait des études de littérature hispanique à l’UNAM, suivies d’une maîtrise et un doctorat à Madrid. Il est actuellement enseignant de littérature à l’UNAM. Avant ce roman il a publié Los designios del imaginero (2012) y Agenbite of inwit (Contrabando, 2018). Il a gagné le Prix national du roman “José Revueltas” pour Nuestro mismo idioma (FETA, 2015 et Contrabando 2016) et le Prix national de la nouvelle “Julio Torri” en 2019 pour Sonámbulos. Il a participé à diverses anthologies et revues.

 

“Mundo anclado” n’est pas le premier roman de ce jeune auteur trentenaire, mais c’est une oeuvre ambitieuse et remarquée qui lui a valu rien moins qu’une préface d’Enrique Vila-Matas. Même pour le lecteur moyennement cultivé, il est évident que l’ombre de Roberto Bolaño n’est pas loin non plus. Cette histoire d’un groupe de jeunes poètes au Mexique, avec des destins divers et pleins de péripéties ne peut que nous rappeler les « Détectives sauvages » (livre qui est explicitement évoqué), même si on l’a lu il y a déjà bien des années. L’auteur a une immense culture littéraire qui enrichit son écriture sans la rendre pesante, au contraire : le roman est plein d’humour. Force est d’admettre qu’Espinosa est à la hauteur de son ambition et qu’on risque d’entendre encore beaucoup parler de lui.

C’est un roman choral où s’enlacent cinq narrations, trois jeunes gens et deux jeunes femmes liées par l’amitié ou par l’amour, ou par le hasard et les malentendus, cinq récits qui cherchent à élucider la mort de l’une d’entre elles, (découverte dès les premières pages), dans le Mexique d’aujourd’hui, entre université, ambitions littéraires, militantisme politique, errances, vie communautaire à la campagne, prison ou prostitution.

La première voix est celle de Julián Segovia, étudiant en lettres avec des ambitions littéraires et de reconnaissance sociale, amoureux malheureux de Mélida Areúsa.

Mélida Areúsa, militante de gauche, activiste de toutes les causes, fille d’un militant assassiné, elle a été presque adoptée par un ami de son père, le professeur de lettres Emilio Bazàn, qui se fera aussi le mentor de Segovia.

Cuautli, fils d’une française et d’un indigène du sud du Mexique, vagabond, conteur de rue, poète, guitariste, homosexuel, persécuté, qui fait plusieurs séjours en prison et représente une certaine pureté et naïveté de poète martyr sans ambition ni égoïsme.

Jenny, jeune marginale à la dérive, prostituée, elle est « sauvée » par les autres après la sortie de prison de Cuautli, suite à un malentendu ou une manipulation dont ce dernier à été victime de la part d’un co-détenu.

Pedro Vallejo, étudiant à vie, auteur d’un « dictionnaire des pierres », qui figure dans le roman, comme mis en abyme, un texte dans le texte qui est l’essentiel du témoignage de Vallejo.

Tous s’étant connus à l’université à Mexico, sauf Jenny, ils vont vivre un « retour à la terre » dans la campagne idyllique de la région de la Huasteca, où ils se réfugient pendant l’épidémie de grippe H1N1 en 2009. C’est là que se produira le drame que les différents témoignages tentent d’élucider, même si personne n’a connaissance de tout, ni la même chronologie ou point de vue. (Un peu à la manière du Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, en un seul volume).

Un épilogue de quelques pages apportera un éclairage surprenant, qui laisse entrevoir une manipulation des jeunes gens par d’anciens amis du père de Mélida, et un jeu trouble de Bazàn et du poète Gandolfi.

Le roman est remarquablement bien écrit et plaisant à lire. Au-delà de l’intrigue elle-même, il y a une réflexion profonde et critique sur l’engagement politique, les aspirations de la jeunesse, l’ambition, les reniements, les trahisons, sans jamais un mot de trop, et toujours une touche d’humour.

Alejandro Espinosa joue avec une large palette de variantes de l’espagnol, le mexicain bien sûr (pour le lecteur qui n’y est pas habitué, quelques consultations du dictionnaire s’imposent) avec des nuances selon les milieux, celui Cuauthli, celui de Jenny, très argotique et populaire, et on sent qu’il a dû bien s’amuser quand il a fait parler Gandolfi, un poète originaire du Rio de la Plata qui apparaît brièvement dans le roman. Un vrai défi pour les futurs traducteurs ! (Comment traduire les accents, les dialectes, les argots, d’une langue internationale qui a tant de variantes ?)

Une lecture qui s’impose, le livre étant disponible en Europe grâce aux éditions Contrabando de Valencia, si vous ne voulez pas passer à côté d’un auteur qui deviendra sans doute un des plus importants de sa génération.

 

28 décembre 2025

« El origen de todo », de Roberto Appratto. (par Antonio Borrell)

Editorial Criatura, Montevideo, 2020, 70 pages

ISBN : 978-9974-8775-2-8

Né en 1950 à Montevideo, Roberto Appratto est décédé récemment, en octobre 2025. Enseignant en littérature, journaliste, critique, sa vie a été consacrée à l’écriture, et il est surtout reconnu comme poète, il publie son premier recueil en 1978 et une petite dizaine de romans courts à partir de 1993, dont le premier intitulé « Intima » était centré sur son père et le dernier « El origen de todo » (2020) sur sa mère. Il était titulaire de plusieurs prix littéraires dans son pays.

