« Sobre esta tierra » de Lalo Barrubia (par Antonio Borrell)
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Editorial Criatura, Montevideo, 240 pages
ISBN: 978-9915-9697-1-8
Lalo Barrubia (la loba rubia) est le nom de plume et de scène de María Del Rosario González, romancière, poète, traductrice et « performeuse », née à Montevideo en 1967, et vivant à Malmö, en Suède, depuis 2001. Elle y est animatrice culturelle pour la jeunesse. Sans être en rupture avec son pays d’origine, elle se considère aussi chez elle en Suède, cultive son bilingüisme et estime faire partie des « auteurs suédois écrivant en langues non-scandinaves ». Elle dit écrire pour témoigner et garder une trace pour l’histoire de sa génération, celle qui avait dix-huit ou vingt ans à la fin des douze années de dictature (1973-1985). Elle qui considère que la musique est sa principale influence littéraire, a écrit plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, ainsi que des romans : « Arena » (2003 et 2017), « Ratas » (2012) a reçu le prix national de littérature en 2014. « Pégame que me gusta » (2009 et 2014) et « Los misterios dolorosos » (2013) et « Rompe la quietud » (2019). Elle partage sa vie entre la Suède et l’Uruguay. « Sobre esta tierra » paru en 2024, est son roman le plus récent a reçu les deux plus importants prix littéraires d’Uruguay en 2025.
Dès la première page on est saisi par l’humour sarcastique et sans complaisance de Lalo Barrubia ! La narratrice est une femme d’origine uruguayenne qui a longtemps vécu dans un pays scandinave et revient au pays alors que commence la pandémie du Covid. Avec très peu de moyens, quelques indemnités provenant du travail qu’elle a quitté en Finlande, elle décide d’acheter une parcelle dans un modeste lotissement près d’une plage à l’est de Montevideo, et d’y construire une maison elle-même. Quelques arpents de sable sous les pins et les eucalyptus pour y édifier un cabane de bois en auto-construction : sans voiture, sans argent, sans expérience, mais avec un excès de conseils de voisins plus ou moins appréciés, et de rares coups de mains des amis.
Cette construction est un combat, le combat d’un corps contre les éléments, contre la fatigue, les blessures, avec l’intelligence et la débrouillardise pour principales ressources. Creuser des trous, planter des pieux, mesurer les alignements, soulever des poutres, négocier avec les fournisseurs… Il y a quelque chose d’herculéen, mais aussi une forme d’ascèse à relever ce défi.
Le livre a bien d’autres dimensions, qui le rendent d’autant plus intéressant. Sans jamais prêcher, il contient toute une réflexion sur la relation au pays natal après l’émigration, sur la modernité, le poids du numérique, de l’IA, et le choix de la marginalité, de la décroissance, de se contenter du strict nécessaire. Sans se donner en exemple. Lalo Barrubia n’a rien d’une militante, elle parle d’une vie réelle, en partie subie, en partie choisie… Elle fait preuve d’un grand scepticisme vis-à-vis de tous les discours théoriques, ce qui la rend bien plus intéressante sans doute qu’un Thoreau.
“existe gente que hunde sus manos en la arena para clavar palos y levantar sobre ellos una casa, (...) gente que mata animales a cuchillo y gente que recoge uvas para tu vino hasta que las manos le quedan azules y llenas de pequeños tajos. No sé si la humanidad podría sobrevivir sin esa interacción con la cruda potencia de la naturaleza”
Le roman prend encore plus de consistance grâce à une « histoire dans l’histoire », à partir du moment où la narratrice en creusant le sable le journal intime en grande partie illisible d’une jeune femme qui vécut quelques années plus tôt sur le même terrain. Peu à peu obsédée par cette disparue elle cherche à en savoir le plus possible, questionnant les voisins qui habitaient déjà là, soupçonnant l’antipathique le plus proche. Le mystère sera résolu d’une façon très surprenante dans les dernières pages.
« Sobre esta tierra » donne à connaître un aspect important de la société uruguayenne, cette catégorie sociale à la fois éduquée et marginale, entre hippie, new age et beatnik qui vit beaucoup sur les rivages du Rio de la Plata et de l’Atlantique, à l’est de Montevideo et jusqu’à Rocha, souvent avec une expérience d’émigration. Lalo Barrubia en fait partie et elle en a fort bien parlé dans son extraordinaire roman « Arena » publié il y a plus de vingt ans. Une œuvre à laquelle « Sobre esta tierra » donne une suite très enrichissante.
Lalo Barrubia fait depuis longtemps partie des autrices uruguayennes qui passionnent le Trapiche, il faudrait vraiment qu’elle soit traduite en France !
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