 

« L’origine de tout », c’est la mère. Son origine physique, mais aussi l’origine de son écriture. C’est à elle qu’il consacre son tout dernier roman, même s’il ne le savait sans doute pas, ce livre très court ferme le cercle de sa vie. Les chapitres ont rarement plus de trois pages, l’auteur réunit des fragments de mémoire, des instants de vie, sans vraiment d’ordre chronologique. Parfois c’est un inventaire des films qu’elle aimait, des livres qu’elle lisait. Ainsi, petit à petit on plonge dans un passé qui remonte jusqu’aux parents et grands parents de cette mère d’origine anglaise, élevée dans diverses petites villes de l’intérieur de l’Uruguay, car son père était directeur d’agences bancaires et changeait souvent de poste. Les évocations remontent jusqu’au tournant du XIX° et du XX° siècle, au temps des dernières guerres civiles en Uruguay. Un des caractères paradoxaux de cette mère est d’avoir été une jeune fille de bonne famille qui jouait du piano et maîtrisait plusieurs langues dont le français, tout en gardant certains traits et expressions typiquement ruraux.

On a un petit aperçu de la société uruguayenne des années 40, 50 : jusqu’à un mariage avec un médecin pédiatre très occupé, le père de l’auteur et de ses frères aînés. Elle devient à la fois mère au foyer et parfois secrétaire médicale, renonce au piano mais garde ses passions pour le cinéma et la lecture. Une mère silencieuse et peu démonstrative avec son fils, mais toujours présente, avec une personnalité affirmée et des goûts très sûrs. Il affirme que c’est de cette retenue héritée de sa mère que lui est venu le goût de l’écriture.

Plus tard il y aura un divorce, la mort du mari, et des vieux jours passés devant la télévision dans un appartement du quartier de Pocitos, connu pour héberger une importante population de femmes âgées ou veuves des classes sociales aisées.

Cette lecture a ravivé des souvenirs de deux livres uruguayens déjà commentés ici, qui sont aussi des œuvres courtes évoquant la famille et les relations parents-enfants, avec des auteurs nés entre la fin des années 40 et le début des années 60, autant de lectures qu’on aura intérêt à croiser pour enrichir une compréhension de la société uruguayenne dans ses diverses composantes au vingtième siècle, comme « El mar desde la orilla » d’Alicia Migdal et « Tesoro » de Carlos Rehermann.

 

 

18 décembre 2025

« Todos detrás de Momo », de Gustavo Espinosa. (par Antonio Borrell)

Editorial Estuario, Montevideo, 2024, 280 pages

ISBN : 978-9915-675-98-5

 

Quand un des écrivains les plus remarquables de sa génération en Uruguay (né en 1961), auteur de cinq romans qui ont conquis les lecteurs et divers prix littéraires, ancien professeur de lettres dans le lycée de sa ville natale, fait irruption sur la scène musicale de son pays comme chanteur de blues et de rock, c’est comme si une nouvelle adolescence commençait à l’âge de la retraite. Surtout s’il est entouré pour cette aventure de certains de ses anciens élèves !

Cet auteur qui a cultivé la guitare toute sa vie, et rempli ses romans de personnages eux-mêmes musiciens, écrit pour la collection « Discos » des éditions « Estuario » un essai sur un disque culte des années 1970, enregistré par un duo légendaire du folklore et de la chanson engagée en Uruguay.

Ce duo s’appelait Los Olimareños, et c’est avec leur complice, le parolier Rubén Lena qu’en 1971 ils produisirent l’album «Todos detrás de Momo », qui tranchait avec les huit précédents, enregistrés depuis 1962. Los Olimareños, Pepe Guerra et Braulio Lopez, étaient originaires de la petite ville de Treinta y Tres, considérée comme la capitale du folklore uruguayen. C’est aussi à Treinta y Tres que Gustavo Espinosa est né et vit encore, et son père était cousin de Pepe Guerra (décédé en 2024).

L’auteur a donc une connaissance directe et approfondie de son sujet, et le livre est une exégèse riche et détaillée de «Todos detrás de Momo ». À l’origine il s’agit d’un vinyle grand format, deux faces d’une douzaine de plages chacune, évoquant un corso carnavalesque. Les morceaux sont courts, voire très courts, avec moins de deux minutes en moyenne, terminant tous par cette injonction « tous derrière Momo », le roi du carnaval. Cet enchaînement donne l’impression à l’auditeur d’assister à un défilé, une succession de scénettes satiriques. La musique mêle des éléments du folklore rural de l’intérieur du pays, avec d’autres appartenant à la tradition carnavalesque typique des  murgas et du candombe. Cette unité fait de «Todos detrás de Momo » une sorte de « concept album » avant l’heure, précédant ce qui deviendrait quelques années plus tard une mode dans le rock symphonique anglo-saxon.

Gustavo Espinosa étant un homme d’une culture immense, son analyse va bien au-delà des aspects locaux et folkloriques de l’album. Chaque chapitre du livre étudie une des plages du disque. Il questionne entre autres thèmes la récupération du folklore comme symbole identitaire par les gouvernements autoritaires des années 70, alors que la gauche (Los Olimareños, Zitarrosa, Viglietti) le faisait évoluer vers une chanson politiquement engagée (ils furent tous contraints à l’exil pendant les années de dictature). Il se penche sur les influences du folk nord-américain et de la « protest song », du blues, du rock argentin des années 70. Il puise ses références dans la littérature, dans le cinéma français ou dans ses souvenirs d’enfance… Sans sombrer dans le filandreux jargon postmoderne des universitaires, Gustavo Espinosa nous offre un essai d’une grande qualité littéraire qui deviendra un classique incontournable dans le domaine de la culture populaire uruguayenne.

 

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